CHAPITRE XIII De juger de la mort d'autruy QUAND nous jugeons de l'asseurance d'autruy en la mort, qui est sans doubte la plus remerquable action de la vie humaine, il se faut prendre garde d'une chose, que mal-aisément on croit estre arrivé à ce poinct. Peu de gens meurent resolus, que ce soit leur heure derniere: et n'est endroit où la pipperie de l'esperance nous amuse plus. Elle ne cesse de corner aux oreilles: D'autres ont bien esté plus malades sans mourir, l'affaire n'est pas si desesperé qu'on pense: et au pis aller, Dieu a bien faict d'autres miracles. Et advient cela de ce que nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l'université des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, et qu'elle soit compassionnée à nostre estat. D'autant que nostre veuë alterée se represente les choses de mesmes, et nous est advis qu'elles luy faillent à mesure qu'elle leur faut: Comme ceux qui voyagent en mer, à qui les montagnes, les campagnes, les villes, le ciel, et la terre vont mesme bransle, et quant et quant eux: Provehimur portu, terræque urbésque recedunt. Qui vit jamais vieillesse qui ne louast le temps passé, et ne blasmast le present, chargeant le monde et les moeurs des hommes, de sa misere et de son chagrin? Jamque caput quassans grandis suspirat arator, Et cum tempora temporibus præsentia confert Præteritis, laudat fortunas sæpe parentis, Et crepat antiquum genus ut pietate repletum. Nous entrainons tout avec nous: d'où il s'ensuit que nous estimons grande chose nostre mort, et qui ne passe pas si aisément, ny sans solemne consultation des astres: tot circa unum caput tumultuantes Deos. Et le pensons d'autant plus, que plus nous nous prisons. Comment, tant de science se perdroit elle avec tant de dommage, sans particulier soucy des destinées? une ame si rare et exemplaire ne couste elle non plus à tuer, qu'une ame populaire et inutile? cette vie, qui en couvre tant d'autres, de qui tant d'autres vies dependent, qui occupe tant de monde par son usage, remplit tant de places, se desplace elle comme celle qui tient à son simple noeud? Nul de nous ne pense assez n'estre qu'un. De là viennent ces mots de Cæsar à son pilote, plus enflez que la mer qui le menassoit: Italiam si coelo authore recusas, Me pete: sola tibi causa hæc est justa timoris, Vectorem non nosse tuum, perrumpe procellas Tutela secure mei: Et ceux-cy, credit jam digna pericula Cæsar Fatis esse suis: tantúsque evertere (dixit) Me superis labor est, parva quem puppe sedentem, Tam magno petiere mari. Et cette resverie publique, que le Soleil porta en son front tout le long d'un an le deuil de sa mort: Ille etiam extincto miseratus Cæsare Romam, Cùm caput obscura nitidum ferrugine texit. Et mille semblables; dequoy le monde se laisse si aysément pipper, estimant que noz interests alterent le Ciel, et que son infinité se formalise de noz menues actions. Non tanta cælo societas nobiscum est, ut nostro fato mortalis sit ille quoque siderum fulgor. Or de juger la resolution et la constance, en celuy qui ne croit pas encore certainement estre au danger, quoy qu'il y soit, ce n'est pas raison: et ne suffit pas qu'il soit mort en cette desmarche, s'il ne s'y estoit mis justement pour cet effect. Il advient à la plus part, de roidir leur contenance et leurs parolles, pour en acquerir reputation, qu'ils esperent encore jouir vivans. D'autant que j'en ay veu mourir, la fortune a disposé les contenances, non leur dessein. Et de ceux mesmes qui se sont anciennement donnez la mort, il y a bien à choisir, si c'est une mort soudaine, ou mort qui ait du temps. Ce cruel Empereur Romain, disoit de ses prisonniers, qu'il leur vouloit faire sentir la mort, et si quelqu'un se deffaisoit en prison, Celuy la m'est eschappé (disoit-il.) Il vouloit estendre la mort, et la faire sentir par les tourmens. Vidimus Et toto quamvis in corpore cæso, Nil animæ lethale datum, morémque nefandæ Durum sævitiæ, pereuntis parcere morti. De vray, ce n'est pas si grande chose, d'establir tout sain et tout rassis, de se tuer; il est bien aisé de faire le mauvais, avant que de venir aux prises: De maniere que le plus effeminé homme du monde Heliogabalus, parmy ses plus lasches voluptez, desseignoit bien de se faire mourir delicatement, où l'occasion l'en forceroit: Et afin que sa mort ne dementist point le reste de sa vie, avoit faict bastir expres une tour somptueuse, le bas et le devant de laquelle estoit planché d'ais enrichis d'or et de pierrerie pour se precipiter: et aussi faict faire des cordes d'or et de soye cramoisie pour s'estrangler: et battre une espée d'or pour s'enferrer: et gardoit du venin dans des vaisseaux d'emeraude et de topaze, pour s'empoisonner, selon que l'envie luy prendroit de choisir de toutes ces façons de mourir. impiger et fortis virtute coacta. Toutefois quant à cettuy-cy, la mollesse de ses apprests rend plus vray- semblable que le nez luy eust saigné, qui l'en eust mis au propre. Mais de ceux mesmes, qui plus vigoureux, se sont resolus à l'execution, il faut voir (dis-je) si ç'a esté d'un coup, qui ostast le loisir d'en sentir l'effect: Car c'est à deviner, à voir escouler la vie peu à peu, le sentiment du corps se meslant à celuy de l'ame, s'offrant le moyen de se repentir, si la constance s'y fust trouvée, et l'obstination en une si dangereuse volonté. Aux guerres civiles de Cæsar, Lucius Domitius pris en la Prusse, s'estant empoisonné, s'en repentit apres. Il est advenu de nostre temps que tel resolu de mourir, et de son premier essay n'ayant donné assez avant, la demangéson de la chair luy repoussant le bras, se reblessa bien fort à deux ou trois fois apres, mais ne peut jamais gaigner sur luy d'enfoncer le coup. Pendant qu'on faisoit le procés à Plantius Sylvanus, Urgulania sa mere-grand luy envoya un poignard, duquel n'ayant peu venir à bout de se tuer, il se feit coupper les veines à ses gents. Albucilla du temps de Tibere, s'estant pour se tuer frappée trop mollement, donna encores à ses parties moyen de l'emprisonner et faire mourir à leur mode. Autant en fit le Capitaine Demosthenes apres sa route en la Sicile. Et C. Fimbria s'estant frappé trop foiblement, impetra de son vallet de l'achever. Au rebours, Ostorius, lequel pour ne se pouvoir servir de son bras, desdaigna d'employer celuy de son serviteur à autre chose qu'à tenir le poignard droit et ferme: et se donnant le branle, porta luy mesme sa gorge à l'encontre, et la transperça. C'est une viande à la verité qu'il faut engloutir sans marcher, qui n'a le gosier ferré à glace: Et pourtant l'Empereur Adrianus feit que son medecin merquast et circonscrivist en son tetin justement l'endroit mortel, où celuy eust à viser, à qui il donna la charge de le tuer. Voyla pourquoy Cæsar, quand on luy demandoit quelle mort il trouvoit la plus souhaitable, La moins premeditée, respondit-il, et la plus courte. Si Cæsar l'a osé dire, ce ne m'est plus lascheté de le croire. Une mort courte, dit Pline, est le souverain heur de la vie humaine. Il leur fasche de la recognoistre. Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint à la marchander, qui ne peut la soustenir les yeux ouverts. Ceux qu'on voit aux supplices courir à leur fin, et haster l'execution, et la presser, ils ne le font pas de resolution, ils se veulent oster le temps de la considerer: l'estre morts ne les fasche pas, mais ouy bien le mourir. Emori nolo, sed me esse mortuum, nihili æstimo. C'est un degré de fermeté, auquel j'ay experimenté que je pourrois arriver, comme ceux qui se jettent dans les dangers, ainsi que dans la mer, à yeux clos. Il n'y a rien, selon moy, plus illustre en la vie de Socrates, que d'avoir eu trente jours entiers à ruminer le decret de sa mort: de l'avoir digerée tout ce temps là, d'une tres-certaine esperance, sans esmoy, sans alteration: et d'un train d'actions et de parolles, ravallé plustost et anonchally, que tendu et relevé par le poids d'une telle cogitation. Ce Pomponius Atticus, à qui Cicero escrit, estant malade, fit appeller Agrippa son gendre, et deux ou trois autres de ses amys; et leur dit, qu'ayant essayé qu'il ne gaignoit rien à se vouloir guerir, et que tout ce qu'il faisoit pour allonger sa vie, allongeoit aussi et augmentoit sa douleur; il estoit deliberé de mettre fin à l'un et à l'autre, les priant de trouver bonne sa deliberation, et au pis aller, de ne perdre point leur peine à l'en destourner. Or ayant choisi de se tuer par abstinence, voyla sa maladie guerie par accident: ce remede qu'il avoit employé pour se deffaire, le remet en santé. Les medecins et ses amis faisans feste d'un si heureux evenement, et s'en resjouyssans avec luy, se trouverent bien trompez: car il ne leur fut possible pour cela de luy faire changer d'opinion, disant qu'ainsi comme ainsi luy falloit il un jour franchir ce pas, et qu'en estant si avant, il se vouloit oster la peine de recommencer un'autre fois. Cestuy-cy ayant recognu la mort tout à loisir, non seulement ne se descourage pas au joindre, mais il s'y acharne: car estant satis-faict en ce pourquoy il estoit entré en combat, il se picque par braverie d'en voir la fin. C'est bien loing au delà de ne craindre point la mort, que de la vouloir taster et savourer. L'histoire du philosophe Cleanthes est fort pareille. Les gengives luy estoyent enflées et pourries: les medecins luy conseillerent d'user d'une grande abstinence. Ayant jeuné deux jours, il est si bien amendé, qu'ils luy declarent sa guarison, et permettent de retourner à son train de vivre accoustumé. Luy au rebours, goustant desja quelque douceur en ceste defaillance, entreprend de ne se retirer plus arriere, et franchir le pas, qu'il avoit fort avancé. Tullius Marcellinus jeune homme Romain, voulant anticiper l'heure de sa destinée, pour se deffaire d'une maladie, qui le gourmandoit, plus qu'il ne vouloit souffrir: quoy que les medecins luy en promissent guerison certaine, sinon si soudaine, appella ses amis pour en deliberer: les uns, dit Seneca, luy donnoyent le conseil que par lascheté ils eussent prins pour eux mesmes, les autres par flaterie, celuy qu'ils pensoyent luy devoir estre plus aggreable: mais un Stoïcien luy dit ainsi: Ne te travaille pas Marcellinus, comme si tu deliberois de chose d'importance: ce n'est pas grand' chose que vivre, tes valets et les bestes vivent: mais c'est grand' chose de mourir honestement, sagement, et constamment: Songe combien il y a que tu fais mesme chose, manger, boire, dormir: boire, dormir, et manger. Nous roüons sans cesse en ce cercle: Non seulement les mauvais accidens et insupportables, mais la satieté mesme de vivre donne envie de la mort. Marcellinus n'avoit besoing d'homme qui le conseillast, mais d'homme qui le secourust: les serviteurs craignoyent de s'en mesler: mais ce philosophe leur fit entendre que les domestiques sont soupçonnez, lors seulement qu'il est en doubte, si la mort du maistre a esté volontaire: autrement qu'il seroit d'aussi mauvais exemple de l'empescher, que de le tuer, d'autant que Invitum qui servat, idem facit occidenti. Apres il advertit Marcellinus, qu'il ne seroit pas messeant, comme le dessert des tables se donne aux assistans, nos repas faicts, aussi la vie finie, de distribuer quelque chose à ceux qui en ont esté les ministres. Or estoit Marcellinus de courage franc et liberal: il fit departir quelque somme à ses serviteurs, et les consola. Au reste, il n'y eut besoing de fer, ny de sang: il entreprit de s'en aller de ceste vie, non de s'en fuyr: non d'eschapper à la mort, mais de l'essayer. Et pour se donner loisir de la marchander, ayant quitté toute nourriture, le troisiesme jour suyvant, apres s'estre faict arroser d'eau tiede, il defaillit peu à peu, et non sans quelque volupté, à ce qu'il disoit. De vray, ceux qui ont eu ces deffaillances de coeur, qui prennent par foiblesse, disent n'y sentir aucune douleur, ains plustost quelque plaisir comme d'un passage au sommeil et au repos. Voyla des morts estudiées et digerées. Mais à fin que le seul Caton peust fournir à tout exemple de vertu, il semble que son bon destin luy fit avoir mal en la main, dequoy il se donna le coup: à ce qu'il eust loisir d'affronter la mort et de la colleter, renforceant le courage au danger, au lieu de l'amollir. Et si ç'eust esté à moy, de le representer en sa plus superbe assiete, ç'eust esté deschirant tout ensanglanté ses entrailles, plustost que l'espée au poing, comme firent les statuaires de son temps. Car ce second meurtre, fut bien plus furieux, que le premier. CHAPITRE XIV Comme nostre esprit s'empesche soy-mesmes C'EST une plaisante imagination, de concevoir un esprit balancé justement entre- deux pareilles envyes. Car il est indubitable, qu'il ne prendra jamais party: d'autant que l'application et le choix porte inequalité de prix: et qui nous logeroit entre la bouteille et le jambon, avec egal appetit de boire et de manger, il n'y auroit sans doute remede, que de mourir de soif et de faim. Pour pourvoir à cet inconvenient, les Stoïciens, quand on leur demande d'où vient en nostre ame l'election de deux choses indifferentes (et qui fait que d'un grand nombre d'escus nous en prenions plustost l'un que l'autre, n'y ayant aucune raison qui nous incline à la preference) respondent, que ce mouvement de l'ame est extraordinaire et desreglé, venant en nous d'une impulsion estrangere, accidentale, et fortuite. Il se pourroit dire, ce me semble, plustost, que aucune chose ne se presente à nous, où il n'y ait quelque difference, pour legere qu'elle soit: et que ou à la veuë, ou à l'attouchement, il y a tousjours quelque choix, qui nous tente et attire, quoy que ce soit imperceptiblement. Pareillement qui presupposera une fisselle egallement forte par tout, il est impossible de toute impossibilité qu'elle rompe, car par où voulez vous que la faucée commence? et de rompre par tout ensemble, il n'est pas en nature. Qui joindroit encore à cecy les propositions Geometriques, qui concluent par la certitude de leurs demonstrations, le contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que sa circonference: et qui trouvent deux lignes s'approchans sans cesse l'une de l'autre, et ne se pouvans jamais joindre: et la pierre philosophale, et quadrature du cercle, où la raison et l'effect sont si opposites: en tireroit à l'adventure quelque argument pour secourir ce mot hardy de Pline, solum certum nihil esse certi, et homine nihil miserius aut superbius. CHAPITRE XV Que nostre desir s'accroist par la malaisance IL n'y a raison qui n'en aye une contraire, dit le plus sage party des philosophes. Je remaschois tantost ce beau mot, qu'un ancien allegue pour le mespris de la vie: Nul bien nous peut apporter plaisir, si ce n'est celuy, à la perte duquel nous sommes preparez: In æquo est dolor amissæ rei, Et timor amittendæ. Voulant gaigner par là, que la fruition de la vie ne nous peut estre vrayement plaisante, si nous sommes en crainte de la perdre. Il se pourroit toutesfois dire au rebours, que nous serrons et embrassons ce bien, d'autant plus estroit, et avecques plus d'affection, que nous le voyons nous estre moins seur, et craignons qu'il nous soit osté. Car il se sent evidemment, comme le feu se picque à l'assistance du froid, que nostre volonté s'aiguise aussi par le contraste: Si numquam Danaen habuisset ahenea turris, Non esset Danae de Jove facta parens. et qu'il n'est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satieté, qui vient de l'aisance: ny rien qui l'aiguise tant que la rareté et difficulté. Omnium rerum voluptas ipso quo debet fugare periculo crescit. Galla nega, satiatur amor nisi gaudia torquent. Pour tenir l'amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariez de Lacedemone ne se pourroient prattiquer qu'à la desrobée, et que ce seroit pareille honte de les rencontrer couchés ensemble qu'avecques d'autres. La difficulté des assignations, le danger des surprises, la honte du lendemain, et languor, et silentium, Et latere petitus imo spiritus. c'est ce qui donne pointe à la sauce. Combien de jeux tres-lascivement plaisants, naissent de l'honneste et vergongneuse maniere de parler des ouvrages de l'Amour? La volupté mesme cherche à s'irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée, quand elle cuit, et quand elle escorche. La Courtisane Flora disoit n'avoir jamais couché avec Pompeius, qu'elle ne luy eust faict porter les merques de ses morsures. Quod petiere, premunt arctè, faciúntque dolorem Corporis, et dentes inlidunt sæpe labellis: Et stimuli subsunt, qui instigant lædere idipsum Quodcunque est, rabies unde illæ germina surgunt. Il en va ainsi par tout: la difficulté donne prix aux choses. Ceux de la Marque d'Ancone font plus volontiers leurs voeuz à Sainct Jaques, et ceux de Galice à nostre Dame de Lorete: on fait au Liege grande feste des bains de Luques, et en la Toscane de ceux d'Aspa: il ne se voit guere de Romains en l'escole de l'escrime à Rome, qui est pleine de François. Ce grand Caton se trouva aussi bien que nous, desgousté de sa femme tant qu'elle fut sienne, et la desira quand elle fut à un autre. J'ay chassé au haras un vieil cheval, duquel à la senteur des juments, on ne pouvoit venir à bout. La facilité l'a incontinent saoulé envers les siennes: mais envers les estrangeres et la premiere qui passe le long de son pastis, il revient à ses importuns hannissements, et à ses chaleurs furieuses comme devant. Nostre appetit mesprise et outrepasse ce qui luy est en main, pour courir apres ce qu'il n'a pas. Transvolat in medio posita, et fugientia captat. Nous defendre quelque chose, c'est nous en donner envie. nisi tu servare puellam Incipis, incipiet desinere esse mea. Nous l'abandonner tout à faict, c'est nous en engendrer mespris: La faute et l'abondance retombent en mesme inconvenient: Tibi quod superest, mihi quod defit, dolet: Le desir et la jouyssance nous mettent pareillement en peine. La rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l'aisance et la facilité l'est, à vray dire, encores plus, d'autant que le mescontentement et la cholere naissent de l'estimation, en quoy nous avons la chose desirée, aiguisent l'amour, et le reschauffent: mais la satieté engendre le dégoust: c'est une passion mousse, hebetée, lasse, et endormie. Si qua volet regnare diu contemnat amantem, contemnite amantes, Sic hodie veniet, si qua negavit heri. Pourquoy inventa Popæa de masquer les beautez de son visage, que pour les rencherir à ses amants? Pourquoy a lon voilé jusques au dessoubs des talons ces beautez, que chacun desire montrer, que chacun desire voir? Pourquoy couvrent elles de tant d'empeschemens, les uns sur les autres, les parties, où loge principallement nostre desir et le leur? Et à quoy servent ces gros bastions, dequoy les nostres viennent d'armer leurs flancs, qu'à leurrer nostre appetit, et nous attirer à elles en nous esloignant? Et fugit ad salices, et se cupit ante videri. Interdum tunica duxit operta moram. A quoy sert l'art de ceste honte virginalle? ceste froideur rassise, ceste contenance severe, ceste profession d'ignorance des choses, qu'elles sçavent mieux, que nous qui les en instruisons, qu'à nous accroistre le desir de vaincre, gourmander, et fouler à nostre appetit, toute ceste ceremonie, et ces obstacles? Car il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d'affolir et desbaucher ceste molle douceur, et ceste pudeur infantine, et de ranger à la mercy de nostre ardeur une gravité froide et magistrale: C'est gloire (disent-ils) de triompher de la modestie, de la chasteté, et de la temperance: et qui desconseille aux Dames, ces parties là, il les trahit, et soy-mesmes. Il faut croire que le coeur leur fremit d'effroy, que le son de nos mots blesse la pureté de leurs oreilles, qu'elles nous en haissent et s'accordent à nostre importunité d'une force forcée. La beauté, toute puissante qu'elle est, n'a pas dequoy se faire savourer sans ceste entremise. Voyez en Italie, où il y a plus de beauté à vendre, et de la plus fine, comment il faut qu'elle cherche d'autres moyens estrangers, et d'autres arts pour se rendre aggreable: et si à la verité, quoy qu'elle face estant venale et publique, elle demeure foible et languissante. Tout ainsi que mesme en la vertu, de deux effects pareils, nous tenons neantmoins celuy-là, le plus beau et plus digne, auquel il y a plus d'empeschement et de hazard proposé. C'est un effect de la providence divine, de permettre sa saincte Eglise estre agitée, comme nous la voyons de tant de troubles et d'orages, pour esveiller par ce contraste les ames pies, et les r'avoir de l'oisiveté et du sommeil, où les avoit plongees une si longue tranquillité. Si nous contrepoisons la perte que nous avons faicte, par le nombre de ceux qui se sont desvoyez, au gain qui nous vient pour nous estre remis en haleine, resuscité nostre zele et nos forces, à l'occasion de ce combat, je ne sçay si l'utilité ne surmonte point le dommage. Nous avons pensé attacher plus ferme le noeud de nos mariages, pour avoir osté tout moyen de les dissoudre, mais d'autant s'est dépris et relasché le noeud de la volonté et de l'affection, que celuy de la contraincte s'est estrecy. Et au rebours, ce qui tint les mariages à Rome, si long temps en honneur et en seurté, fut la liberté de les rompre, qui voudroit. Ils gardoient mieux leurs femmes, d'autant qu'ils les pouvoient perdre: et en pleine licence de divorces, il se passa cinq cens ans et plus, avant que nul s'en servist. Quod licet, ingratum est, quod non licet, acrius urit. A ce propos se pourroit joindre l'opinion d'un ancien, que les supplices aiguisent les vices plustost qu'ils ne les amortissent: Qu'ils n'engendrent point le soing de bien faire, c'est l'ouvrage de la raison, et de la discipline: mais seulement un soing de n'estre surpris en faisant mal. Latius excisæ pestis contagia serpunt. Je ne sçay pas qu'elle soit vraye, mais cecy sçay-je par experience, que jamais police ne se trouva reformée par là. L'ordre et reglement des moeurs, dépend de quelque autre moyen. Les histoires Grecques font mention des Argippees voisins de la Scythie, qui vivent sans verge et sans baston à offenser: que non seulement nul n'entreprend d'aller attaquer: mais quiconque s'y peut sauver, il est en franchise, à cause de leur vertu et saincteté de vie: et n'est aucun si osé d'y toucher. On recourt à eux pour appoincter les differents, qui naissent entre les hommes d'ailleurs. Il y a nation, où la closture des jardins et des champs, qu'on veut conserver, se faict d'un filet de coton, et se trouve bien plus seure et plus ferme que nos fossez et nos hayes. Furem signata sollicitant. Aperta effractarius præterit. A l'adventure sert entre autres moyens, l'aisance, à couvrir ma maison de la violence de noz guerres civiles. La defense attire l'entreprise, et la deffiance l'offense. J'ay affoibly le dessein des soldats, ostant à leur exploit, le hazard, et toute matiere de gloire militaire, qui a accoustumé de leur servir de titre et d'excuse. Ce qui est faict courageusement, est tousjours faict honorablement, en temps où la justice est morte. Je leur rens la conqueste de ma maison lasche et traistresse: Elle n'est close à personne, qui y heurte. Il n'y a pour toute provision, qu'un portier, d'ancien usage et ceremonie: qui ne sert pas tant à defendre ma porte, qu'à l'offrir plus decemment et gratieusement. Je n'ay ny garde ny sentinelle, que celle que les astres font pour moy. Un gentil-homme a tort de faire montre d'estre en deffense, s'il ne l'est bien à poinct. Qui est ouvert d'un costé, l'est par tout. Noz peres ne penserent pas à bastir des places frontieres. Les moyens d'assaillir, je dy sans batterie et sans armée, et de surprendre noz maisons, croissent touts les jours, au dessus des moyens de se garder. Les esprits s'aiguisent generalement de ce costé là. L'invasion touche touts, la defense non, que les riches. La mienne estoit forte selon le temps qu'elle fut faitte: je n'y ay rien adjousté de ce costé la, et craindroy que sa force se tournast contre moy-mesme. Joint qu'un temps paisible requerra, qu'on les defortifie. Il est dangereux de ne les pouvoir regaigner: et est difficile de s'en asseurer. Car en matiere de guerres intestines, vostre vallet peut estre du party que vous craignez. Et où la religion sert de pretexte, les parentez mesmes devienent infiables avec couverture de justice. Les finances publiques n'entretiendront pas noz garnisons domestiques. Elles s'y espuiseroient. Nous n'avons pas dequoy le faire sans nostre ruine: ou plus incommodeement et injurieusement encore, sans celle du peuple. L'estat de ma perte ne seroit guere pire. Au demeurant, vous y perdez vous, voz amis mesmes s'amusent à accuser vostre invigilance et improvidence, plus qu'à vous pleindre, et l'ignorance ou nonchalance aux offices de vostre profession. Ce que tant de maisons gardées se sont perduës, où ceste cy dure: me fait soupçonner, qu'elles se sont perduës de ce, qu'elles estoyent gardées. Cela donne et l'envie et la raison à l'assaillant. Toute garde porte visage de guerre: Qui se jettera, si Dieu veut, chez moy: mais tant y a, que je ne l'y appelleray pas. C'est la retraitte à me reposer des guerres. J'essaye de soustraire ce coing, à la tempeste publique, comme je fay un autre coing en mon ame. Nostre guerre a beau changer de formes, se multiplier et diversifier en nouveaux partis: pour moy je ne bouge. Entre tant de maisons armées, moy seul, que je sçache, de ma condition, ay fié purement au ciel la protection de la mienne: Et n'en ay jamais osté ny vaisselle d'argent, ny titre, ny tapisserie. Je ne veux ny me craindre, ny me sauver à demy. Si une pleine recognoissance acquiert la faveur divine, elle me durera jusqu'au bout: sinon, j'ay tousjours assez duré, pour rendre ma durée remerquable et enregistrable. Comment? Il y a bien trente ans. CHAPITRE XVI De la gloire IL y a le nom et la chose: le nom, c'est une voix qui remerque et signifie la chose: le nom, ce n'est pas une partie de la chose, ny de la substance: c'est une piece estrangere joincte à la chose, et hors d'elle. Dieu qui est en soy toute plenitude, et le comble de toute perfection, il ne peut s'augmenter et accroistre au dedans: mais son nom se peut augmenter et accroistre, par la benediction et loüange, que nous donnons à ses ouvrages exterieurs. Laquelle loüange, puis que nous ne la pouvons incorporer en luy, d'autant qu'il n'y peut avoir accession de bien, nous l'attribuons à son nom, qui est la piece hors de luy, la plus voisine. Voylà comment c'est à Dieu seul, à qui gloire et honneur appartient: Et n'est rien si esloigné de raison, que de nous en mettre en queste pour nous: car estans indigens et necessiteux au dedans, nostre essence estant imparfaicte, et ayant continuellement besoing d'amelioration, c'est là, à quoy nous nous devons travailler. Nous sommes tous creux et vuides: ce n'est pas de vent et de voix que nous avons à nous remplir: il nous faut de la substance plus solide à nous reparer: Un homme affamé seroit bien simple de chercher à se pourvoir plustost d'un beau vestement, que d'un bon repas: il faut courir au plus pressé. Comme disent nos ordinaires prieres, Gloria in excelsis Deo, Et in terra pax hominibus. Nous sommes en disette de beauté, santé, sagesse, vertu, et telles parties essentieles: les ornemens externes se chercheront apres que nous aurons proveu aux choses necessaires. La Theologie traicte amplement et plus pertinemment ce subject, mais je n'y suis guere versé. Chrysippus et Diogenes ont esté les premiers autheurs et les plus fermes du mespris de la gloire: Et entre toutes les voluptez, ils disoient qu'il n'y en avoit point de plus dangereuse, ny plus à fuir, que celle qui nous vient de l'approbation d'autruy. De vray l'experience nous en fait sentir plusieurs trahisons bien dommageables. Il n'est chose qui empoisonne tant les Princes que la flatterie, ny rien par où les meschans gaignent plus aiséement credit autour d'eux: ny maquerelage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paistre et entretenir de leurs loüanges. Le premier enchantement que les Sirenes employent à piper Ulysses, est de ceste nature: Deça vers nous, deça, ô tresloüable Ulysse, Et le plus grand honneur dont la Grece fleurisse. Ces philosophes là disoient, que toute la gloire du monde ne meritoit pas qu'un homme d'entendement estendist seulement le doigt pour l'acquerir: Gloria quantalibet quid erit, si gloria tantum est? Je dis pour elle seule: car elle tire souvent à sa suite plusieurs commoditez, pour lesquelles elle se peut rendre desirable: elle nous acquiert de la bienvueillance: elle nous rend moins exposez aux injures et offences d'autruy, et choses semblables. C'estoit aussi des principaux dogmes d'Epicurus: car ce precepte de sa secte, CACHE TA VIE, qui deffend aux hommes de s'empescher des charges et negotiations publiques, presuppose aussi necessairement qu'on mesprise la gloire: qui est une approbation que le monde fait des actions que nous mettons en evidence. Celuy qui nous ordonne de nous cacher, et de n'avoir soing que de nous, et qui ne veut pas que nous soyons connus d'autruy, il veut encores moins que nous en soyons honorez et glorifiez. Aussi conseille il à Idomeneus, de ne regler aucunement ses actions, par l'opinion ou reputation commune: si ce n'est pour éviter les autres incommoditez accidentales, que le mespris des hommes luy pourroit apporter. Ces discours là sont infiniment vrais, à mon advis, et raisonnables: Mais nous sommes, je ne sçay comment, doubles en nous mesmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas: et ne nous pouvons deffaire de ce que nous condamnons. Voyons les dernieres paroles d'Epicurus, et qu'il dit en mourant: elles sont grandes et dignes d'un tel philosophe: mais si ont elles quelque merque de la recommendation de son nom, et de ceste humeur qu'il avoit descriée par ses preceptes. Voicy une lettre qu'il dicta un peu avant son dernier souspir. EPICURUS A HERMACHUS SALUT. Ce pendant que je passois l'heureux, et celuy-là mesmes le dernier jour de ma vie, j'escrivois cecy, accompaigné toutesfois de telle douleur en la vessie et aux intestins, qu'il ne peut rien estre adjousté à sa grandeur. Mais elle estoit compensée par le plaisir qu'apportoit à mon ame la souvenance de mes inventions et de mes discours. Or toy comme requiert l'affection que tu as eu dés ton enfance envers moy, et la philosophie, embrasse la protection des enfans de Metrodorus. Voila sa lettre. Et ce qui me fait interpreter que ce plaisir qu'il dit sentir en son ame, de ses inventions, regarde aucunement la reputation qu'il en esperoit acquerir apres sa mort, c'est l'ordonnance de son testament, par lequel il veut que Aminomachus et Timocrates ses heritiers, fournissent pour la celebration de son jour natal tous les mois de Janvier, les frais que Hermachus ordonneroit: et aussi pour la despence qui se feroit le vingtiesme jour de chasque lune, au traittement des philosophes ses familiers, qui s'assembleroient à l'honneur de la memoire de luy et de Metrodorus. Carneades a esté chef de l'opinion contraire: et a maintenu que la gloire estoit pour elle mesme desirable, tout ainsi que nous embrassons nos posthumes pour eux mesmes, n'en ayans aucune cognoissance ny jouyssance. Ceste opinion n'a pas failly d'estre plus communement suyvie, comme sont volontiers celles qui s'accommodent le plus à nos inclinations. Aristote luy donne le premier rang entre les biens externes: Evite, comme deux extremes vicieux, l'immoderation, et à la rechercher, et à la fuyr. Je croy que si nous avions les livres que Cicero avoit escrit sur ce subject. il nous en conteroit de belles: car cet homme là fut si forcené de ceste passion, que s'il eust osé, il fust, ce crois-je, volontiers tombé en l'excez où tomberent d'autres, que la vertu mesme n'estoit desirable, que pour l'honneur qui se tenoit tousjours à sa suitte: Paulum sepultæ distat inertiæ Celata virtus: Qui est un' opinion si fauce, que je suis dépit quelle ait jamais peu entrer en l'entendement d'homme, qui eust cet honneur de porter le nom de philosophe. Si cela estoit vray, il ne faudroit estre vertueux qu'en public: et les operations de l'ame, où est le vray siege de la vertu, nous n'aurions que faire de les tenir en regle et en ordre, sinon autant qu'elles debvroient venir à la cognoissance d'autruy. N'y va il donc que de faillir finement et subtilement? Si tu sçais, dit Carneades, un serpent caché en ce lieu, auquel sans y penser, se va seoir celuy, de la mort duquel tu esperes profit: tu fais meschamment, si tu ne l'en advertis: Et d'autant plus que ton action ne doibt estre cognuë que de toy. Si nous ne prenons de nous mesmes la loy de bien faire: Si l'impunité nous est justice, à combien de sortes de meschancetez avons nous tous les jours à nous abandonner? Ce que S. Peduceus fit, de rendre fidelement cela que C. Plotius avoit commis à sa seule science, de ses richesses, et ce que j'en ay faict souvent de mesme, je ne le trouve pas tant loüable, comme je trouveroy execrable, que nous y eussions failly. Et trouve bon et utile à ramentevoir en noz jours, l'exemple de P. Sextilius Ruffus, que Cicero accuse pour avoir recueilly une heredité contre sa conscience: non seulement, non contre les loix, mais par les loix mesmes. Et M. Crassus, et Q. Hortensius, lesquels à cause de leur authorité et puissance, ayants esté pour certaines quotitez appellez par un estranger à la succession d'un testament faux, à fin que par ce moyen il y establist sa part: se contenterent de n'estre participants de la fauceté, et ne refuserent d'en tirer du fruit: assez couverts, s'ils se tenoient à l'abry des accusations, et des tesmoins, et des loix. Meminerint Deum se habere testem, id est (ut ego arbitror) mentem suam. La vertu est chose bien vaine et frivole, si elle tire sa recommendation de la gloire. Pour neant entreprendrions nous de luy faire tenir son rang à part, et la déjoindrions de la fortune: car qu'est-il plus fortuite que la reputation? Profecto fortuna in omni re dominatur: ea res cunctas ex libidine magis quam ex vero celebrat obscuratque. De faire que les actions soyent cognues et veuës, c'est le pur ouvrage de la fortune. C'est le sort qui nous applique la gloire, selon sa temerité. Je l'ay veuë fort souvent marcher avant le merite: et souvent outrepasser le merite d'une longue mesure. Celuy qui premier s'advisa de la ressemblance de l'ombre à la gloire, fit mieux qu'il ne vouloit: Ce sont choses excellemment vaines. Elle va aussi quelque fois devant son corps: et quelque fois l'excede de beaucoup en longueur. Ceux qui apprennent à la noblesse de ne chercher en la vaillance que l'honneur: quasi non sit honestum quod nobilitatum non sit: que gaignent-ils par là, que de les instruire de ne se hazarder jamais, si on ne les voit, et de prendre bien garde, s'il y a des tesmoins, qui puissent rapporter nouvelles de leur valeur, là où il se presente mille occasions de bien faire, sans qu'on en puisse estre remerqué? Combien de belles actions particulieres s'ensevelissent dans la foule d'une bataille? Quiconque s'amuse à contreroller autruy pendant une telle meslée, il n'y est guere embesoigné: et produit contre soy mesmes le tesmoignage qu'il rend des deportemens de ses compaignons. Vera Et sapiens animi magnitudo, honestum illud quod maxime naturam sequitur, in factis positum, non in gloria, judicat. Toute la gloire, que je pretens de ma vie, c'est de l'avoir vescue tranquille. Tranquille non selon Metrodorus, ou Arcesilas, ou Aristippus, mais selon moy. Puisque la Philosophie n'a sçeu trouver aucune voye pour la tranquillité, qui fust bonne en commun, que chacun la cherche en son particulier. A qui doivent Cæsar et Alexandre ceste grandeur infinie de leur renommée, qu'à la fortune? Combien d'hommes a elle esteint, sur le commencement de leur progrés, desquels nous n'avons aucune cognoissance, qui y apportoient mesme courage que le leur, si le malheur de leur sort ne les eust arrestez tout court, sur la naissance mesme de leurs entreprinses? Au travers de tant et si extremes dangers il ne me souvient point avoir leu que Cæsar ait esté jamais blessé: Mille sont morts de moindres perils, que le moindre de ceux qu'il franchit. Infinies belles actions se doivent perdre sans tesmoignage, avant qu'il en vienne une à profit. On n'est pas tousjours sur le haut d'une bresche, ou à la teste d'une armée, à la veuë de son general, comme sur un eschaffaut. On est surpris entre la haye et le fossé: il faut tenter fortune contre un poullailler: il faut dénicher quatre chetifs harquebusiers d'une grange: il faut seul s'escarter de la trouppe et entreprendre seul, selon la necessité qui s'offre. Et si on prend garde, on trouvera, à mon advis, qu'il advient par experience, que les moins esclattantes occasions sont les plus dangereuses: et qu'aux guerres, qui se sont passées de nostre temps, il s'est perdu plus de gens de bien, aux occasions legeres et peu importantes, et à la contestation de quelque bicoque, qu'és lieux dignes et honnorables. Qui tient sa mort pour mal employée, si ce n'est en occasion signalée: au lieu d'illustrer sa mort, il obscurcit volontiers sa vie: laissant eschapper ce pendant plusieurs justes occasions de se hazarder. Et toutes les justes sont illustres assez: sa conscience les trompettant suffisamment à chacun. Gloria nostra est, testimonium conscientiæ nostræ. Qui n'est homme de bien que par ce qu'on le sçaura, et par ce qu'on l'en estimera mieux, apres l'avoir sçeu, qui ne veut bien faire qu'en condition que sa vertu vienne à la cognoissance des hommes, celuy-là n'est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de service. Credo ch'el resto di quel verno, cose Facesse degne di tener ne conto, Ma fur fin'à quel tempo si nascose, Che non è colpa mia s'hor'non le conto, Perche Orlando a far'opre virtuose Piu ch'à narrar le poi sempre era pronto, Ne mai fu alcun' de li suoi fatti espresso, Senon quando hebbe i testimonii appresso. Il faut aller à la guerre pour son devoir, et en attendre ceste recompense, qui ne peut faillir à toutes belles actions, pour occultes qu'elles soyent, non pas mesmes aux vertueuses pensées: c'est le contentement qu'une conscience bien reglée reçoit en soy, de bien faire. Il faut estre vaillant pour soy-mesmes, et pour l'avantage que c'est d'avoir son courage logé en une assiette ferme et asseurée, contre les assauts de la fortune. Virtus repulsæ nescia sordidæ, Intaminatis fulget honoribus: Nec sumit aut ponit secures Arbitrio popularis auræ. Ce n'est pas pour la montre, que nostre ame doit jouër son rolle, c'est chez nous au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nostres: là elle nous couvre de la crainte de la mort, des douleurs et de la honte mesme: elle nous asseure là, de la perte de nos enfans, de nos amis, et de nos fortunes: et quand l'opportunité s'y presente, elle nous conduit aussi aux hazards de la guerre. Non emolumento aliquo, sed ipsius honestatis decore. Ce profit est bien plus grand, et bien plus digne d'estre souhaité et esperé, que l'honneur et la gloire, qui n'est autre chose qu'un favorable jugement qu'on fait de nous. Il faut trier de toute une nation, une douzaine d'hommes, pour juger d'un arpent de terre, et le jugement de nos inclinations, et de nos actions, la plus difficile matiere, et la plus importante qui soit, nous la remettons à la voix de la commune et de la tourbe, mere d'ignorance, d'injustice, et d'inconstance. Est-ce raison de faire dependre la vie d'un sage, du jugement des fols? An quidquam stultius, quam quos singulos contemnas, eos aliquid putare esse universos? Quiconque vise à leur plaire, il n'a jamais faict, c'est une bute qui n'a ny forme ny prise. Nil tam inæstimabile est, quam animi multitudinis. Demetrius disoit plaisamment de la voix du peuple, qu'il ne faisoit non plus de recette, de celle qui luy sortoit par en haut, que de celle qui luy sortoit par en bas. Celuy la dit encore plus: Ego hoc judico, si quando turpe non sit, tamen non esse non turpe, quum id à multitudine laudetur. Null' art, nulle soupplesse d'esprit pourroit conduire nos pas à la suitte d'un guide si desvoyé et si desreiglé. En ceste confusion venteuse de bruits de rapports et opinions vulgaires, qui nous poussent, il ne se peut establir aucune route qui vaille. Ne nous proposons point une fin si flotante et volage: allons constamment apres la raison: que l'approbation publique nous suyve par là, si elle veut: et comme elle despend toute de la fortune, nous n'avons point loy de l'esperer plustost par autre voye que par celle là. Quand pour sa droiture je ne suyvrois le droit chemin, je le suyvrois pour avoir trouvé par experience, qu'au bout du compte, c'est communement le plus heureux, et le plus utile. Dedit hoc providentia hominibus munus, ut honesta magis juvarent. Le marinier ancien disoit ainsin à Neptune, en une grande tempeste: O Dieu tu me sauveras si tu veux, si tu veux tu me perdras: mais si tiendray-je tousjours droit mon timon. J'ay veu de mon temps mill'hommes soupples, mestis, ambigus, et que nul ne doubtoit plus prudens mondains que moy, se perdre où je me suis sauvé: Risi successu posse carere dolos. Paul Æmyle allant en sa glorieuse expedition de Macedoine, advertit sur tout le peuple à Rome, de contenir leur langue de ses actions, pendant son absence. Que la licence des jugements, est un grand destourbier aux grands affaires! D'autant que chacun n'a pas la fermeté de Fabius à l'encontre des voix communes, contraires et injurieuses: qui ayma mieux laisser desmembrer son authorité aux vaines fantasies des hommes, que faire moins bien sa charge, avec favorable reputation, et populaire consentement. Il y a je ne sçay quelle douceur naturelle à se sentir louër, mais nous luy prestons trop de beaucoup. Laudari haud metuam, neque enim mihi cornea fibra est, Sed recti finémque extremumque esse recuso Euge tuum et belle. Je ne me soucie pas tant, quel je sois chez autruy, comme je me soucie quel je sois en moy-mesme. Je veux estre riche par moy, non par emprunt. Les estrangers ne voyent que les evenemens et apparences externes: chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebvre et d'effroy. Ils ne voyent pas mon coeur, ils ne voyent que mes contenances. On a raison de descrier l'hypocrisie, qui se trouve en la guerre: car qu'est il plus aisé à un homme practic, que de gauchir aux dangers, et de contrefaire le mauvais, ayant le coeur plein de mollesse? Il y a tant de moyens d'éviter les occasions de se hazarder en particulier, que nous aurons trompé mille fois le monde, avant que de nous engager à un dangereux pas: et lors mesme, nous y trouvant empétrez, nous sçaurons bien pour ce coup, couvrir nostre jeu d'un bon visage, et d'une parolle asseurée, quoy que l'ame nous tremble au dedans: Et qui auroit l'usage de l'anneau Platonique, rendant invisible celuy qui le portoit au doigt, si on luy donnoit le tour vers le plat de la main: assez de gents souvent se cacheroyent, où il se faut presenter le plus: et se repentiroyent d'estre placez en lieu si honorable, auquel la necessité les rend asseurez. Falsus honor juvat, Et mendax infamia terret Quem nisi mendosum et mendacem? Voyla comment tous ces jugemens qui se font des apparences externes, sont merveilleusement incertains et douteux: et n'est aucun si asseuré tesmoing, comme chacun à soy-mesme. En celles là combien avons nous de goujats, compaignons de nostre gloire? Celuy qui se tient ferme dans une tranchée descouverte, que fait il en cela, que ne facent devant luy cinquante pauvres pionniers, qui luy ouvrent le pas, et le couvrent de leurs corps, pour cinq sols de paye par jour? non quicquid turbida Roma Elevet, accedas, examenque improbum in illa Castiges trutina, nec te quæsiveris extra. Nous appellons aggrandir nostre nom, l'estendre et semer en plusieurs bouches: nous voulons qu'il y soit receu en bonne part, et que ceste sienne accroissance luy vienne à profit: voyla ce qu'il y peut avoir de plus excusable en ce dessein: Mais l'exces de ceste maladie en va jusques là, que plusieurs cherchent de faire parler d'eux en quelque façon que ce soit. Trogus Pompeius dit de Herostratus, et Titus Livius de Manlius Capitolinus, qu'ils estoyent plus desireux de grande, que de bonne reputation. Ce vice est ordinaire. Nous nous soignons plus qu'on parle de nous, que comment on en parle: et nous est assez qne nostre nom coure par la bouche des hommes, en quelque condition qu'il y coure. Il semble que l'estre conneu, ce soit aucunement avoir sa vie et sa durée en la garde d'autruy. Moy, je tiens que je ne suis que chez moy, et de ceste autre mienne vie qui loge en la cognoissance de mes amis, à la considerer nuë, et simplement en soy, je sçay bien que je n'en sens fruict ny jouyssance, que par la vanité d'une opinion fantastique. Et quand je seray mort, je m'en resentiray encores beaucoup moins: Et si perdray tout net, l'usage des vrayes utilitez, qui accidentalement la suyvent par fois: je n'auray plus de prise par où saisir la reputation: ny par où elle puisse me toucher ny arriver à moy. Car de m'attendre que mon nom la reçoive: premierement je n'ay point de nom qui soit assez mien: de deux que j'ay, l'un est commun à toute ma race, voire encore à d'autres. Il y a une famille à Paris et à Montpelier, qui se surnomme Montaigne: une autre en Bretaigne; et en Xaintonge, de la Montaigne. Le remuement d'une seule syllabe, meslera noz fusées, de façon que j'auray part à leur gloire, et eux à l'adventure à ma honte: Et si, les miens se sont autresfois surnommez Eyquem, surnom qui touche encore une maison cogneuë en Angleterre. Quant à mon autre nom, il est, à quiconque aura envie de le prendre. Ainsi j'honoreray peut estre, un crocheteur en ma place. Et puis quand j'aurois une merque particuliere pour moy, que peut elle merquer quand je n'y suis plus? peut elle designer et favorir l'inanité? nunc levior cippus non imprimit ossa. Laudat posteritas, nunc non è manibus illis, Nunc non è tumulo fortunatáque favilla Nascuntur violæ? Mais de cecy j'en ay parlé ailleurs. Au demeurant en toute une bataille où dix mill' hommes sont stropiez ou tuez, il n'en est pas quinze dequoy lon parle. Il faut que ce soit quelque grandeur bien eminente, ou quelque consequence d'importance, que la fortune y ait jointe, qui face valoir un' action privée, non d'un harquebuzier seulement, mais d'un Capitaine: car de tuer un homme, ou deux, ou dix, de se presenter courageusement à la mort, c'est à la verité quelque chose à chacun de nous, car il y va de tout: mais pour le monde, ce sont choses si ordinaires, il s'en voit tant tous les jours, et en faut tant de pareilles pour produire un effect notable, que nous n'en pouvons attendre aucune particuliere recommendation. casus multis hic cognitus, ac jam Tritus, et è medio fortunæ ductus acervo. De tant de miliasses de vaillans hommes qui sont morts depuis quinze cens ans en France, les armes en la main, il n'y en a pas cent, qui soyent venus à nostre cognoissance. La memoire non des chefs seulement, mais des battailles et victoires est ensevelie. Les fortunes de plus de la moitié du monde, à faute de registre, ne bougent de leur place, et s'esvanoüissent sans durée. Si j'avois en ma possession les evenemens incognus, j'en penserois tresfacilement supplanter les cognus, en toute espece d'exemples. Quoy, que des Romains mesmes, et des Grecs, parmy tant d'escrivains et de tesmoings, et tant de rares et nobles exploicts, il en est venu si peu jusques à nous? Ad nos vix tenuis famæ perlabitur aura. Ce sera beaucoup si d'icy à cent ans on se souvient en gros, que de nostre temps il y a eu des guerres civiles en France. Les Lacedemoniens sacrifioient aux Muses entrans en battaille, afin que leurs gestes fussent bien et dignement escris, estimants que ce fust une faveur divine, et non commune, que les belles actions trouvassent des tesmoings qui leur sçeussent donner vie et memoire. Pensons nous qu'à chasque harquebusade qui nous touche, et à chasque hazard que nous courons, il y ait soudain un greffier qui l'enrolle? et cent greffiers outre cela le pourront escrire, desquels les commentaires ne dureront que trois jours, et ne viendront à la veuë de personne. Nous n'avons pas la milliesme partie des escrits anciens; c'est la fortune qui leur donne vie, ou plus courte, ou plus longue, selon sa faveur: et ce que nous en avons, il nous est loisible de doubter, si c'est le pire, n'ayans pas veu le demeurant. On ne fait pas des histoires de choses de si peu: il faut avoir esté chef à conquerir un Empire, ou un Royaume, il faut avoir gaigné cinquante deux battailles assignées, tousjours plus foible en nombre, comme Cæsar. Dix mille bons compagnons et plusieurs grands Capitaines, moururent à sa suitte, vaillamment et courageusement, desquels les noms n'ont duré qu'autant que leurs femmes et leurs enfans vesquirent: quos fama obscura recondit. De ceux mesme, que nous voyons bien faire, trois mois, ou trois ans apres qu'ils y sont demeurez, il ne s'en parle non plus que s'ils n'eussent jamais esté. Quiconque considerera avec juste mesure et proportion, de quelles gens et de quels faits, la gloire se maintient en la memoire des livres, il trouvera qu'il y a de nostre siecle, fort peu d'actions, et fort peu de personnes, qui y puissent pretendre nul droict. Combien avons nous veu d'hommes vertueux, survivre à leur propre reputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur presence, l'honneur et la gloire tres-justement acquise en leurs jeunes ans? Et pour trois ans de cette vie fantastique et imaginaire, allons nous perdant nostre vraye vie et essentielle, et nous engager à une mort perpetuelle? Les sages se proposent une plus belle et plus juste fin, à une si importante entreprise. Recte facti, fecisse merces est: Officii fructus, ipsum officium est. Il seroit à l'advanture excusable à un peintre ou autre artisan, ou encores à un Rhetoricien ou Grammairien, de se travailler pour acquerir nom, par ses ouvrages: mais les actions de la vertu, elles sont trop nobles d'elles mesmes, pour rechercher autre loyer, que de leur propre valeur: et notamment pour la chercher en la vanité des jugemens humains. Si toute-fois cette fauce opinion sert au public à contenir les hommes en leur devoir: si le peuple en est esveillé à la vertu: si les Princes sont touchez, de voir le monde benir la memoire de Trajan, et abominer celle de Neron: si cela les esmeut; de voir le nom de ce grand pendart, autresfois si effroyable et si redoubté, maudit et outragé si librement par le premier escolier qui l'entreprend: qu'elle accroisse hardiment, et qu'on la nourrisse entre nous le plus qu'on pourra. Et Platon employant toutes choses à rendre ses citoyens vertueux, leur conseille aussi, de ne mespriser la bonne estimation des peuples. Et dit, que par quelque divine inspiration il advient, que les meschans mesmes sçavent souvent tant de parole, que d'opinion, justement distinguer les bons des mauvais. Ce personnage et son pedagogue sont merveilleux, et hardis ouvriers à faire joindre les operations et revelations divines tout par tout où faut l'humaine force. Et pour cette cause peut estre, l'appelloit Timon en l'injuriant, le grand forgeur de miracles. Ut trajici poetæ confugiunt ad Deum, cum explicare argumenti exitum non possunt. Puis que les hommes par leur insuffisance ne se peuvent assez payer d'une bonne monnoye, qu'on y employe encore la fauce. Ce moyen a esté practiqué par tous les Legislateurs: et n'est police, où il n'y ait quelque meslange, ou de vanité ceremonieuse, ou d'opinion mensongere, qui serve de bride à tenir le peuple en office. C'est pour cela que la pluspart ont leurs origines et commencemens fabuleux, et enrichis de mysteres supernaturels. C'est celà, qui a donné credit aux religions bastardes, et les a faictes favorir aux gens d'entendement: Et pour cela, que Numa et Sertorius, pour rendre leurs hommes de meilleure creance, les paissoyent de cette sottise, l'un que la nymphe Egeria, l'autre que sa biche blanche, luy apportoit de la part des dieux, tous les conseils qu'il prenoit. Et l'authorité que Numa donna à ses loix soubs tiltre du patronage de cette Deesse, Zoroastre Legislateur des Bactrians et des Perses, la donna aux siennes, soubs le nom du Dieu Oromazis: Trismegiste des Ægyptiens, de Mercure: Zamolxis des Scythes, de Vesta: Charondas des Chalcides, de Saturne: Minos des Candiots, de Juppiter: Lycurgus des Lacedemoniens, d'Apollo: Dracon et Solon des Atheniens, de Minerve. Et toute police a un Dieu à sa teste: faucement les autres: veritablement celle, que Moïse dressa au peuple de Judée sorty d'Ægypte. La religion des Bedoins, comme dit le sire de Jouinville, portoit entre autres choses, que l'ame de celuy d'entre eux qui mouroit pour son prince, s'en alloit en un autre corps plus heureux, plus beau et plus fort que le premier: au moyen dequoy ils en hazardoyent beaucoup plus volontiers leur vie; In ferrum mens prona viris, animæque capaces Mortis, et ignavum est redituræ parcere vitæ. Voyla une creance tressalutaire, toute vaine qu'elle soit. Chasque nation a plusieurs tels exemples chez soy: mais ce subject meriteroit un discours à part. Pour dire encore un mot sur mon premier propos: je ne conseille non plus aux Dames, d'appeller honneur, leur devoir, ut enim consuetudo loquitur, id solum dicitur honestum, quod est populari fama gloriosum: leur devoir est le marc: leur honneur n'est que l'escorce. Ny ne leur conseille de nous donner cette excuse en payement de leur refus: car je presuppose, que leurs intentions, leur desir, et leur volonté, qui sont pieces où l'honneur n'a que voir, d'autant qu'il n'en paroist rien au dehors, soyent encore plus reglées que les effects. Quæ, quia non liceat, non facit, illa facit. L'offence et envers Dieu, et en la conscience, seroit aussi grande de le desirer que de l'effectuer. Et puis ce sont actions d'elles mesmes cachées et occultes, il seroit bien-aysé qu'elles en desrobassent quelqu'une à la cognoissance d'autruy, d'où l'honneur depend, si elles n'avoyent autre respect à leur devoir, et à l'affection qu'elles portent à la chasteté, pour elle mesme. Toute personne d'honneur choisit de perdre plus tost son honneur, que de perdre sa conscience. CHAPITRE XVII De la presumption IL y a une autre sorte de gloire, qui est une trop bonne opinion, que nous concevons de nostre valeur. C'est un'affection inconsiderée, dequoy nous nous cherissons, qui nous represente à nous mesmes, autres que nous ne sommes. Comme la passion amoureuse preste des beautez, et des graces, au subject qu'elle embrasse, et fait que ceux qui en sont espris, trouvent d'un jugement trouble et alteré, ce qu'ils ayment, autre et plus parfaict qu'il n'est. Je ne veux pas, que de peur de faillir de ce costé là, un homme se mescognoisse pourtant, ny qu'il pense estre moins que ce qu'il est: le jugement doit tout par tout maintenir son droit: C'est raison qu'il voye en ce subject comme ailleurs, ce que la verité luy presente: Si c'est Cæsar, qu'il se treuve hardiment le plus grand Capitaine du monde. Nous ne sommes que ceremonie, la ceremonie nous emporte, et laissons la substance des choses: nous nous tenons aux branches et abandonnons le tronc et le corps. Nous avons appris aux Dames de rougir, oyants seulement nommer, ce qu'elles ne craignent aucunement à faire: nous n'osons appeller à droict noz membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de desbauche. La ceremonie nous deffend d'exprimer par parolles les choses licites et naturelles, et nous l'en croyons: la raison nous deffend de n'en faire point d'illicites et mauvaises, et personne ne l'en croit. Je me trouve icy empestré és loix de la ceremonie: car elle ne permet, ny qu'on parle bien de soy, ny qu'on en parle mal. Nous la lairrons là pour ce coup. Ceux de qui la fortune (bonne ou mauvaise qu'on la doive appeller) a faict passer la vie en quelque eminent degré, ils peuvent par leurs actions publiques tesmoigner quels ils sont: Mais ceux qu'elle n'a employez qu'en foule, et de qui personne ne parlera, si eux mesmes n'en parlent, ils sont excusables, s'ils prennent la hardiesse de parler d'eux, mesmes envers ceux qui ont interest de les cognoistre; à l'exemple de Lucilius: Ille velut fidis arcana sodalibus olim Credebat libris, neque si malè cesserat, usquam Decurrens alio, neque si benè: quo fit, ut omnis Votiva pateat veluti descripta tabella Vita senis. Celuy la commettoit à son papier ses actions et ses pensées, et s'y peignoit tel qu'il se sentoit estre. Nec id Rutilio et Scauro citra fidem, aut obtrectationi fuit. Il me souvient donc, que dés ma plus tendre enfance, on remerquoit en moy je ne sçay quel port de corps, et des gestes tesmoignants quelque vaine et sotte fierté. J'en veux dire premierement cecy, qu'il n'est pas inconvenient d'avoir des conditions et des propensions, si propres et si incorporées en nous, que nous n'ayons pas moyen de les sentir et recognoistre. Et de telles inclinations naturelles, le corps en retient volontiers quelque ply, sans nostre sçeu et consentement. C'estoit une affetterie consente de sa beaute, qui faisoit un peu pancher la teste d'Alexandre sur un costé, et qui rendoit le parler d'Alcibiades mol et gras: Julius Cæsar se grattoit la teste d'un doigt, qui est la contenance d'un homme remply de pensemens penibles: et Cicero, ce me semble, avoit accoustumé de rincer le nez, qui signifie un naturel mocqueur. Tels mouvemens peuvent arriver imperceptiblement en nous. Il y en a d'autres artificiels, dequoy je ne parle point. Comme les salutations, et reverences, par où on acquiert le plus souvent à tort, l'honneur d'estre bien humble et courtois: on peut estre humble de gloire. Je suis assez prodigue de bonnettades, notamment en esté, et n'en reçois jamais sans revenche, de quelque qualité d'hommes que ce soit, s'il n'est à mes gages. Je desirasse d'aucuns Princes que je cognois, qu'ils en fussent plus espargnans et justes dispensateurs; car ainsi indiscretement espanduës, elles ne portent plus de coup: si elles sont sans esgard; elles sont sans effect. Entre les contenances desreglées, n'oublions pas la morgue de l'Empereur Constantius, qui en publicq tenoit tousjours la teste droicte, sans la contourner ou flechir ny çà ny là, non pas seulement pour regarder ceux qui le saluoient à costé, ayant le corps planté immobile, sans se laisser aller au bransle de son coche, sans oser ny cracher, ny se moucher, ny essuyer le visage devant les gens. Je ne sçay si ces gestes qu'on remerquoit en moy, estoient de cette premiere condition, et si à la verité j'avoy quelque occulte propension à ce vice; comme il peut bien estre: et ne puis pas respondre des bransles du corps. Mais quant aux bransles de l'ame, je veux icy confesser ce que j'en sens. Il y a deux parties en cette gloire: Sçavoir est, de s'estimer trop, et n'estimer pas assez autruy. Quant à l'une, il me semble premierement, ces considerations devoir estre mises en compte. Je me sens pressé d'une erreur d'ame, qui me desplaist, et comme inique, et encore plus comme importune. J'essaye à la corriger: mais l'arracher je ne puis. C'est, que je diminue du juste prix des choses, que je possede: et hausse le prix aux choses, d'autant qu'elles sont estrangeres, absentes, et non miennes. Cette humeur s'espand bien loing. Comme la prerogative de l'authorité fait, que les maris regardent les femmes propres d'un vicieux desdein, et plusieurs peres leurs enfants: Ainsi fay-je: et entre deux pareils ouvrages, poiseroy tousjours contre le mien. Non tant que la jalousie de mon avancement et amendement trouble mon jugement, et m'empesche de me satisfaire, comme que, d'elle mesme la maistrise engendre mespris de ce qu'on tient et regente. Les polices, les moeurs loingtaines me flattent, et les langues: Et m'apperçoy que le Latin me pippe par la faveur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient, comme aux enfants et au vulgaire. L'oeconomie, la maison, le cheval de mon voisin, en egale valeur, vault mieux que le mien, de ce qu'il n'est pas mien. Davantage, que je suis tres-ignorant en mon faict: J'admire l'asseurance et promesse, que chacun a de soy: là où il n'est quasi rien que je sçache sçavoir, ny que j'ose me respondre pouvoir faire. Je n'ay point mes moyens en proposition et par estat: et n'en suis instruit qu'apres l'effect: Autant doubteux de ma force que d'une autre force. D'où il advient, si je rencontre louablement en une besongne, que je le donne plus à ma fortune, qu'à mon industrie: d'autant que je les desseigne toutes au hazard et en crainte. Pareillement j'ay en general cecy, que de toutes les opinions que l'ancienneté à euës de l'homme en gros, celles que j'embrasse plus volontiers, et ausquelles je m'attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, avilissent, et aneantissent le plus. La Philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu, que quand elle combat nostre presomption et vanité; quand elle recognoist de bonne foy son irresolution, sa foiblesse, et son ignorance. Il me semble que la mere nourrice des plus fausses opinions, et publiques et particulieres, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de soy. Ces gens qui se perchent à chevauchons sur l'epicycle de Mercure, qui voient si avant dans le ciel, ils m'arrachent les dents: Car en l'estude que je fay, duquel le subject, c'est l'homme, trouvant une si extreme varieté de jugemens, un si profond labyrinthe de difficultez les unes sur les autres, tant de diversité et incertitude, en l'eschole mesme de la sapience: vous pouvez penser, puis que ces gens là n'ont peu se resoudre de la cognoissance d'eux mesmes, et de leur propre condition, qui est continuellement presente à leurs yeux, qui est dans eux; puis qu'ils ne sçavent comment bransle ce qu'eux mesmes font bransler, ny comment nous peindre et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux mesmes, comment je les croirois de la cause du flux et reflux de la riviere du Nil. La curiosité de cognoistre les choses, a esté donnée aux hommes pour fleau, dit la saincte Escriture. Mais pour venir à mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'aucun autre s'estime moins, voire qu'aucun autre m'estime moins, que ce que je m'estime. Je me tien de la commune sorte, sauf en ce que je m'en tiens: coulpable des deffectuositez plus basses et populaires: mais non desadvoüées, non excusées. Et ne me prise seulement que de ce que je sçay mon prix. S'il y a de la gloire, elle est infuse en moy superficiellement, par la trahison de ma complexion: et n'a point de corps, qui comparoisse à la veuë de mon jugement. J'en suis arrosé, mais non pas teint. Car à la verité, quant aux effects de l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est jamais party de moy chose qui me contentast: Et l'approbation d'autruy ne me paye pas. J'ay le jugement tendre et difficile, et notamment en mon endroit: Je me sens flotter et fleschir de foiblesse. Je n'ay rien du mien, dequoy satisfaire mon jugement: j'ay la veue assez claire et reglée, mais à l'ouvrer elle se trouble: comme j'essaye plus evidemment en la poësie. Je l'ayme infiniment; Je me cognois assez aux ouvrages d'autruy: mais je fay à la verité l'enfant quand j'y veux mettre la main; je ne me puis souffrir. On peut faire le sot par tout ailleurs, mais non en la Poësie. mediocribus esse poetis Non dii, non homines, non concessere columnæ. Pleust à Dieu que cette sentence se trouvast au front des boutiques de tous noz Imprimeurs, pour en deffendre l'entrée à tant de versificateurs. verum Nil securius est malo Poeta. Que n'avons nous de tels peuples? Dionysius le pere n'estimoit rien tant de soy, que sa poësie. A la saison des jeux Olympiques, avec des chariots surpassant tous autres en magnificence, il envoya aussi des Poëtes et des Musiciens, pour presenter ses vers, avec des tentes et pavillons dorez et tapissez royalement. Quand on vint à mettre ses vers en avant, la faveur et excellence de la prononciation attira sur le commencement l'attention du peuple. Mais quand par apres il vint à poiser l'ineptie de l'ouvrage, il entra premierement en mespris: et continuant d'aigrir son jugement, il se jetta tantost en furie, et courut abbattre et deschirer par despit tous ces pavillons. Et ce que ces chariots ne feirent non plus, rien qui vaille en la course, et que la navire, qui rapportoit ses gents, faillit la Sicile, et fut par la tempeste poussée et fracassée contre la coste de Tarante: il tint pour certain que c'estoit l'ire des Dieux irritez comme luy, contre ce mauvais poëme: et les mariniers mesmes, eschappez du naufrage, alloient secondant l'opinion de ce peuple: à laquelle, l'oracle qui predit sa mort, sembla aussi aucunement soubscrire. Il portoit, que Dionysius seroit pres de sa fin, quand il auroit vaincu ceux qui vaudroyent mieux que luy. Ce qu'il interpreta des Carthaginois, qui le surpassoyent en puissance. Et ayant affaire à eux, gauchissoit souvent la victoire, et la temperoit, pour n'encourir le sens de cette prediction. Mais il l'entendoit mal: car le Dieu marquoit le temps de l'advantage, que par faveur et injustice il gaigna à Athenes sur les poëtes tragiques, meilleurs que luy: ayant faict jouer à l'envy la sienne, intitulée les Leneïens. Soudain apres laquelle victoire, il trespassa: et en partie pour l'excessive joye, qu'il en conceut. Ce que je treuve excusable du mien, ce n'est pas de soy, et à la verité: mais c'est à la comparaison d'autres choses pires, ausquelles je voy qu'on donne credit. Je suis envieux du bonheur de ceux, qui se sçavent resjouyr et gratifier en leur besongne; car c'est un moyen aysé de se donner du plaisir, puis qu'on le tire de soy-mesmes: Specialement s'il y a un peu de fermeté en leur opiniastrise. Je sçay un Poëte, à qui fort et foible, en foulle et en chambre, et le ciel et la terre, crient qu'il n'y entend guere. Il n'en rabat pour tout cela rien de la mesure à quoy il s'est taillé. Tousjours recommence, tousjours reconsulte: et tousjours persiste, d'autant plus ahurté en son advis, qu'il touche à luy seul, de le maintenir. Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite. Cum relego, scripsisse pudet, quia plurima cerno, Me quoque qui feci, judice, digna lini. J'ay tousjours une idée en l'ame, qui me presente une meilleure forme, que celle que j'ay mis en besongne, mais je ne la puis saisir ny exploicter. Et cette idée mesme n'est que du moyen estage. J'argumente par là, que les productions de ces riches et grandes ames du temps passé, sont bien loing au delà de l'extreme estenduë de mon imagination et souhaict. Leurs escris ne me satisfont pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent d'admiration. Je juge leur beauté, je la voy, sinon jusques au bout, au moins si avant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy que j'entreprenne, je doibs un sacrifice aux Graces, comme dit Plutarque de quelqu'un, pour practiquer leur faveur. si quid enim placet, Si quid dulce hominum sensibus influit, Debentur lepidis omnia gratiis. Elles m'abandonnent par tout: Tout est grossier chez moy, il y a faute de polissure et de beauté: Je ne sçay faire valoir les choses pour le plus que ce qu'elles valent: Ma façon n'ayde rien à la matiere. Voyla pourquoy il me la faut forte, qui aye beaucoup de prise, et qui luyse d'elle mesme. Quand j'en saisi des populaires et plus gayes, c'est pour me suivre, moy, qui n'aime point une sagesse ceremonieuse et triste, comme fait le monde: et pour m'egayer, non pour egayer mon stile, qui les veut plustost graves et severes: Aumoins si je doy nommer stile, un parler informe et sans regle: Un jargon populaire, et un proceder sans definition, sans partition, sans conclusion, trouble, à la façon de celuy d'Amafanius et de Rabirius. Je ne sçay ny plaire, ny resjouyr, ny chatouiller: Le meilleur compte du monde se seche entre mes mains, et se ternit. Je ne sçay parler qu'en bon escient. Et suis du tout desnué de cette facilité, que je voy en plusieurs de mes compagnons, d'entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute une trouppe, ou amuser sans se lasser, l'oreille d'un prince, de toute sorte de propos; la matiere ne leur faillant jamais, pour cette grace qu'ils ont de sçavoir employer la premiere venue, et l'accommoder à l'humeur et portée de ceux à qui ils ont affaire. Les princes n'ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des comptes. Les raisons premieres et plus aisées, qui sont communément les mieux prinses, je ne sçay pas les employer. Mauvais prescheur de commune. De toute matiere je dy volontiers les plus extremes choses, que j'en sçay. Cicero estime, qu'és traictez de la philosophie, le plus difficile membre soit l'exorde: S'il est ainsi, je me prens à la conclusion sagement. Si faut-il sçavoir relascher la corde à toute sorte de tons: et le plus aigu est celuy qui vient le moins souvent en jeu. Il y a pour le moins autant de perfection à relever une chose vuide, qu'à en soustenir une poisante. Tantost il faut superficiellement manier les choses, tantost les profonder. Je sçay bien que la plus part des hommes se tiennent en ce bas estage, pour ne concevoir les choses que par cette premiere escorse: Mais je sçay aussi que les plus grands maistres, et Xenophon et Platon, on les void souvent se relascher à cette basse façon, et populaire, de dire et traitter les choses, la soustenans des graces qui ne leur manquent jamais. Au demeurant mon langage n'a rien de facile et fluide: il est aspre, ayant ses dispositions libres et desreglées: Et me plaist ainsi; sinon par mon jugement, par mon inclination. Mais je sens bien que par fois je m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir eviter l'art et l'affection, j'y retombe d'une autre part; brevis esse laboro, Obscurus fio. Platon dit, que le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny qui donnent prix au langage. Quand j'entreprendrois de suivre cet autre stile equable, uny et ordonné, je n'y sçaurois advenir: Et encore que les coupures et cadences de Saluste reviennent plus à mon humeur, si est-ce que je treuve Cæsar et plus grand, et moins aisé à representer. Et si mon inclination me porte plus à l'imitation du parler de Seneque, je ne laisse pas d'estimer davantage celuy de Plutarque. Comme à taire, à dire aussi, je suy tout simplement ma forme naturelle: D'où c'est à l'advanture que je puis plus, à parler qu'à escrire: Le mouvement et action animent les parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme je fay, et qui s'eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe, l'assiette, peuvent donner quelque prix aux choses, qui d'elles mesmes n'en ont guere, comme le babil. Messala se pleint en Tacitus de quelques accoustremens estroits de son temps, et de la façon des bancs où les orateurs avoient à parler, qui affoiblissoient leur eloquence. Mon langage François est alteré, et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Je ne vis jamais homme des contrées de deçà, qui ne sentist bien evidemment son ramage, et qui ne blessast les oreilles qui sont pures Françoises. Si n'est-ce pas pour estre fort entendu en mon Perigourdin: car je n'en ay non plus d'usage que de l'Allemand; et ne m'en chault gueres. C'est un langage, comme sont autour de moy d'une bande et d'autre, le Poittevin, Xaintongeois, Angoulemoisin, Lymosin, Auvergnat, brode, trainant, esfoiré. Il y a bien au dessus de nous, vers les montagnes, un Gascon, que je treuve singulierement beau, sec, bref, signifiant, et à la verité un langage masle et militaire, plus qu'aucun autre, que j'entende: Autant nerveux, et puissant, et pertinent, comme le François est gracieux, delicat, et abondant. Quant au Latin, qui m'a esté donné pour maternel, j'ay perdu par des- accoustumance la promptitude de m'en pouvoir servir à parler: Ouï, et à escrire, en quoy autrefois je me faisoy appeller maistre Jean. Voylla combien peu je vaux de ce costé là. La beauté est une piece de grande recommendation au commerce des hommes: C'est le premier moyen de conciliation des uns aux autres; et n'est homme si barbare et si rechigné, qui ne se sente aucunement frappé de sa douceur. Le corps a une grand' part à nostre estre, il y tient un grand rang: ainsi sa structure et composition sont de bien juste consideration. Ceux qui veulent desprendre noz deux pieces principales, et les sequestrer l'une de l'autre, ils ont tort: Au rebours, il les faut r'accoupler et rejoindre: Il faut ordonner à l'ame, non de se tirer à quartier, de s'entretenir à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit elle faire que par quelque singerie contrefaicte) mais de se r'allier à luy, de l'embrasser, le cherir, luy assister, le contreroller, le conseiller, le redresser, et ramener quand il fourvoye; l'espouser en somme, et luy servir de mary: à ce que leurs effects ne paroissent pas divers et contraires, ains accordans et uniformes. Les Chrestiens ont une particuliere instruction de cette liaison, car ils sçavent, que la justice divine embrasse cette societé et joincture du corps et de l'ame, jusques à rendre le corps capable des recompenses eternelles: Et que Dieu regarde agir tout l'homme, et veut qu'entier il reçoive le chastiement, ou le loyer, selon ses demerites. La secte Peripatetique, de toutes sectes la plus sociable, attribue à la sagesse ce seul soing, de pourvoir et procurer en commun, le bien de ces deux parties associées: Et montre les autres sectes, pour ne s'estre assez attachées à la consideration de ce meslange, s'estre partializées, cette-cy pour le corps, cette autre pour l'ame, d'une pareille erreur: et avoir escarté leur subject, qui est l'homme; et leur guide, qu'ils advouent en general estre nature. La premiere distinction, qui aye esté entre les hommes, et la premiere consideration, qui donna les præminences aux uns sur les autres, il est vray- semblable que ce fut l'advantage de la beauté. agros divisere atque dedere Pro facie cujusque et viribus ingenióque: Nam facies multum valuit, viresque vigebant. Or je suis d'une taille un peu au dessoubs de la moyenne: Ce deffaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité: à ceux mesmement, qui ont des commandements et des charges: car l'authorité que donne une belle presence et majesté corporelle, en est à dire. C. Marius ne recevoit pas volontiers des soldats, qui n'eussent six pieds de haulteur. Le courtisan a bien raison de vouloir pour ce gentilhomme qu'il dresse, une taille commune, plustost que toute autre: Et de refuser pour luy, toute estrangeté, qui le face montrer au doigt. Mais de choisir, s'il faut à cette mediocrité, qu'il soit plustost au deçà, qu'au delà d'icelle, je ne le ferois pas, à un homme militaire. Les petits hommes, dit Aristote, sont bien jolis, mais non pas beaux: et se cognoist en la grandeur, la grande ame, comme la beauté, en un grand corps et hault. Les Æthiopes et les Indiens, dit-il, elisants leurs Roys et Magistrats, avoyent esgard à la beauté et procerité des personnes. Ils avoient raison: car il y a du respect pour ceux qui le suivent, et pour l'ennemy de l'effroy, de voir à la teste d'une trouppe, marcher un chef de belle et riche taille: Ipse inter primos præstanti corpore Turnus Vertitur, arma tenens, et toto vertice suprà est. Nostre grand Roy divin et celeste, duquel toutes les circonstances doivent estre remerquées avec soing, religion et reverence, n'a pas refusé la recommandation corporelle, speciosus forma præ filiis hominum. Et Platon avec la temperance et la fortitude, desire la beauté aux conservateurs de sa republique. C'est un grand despit qu'on s'addresse à vous parmy voz gens, pour vous demander où est Monsieur: et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade, qu'on fait à vostre barbier ou à vostre secretaire: Comme il advint au pauvre Philopoemen: estant arrivé le premier de sa trouppe en un logis, où on l'attendoit, son hostesse, qui ne le cognoissoit pas, et le voyoit d'assez mauvaise mine, l'employa d'aller un peu aider à ses femmes à puiser de l'eau, où attiser du feu, pour le service de Philopoemen: Les gentils-hommes de sa suitte estans arrivez, et l'ayants surpris embesongné à cette belle vacation (car il n'avoit pas failly d'obeïr au commandement qu'on luy avoit faict) luy demanderent ce qu'il faisoit- là: Je paie, leur respondit-il, la peine de ma laideur. Les autres beautez, sont pour les femmes: la beauté de la taille, est la seule beauté des hommes. Où est la petitesse, ny la largeur et rondeur du front, ny la blancheur et douceur des yeux, ny la mediocre forme du nez, ny la petitesse de l'oreille, et de la bouche, ny l'ordre et blancheur des dents, ny l'espesseur bien unie d'une barbe brune à escorce de chataigne, ny le poil relevé, ny la juste proportion de teste, ny la fraischeur du teint, ny l'air du visage aggreable, ny un corps sans senteur, ny la juste proportion de membres, peuvent faire un bel homme. J'ay au demeurant, la taille forte et ramassée, le visage, non pas gras, mais plein, la complexion entre le jovial et le melancholique, moyennement sanguine et chaude, Unde rigent setis mihi crura, et pectora villis: La santé, forte et allegre, jusques bien avant en mon aage, rarement troublée par les maladies. J'estois tel, car je ne me considere pas à cette heure, que je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant pieça franchy les quarante ans. minutatim vires Et robur adultum Frangit, et in partem pejorem liquitur ætas. Ce que je seray doresnavant, ce ne sera plus qu'un demy estre: ce ne sera plus moy: Je m'eschappe tous les jours, et me desrobbe à moy: Singula de nobis anni prædantur euntes. D'addresse et de disposition, je n'en ay point eu; et si suis fils d'un pere dispost, et d'une allegresse qui luy dura jusques à son extreme vieillesse. Il ne trouva guere homme de sa condition, qui s'egalast à luy en tout exercice de corps: comme je n'en ay trouvé guere aucun, qui ne me surmontast; sauf au courir, en quoy j'estoy des mediocres. De la Musique, ny pour la voix, que j'y ay tres- inepte, ny pour les instrumens, on ne m'y a jamais sçeu rien apprendre. A la danse, à la palme, à la lucte, je n'y ay peu acquerir qu'une bien fort legere et vulgaire suffisance: à nager, à escrimer, à voltiger, et à saulter, nulle du tout. Les mains, je les ay si gourdes, que je ne sçay pas escrire seulement pour moy; de façon, que ce que j'ay barbouillé, j'ayme mieux le refaire que de me donner la peine de le demesler, et ne ly guere mieux. Je me sens poiser aux escoutans: autrement bon clerc. Je ne sçay pas clorre à droit une lettre, ny ne sçeuz jamais tailler plume, ny trancher à table, qui vaille, ny equipper un cheval de son harnois, ny porter à poinct un oyseau, et le lascher: ny parler aux chiens, aux oyseaux, aux chevaux. Mes conditions corporelles sont en somme tresbien accordantes à celles de l'ame, il n'y a rien d'allegre: il y a seulement une vigueur pleine et ferme. Je dure bien à la peine, mais j'y dure, si je m'y porte moy-mesme, et autant que mon desir m'y conduit: Molliter austerum studio fallente laborem. Autrement, si je n'y suis alleché par quelque plaisir, et si j'ay autre guide que ma pure et libre volonté, je n'y vauls rien: Car j'en suis là, que sauf la santé et la vie, il n'est chose pourquoy je vueille ronger mes ongles, et que je vueill'acheter au prix du tourment d'esprit, et de la contrainte: tanti mihi non sit opaci Omnis arena Tagi, quodque in mare volvitur aurum. Extremement oisif, extremement libre, et par nature et par art. Je presteroy aussi volontiers mon sang, que mon soing. J'ay une ame libre et toute sienne, accoustumée à se conduire à sa mode. N'ayant eu jusques à cett'heure ny commandant ny maistre forcé, j'ay marché aussi avant, et le pas qu'il m'a pleu. Cela m'a amolli et rendu inutile au service d'autruy, et ne m'a faict bon qu'à moy: Et pour moy, il n'a esté besoin de forcer ce naturel poisant, paresseux et fay-neant: Car m'estant trouvé en tel degré de fortune dés ma naissance, que j'ay eu occasion de m'y arrester: (une occasion pourtant, que mille autres de ma cognoissance eussent prinse, pour planche plustost, à se passer à la queste, à l'agitation et inquietude) je n'ay rien cherché, et n'ay aussi rien pris: Non agimur tumidis ventis Aquilone secundo, Non tamen adversis ætatem ducimus austris: Viribus, ingenio, specie, virtute, loco, re, Extremi primorum, extremis usque priores. Je n'ay eu besoin que de la suffisance de me contenter: Qui est toutesfois un reglement d'ame, à le bien prendre, esgalement difficile en toute sorte de condition, et que par usage, nous voyons se trouver plus facilement encores en la disette qu'en l'abondance: D'autant, à l'advanture, que selon le cours de noz autres passions, la faim des richesses est plus aiguisée par leur usage, que par leur besoin: et la vertu de la moderation, plus rare, que celle de la patience. Et n'ay eu besoin que de jouyr doucement des biens que Dieu par sa liberalité m'avoit mis entre mains: Je n'ay gousté aucune sorte de travail ennuieux: Je n'ay eu guere en maniement que mes affaires: Ou, si j'en ay eu, ç'a esté en condition de les manier à mon heure et à ma façon: commis par gents, qui s'en fioyent à moy, et qui ne me pressoyent pas, et me cognoissoyent. Car encore tirent les experts, quelque service d'un cheval restif et poussif. Mon enfance mesme a esté conduicte d'une façon molle et libre, et lors mesme exempte de subjection rigoureuse. Tout cela m'a donné une complexion delicate et incapable de sollicitude; jusques là, que j'ayme qu'on me cache mes pertes, et les desordres qui me touchent: Au chapitre de mes mises, je loge ce que ma nonchalance me couste à nourrir et entretenir: hæc nempe supersunt, Quæ dominum fallunt, quæ prosint furibus. J'ayme à ne sçavoir pas le compte de ce que j'ay, pour sentir moins exactement ma perte. Je prie ceux qui vivent avec moy, où l'affection leur manque, et les bons effects, de me pipper et payer de bonnes apparances. A faute d'avoir assez de fermeté, pour souffrir l'importunité des accidens contraires, ausquels nous sommes subjects, et pour ne me pouvoir tenir tendu à regler et ordonner les affaires, je nourris autant que je puis en moy cett'opinion: m'abandonnant du tout à la fortune, de prendre toutes choses au pis; et ce pis la, me resoudre à le porter doucement et patiemment. C'est à cela seul, que je travaille, et le but auquel j'achemine tous mes discours. A un danger, je ne songe pas tant comment j'en eschapperay, que combien peu il importe que j'en eschappe: Quand j'y demeurerois, que seroit ce? Ne pouvant regler les evenemens, je me regle moy-mesme: et m'applique à eux, s'ils ne s'appliquent à moy. Je n'ay guere d'art pour sçavoir gauchir la fortune, et luy eschapper, ou la forcer; et pour dresser et conduire par prudence les choses à mon poinct. J'ay encore moins de tolerance, pour supporter le soing aspre et penible qu'il faut à cela. Et la plus penible assiete pour moy, c'est estre suspens és choses qui pressent, et agité entre la crainte et l'esperance. Le deliberer, voire és choses plus legeres, m'importune. Et sens mon esprit plus empesché à souffrir le bransle, et les secousses diverses du doute, et de la consultation, qu'à se rassoir et resoudre à quelque party que ce soit, apres que la chance est livrée. Peu de passions m'ont troublé le sommeil, mais des deliberations, la moindre me le trouble. Tout ainsi que des chemins, j'en evite volontiers les costez pendants et glissans, et me jette dans le battu, le plus boüeux, et enfondrant, d'où je ne puisse aller plus bas, et y cherche seurté: Aussi j'ayme les malheurs tous purs, qui ne m'exercent et tracassent plus, apres l'incertitude de leur rabillage: et qui du premier saut me poussent droictement en la souffrance. dubia plus torquent mala. Aux evenemens, je me porte virilement, en la conduicte puerilement. L'horreur de la cheute me donne plus de fiebvre que le coup. Le jeu ne vaut pas la chandelle. L'avaritieux a plus mauvais conte de sa passion, que n'a le pauvre: et le jaloux, que le cocu. Et y a moins de mal souvent, à perdre sa vigne, qu'à la plaider. La plus basse marche, est la plus ferme: c'est le siege de la constance: Vous n'y avez besoing que de vous: Elle se fonde là, et appuye toute en soy. Cet exemple, d'un gentil-homme que plusieurs ont cogneu, a il pas quelque air philosophique? Il se marya bien avant en l'aage, ayant passé en bon compaignon sa jeunesse, grand diseur, grand gaudisseur. Se souvenant combien la matiere de cornardise luy avoit donné dequoy parler et se moquer des autres: pour se mettre à couvert, il espousa une femme, qu'il print au lieu, où chacun en trouve pour son argent, et dressa avec elle ses alliances: Bon jour putain, bon jour cocu: et n'est chose dequoy plus souvent et ouvertement, il entretinst chez luy les survenans, que de ce sien dessein: par où il bridoit les occultes caquets des moqueurs, et esmoussoit la poincte de ce reproche. Quant à l'ambition, qui est voisine de la presumption, ou fille plustost, il eust fallu pour m'advancer, que la fortune me fust venu querir par le poing: car de me mettre en peine pour un'esperance incertaine, et me soubmettre à toutes les difficultez, qui accompaignent ceux qui cherchent à se pousser en credit, sur le commencement de leur progrez, je ne l'eusse sçeu faire, spem pretio non emo. Je m'attache à ce que je voy, et que je tiens, et ne m'eslongne guere du port: Alter remus aquas, alter tibi radat arenas. Et puis on arrive peu à ces avancements, qu'en hazardant premierement le sien: Et je suis d'advis, que si ce qu'on a, suffit à maintenir la condition en laquelle on est nay, et dressé, c'est folie d'en lascher la prise, sur l'incertitude de l'augmenter. Celuy à qui la fortune refuse dequoy planter son pied, et establir un estre tranquille et reposé, il est pardonnable s'il jette au hazard ce qu'il a, puis qu'ainsi comme ainsi la necessité l'envoye à la queste. Capienda rebus in malis præceps via est. Et j'excuse plustost un cabdet, de mettre sa legitime au vent, que celuy à qui l'honneur de la maison est en charge, qu'on ne peut point voir necessiteux qu'à sa faute. J'ay bien trouvé le chemin plus court et plus aisé, avec le conseil de mes bons amis du temps passé, de me défaire de ce desir, et de me tenir coy: Cui sit conditio dulcis, sine pulvere palmæ: Jugeant aussi bien sainement, de mes forces, qu'elles n'estoient pas capables de grandes choses. Et me souvenant de ce mot du feu Chancelier Olivier, que les François semblent des guenons, qui vont grimpant contremont un arbre, de branche en branche, et ne cessent d'aller, jusques à ce qu'elles soyent arrivées à la plus haute branche: et y montrent le cul, quand elles y sont. Turpe est quod nequeas capiti committere pondus, Et pressum inflexo mox dare terga genu. Les qualitez mesmes qui sont en moy non reprochables, je les trouvois inutiles en ce siecle. La facilité de mes moeurs, on l'eust nommée lascheté et foiblesse: la foy et la conscience s'y feussent trouvées scrupuleuses et superstitieuses: la franchise et la liberté, importune, inconsiderée et temeraire. A quelque chose sert le mal'heur. Il fait bon naistre en un siecle fort depravé: car par comparaison d'autruy, vous estes estimé vertueux à bon marché. Qui n'est que parricide en nos jours et sacrilege, il est homme de bien et d'honneur: Nunc si depositum non inficiatur amicus, Si reddat veterem cum tota ærugine follem, Prodigiosa fides, et Thuscis digna libellis, Quæque coronata lustrari debeat agna. Et ne fut jamais temps et lieu, où il y eust pour les princes loyer plus certain et plus grand, proposé à la bonté, et à la justice. Le premier qui s'avisera de se pousser en faveur, et en credit par ceste voye là, je suis bien deçeu si à bon compte il ne devance ses compaignons. La force, la violence, peuvent quelque chose: mais non pas tousjours tout. Les marchans, les juges de village, les artisans, nous les voyons aller à pair de vaillance et science militaire, avec la noblesse. Ils rendent des combats honorables et publiques et privez: ils battent, ils defendent villes en noz guerres presentes. Un prince estouffe sa recommendation emmy ceste presse. Qu'il reluise d'humanité, de verité, de loyauté, de temperance, et sur tout de justice: marques rares, incognuës et exilées: C'est la seule volonté des peuples dequoy il peut faire ses affaires: et nulles autres qualitez ne peuvent attirer leur volonté comme celles là: leur estants les plus utiles. Nihil est tam populare quam bonitas. Par ceste proportion je me fusse trouvé grand et rare: Comme je me trouve pygmée et populaire, à la proportion d'aucuns siecles passez: Ausquels il estoit vulgaire, si d'autres plus fortes qualitez n'y concurroient, de veoir un homme moderé en ses vengeances, mol au ressentiment des offences, religieux en l'observance de sa parolle: ny double ny soupple, ny accommodant sa foy à la volonté d'autruy et aux occasions: Plustost lairrois-je rompre le col aux affaires, que de plier ma foy pour leur service. Car quant à ceste nouvelle vertu de faintise et dissimulation, qui est à c'est'heure si fort en credit, je la hay capitalement: et de tous les vices, je n'en trouve aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de coeur. C'est un'humeur coüarde et servile de s'aller desguiser et cacher sous un masque, et de n'oser se faire veoir tel qu'on est. Par là nos hommes se dressent à la perfidie. Estans duicts à produire des parolles fauces, ils ne font pas conscience d'y manquer. Un coeur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut faire voir jusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y est humain. Aristote estime office de magnanimité, hayr et aymer à descouvert: juger, parler avec toute franchise: et au prix de la verité, ne faire cas de l'approbation ou reprobation d'autruy. Apollonius disoit que c'estoit aux serfs de mentir, et aux libres de dire verité. C'est la premiere et fondamentale partie de la vertu: Il la faut aymer pour elle mesme. Celuy qui dit vray, par ce qu'il y est d'ailleurs obligé, et par ce qu'il sert: et qui ne craind point à dire mensonge, quand il n'importe à personne, il n'est pas veritable suffisamment. Mon ame de sa complexion refuit la menterie, et haït mesme à la penser. J'ay un'interne vergongne et un remors piquant, si par fois elle m'eschappe, comme par fois elle m'eschappe, les occasions me surprenans et agitans impremeditement. Il ne faut pas tousjours dire tout, car ce seroit sottise: Mais ce qu'on dit, il faut qu'il soit tel qu'on le pense: autrement, c'est meschanceté. Je ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et contrefaire sans cesse: si ce n'est, de n'en estre pas creus, lors mesmes qu'ils disent verité. Cela peut tromper une fois ou deux les hommes: mais de faire profession de se tenir couvert: et se vanter, comme ont faict aucuns de nos Princes, qu'ils jetteroient leur chemise au feu, si elle estoit participante de leurs vrayes intentions, qui est un mot de l'ancien Metellus Macedonicus: et qui ne sçait se faindre, ne sçait pas regner: c'est tenir advertis ceux qui ont à les praticquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent. Quo quis versutior et callidior est, hoc invisior et suspectior, detracta opinione probitatis. Ce seroit une grande simplesse à qui se lairroit amuser ny au visage ny aux parolles de celuy, qui fait estat d'estre tousjours autre au dehors, qu'il n'est au dedans: comme faisoit Tibere. Et ne sçay quelle part telles gens peuvent avoir au commerce des hommes, ne produisans rien qui soit receu pour comptant. Qui est desloyal envers la verité, l'est aussi envers le mensonge. Ceux qui de nostre temps ont consideré en l'establissement du devoir d'un prince, le bien de ses affaires seulement: et l'ont preferé au soing de sa foy et conscience, diroyent quelque chose à un prince, de qui la fortune auroit rengé à tel poinct les affaires, que pour tout jamais il les peust establir par un seul manquement et faute à sa parole. Mais il n'en va pas ainsi. On rechet souvent en pareil marché: on fait plus d'une paix, plus d'un traitté en sa vie. Le gain, qui les convie à la premiere desloyauté, et quasi tousjours il s'en presente, comme à toutes autres meschancetez: Les sacrileges, les meurtres, les rebellions, les trahisons, s'entreprennent pour quelque espece de fruit. Mais ce premier gain apporte infinis dommages suyvants: jettant ce prince hors de tout commerce, et de tout moyen de negotiation par l'exemple de ceste infidelité. Solyman de la race des Ottomans, race peu soigneuse de l'observance des promesses et paches, lors que de mon enfance, il fit descendre son armée à Otrante, ayant sçeu que Mercurin de Gratinare, et les habitants de Castro, estoyent detenus prisonniers, apres avoir rendu la place, contre ce qui avoit esté capitulé par ses gents avec eux, manda qu'on les relaschast: et qu'ayant en main d'autres grandes entreprises en ceste contrée là, ceste desloyauté, quoy qu'elle eust apparence d'utilité presente, luy apporteroit pour l'advenir, un descri et une deffiance d'infini prejudice. Or de moy j'ayme mieux estre importun et indiscret, que flateur et dissimulé. J'advoüe qu'il se peut mesler quelque poincte de fierté, et d'opiniastreté, à se tenir ainsin entier et ouvert comme je suis sans consideration d'autruy. Et me semble que je deviens un peu plus libre, où il le faudroit moins estre: et que je m'eschauffe par l'opposition du respect. Il peut estre aussi, que je me laisse aller apres ma nature à faute d'art. Presentant aux grands ceste mesme licence de langue, et de contenance que j'apporte de ma maison: je sens combien elle decline vers l'indiscretion et incivilité: Mais outre ce que je suis ainsi faict, je n'ay pas l'esprit assez souple pour gauchir à une prompte demande, et pour en eschapper par quelque destour: ny pour feindre une verité, ny assez de memoire pour la retenir ainsi feinte: ny certes assez d'asseurance pour la maintenir: et fais le brave par foiblesse. Parquoy je m'abandonne à la nayfveté, et à tousjours dire ce que je pense, et par complexion, et par dessein: laissant à la fortune d'en conduire l'evenement. Aristippus disoit le principal fruit, qu'il eust tiré de la philosophie, estre, qu'il parloit librement et ouvertement à chacun. C'est un outil de merveilleux service, que la memoire, et sans lequel le jugement fait bien à peine son office: elle me manque du tout. Ce qu'on me veut proposer, il faut que ce soit à parcelles: car de respondre à un propos, où il y eust plusieurs divers chefs, il n'est pas en ma puissance. Je ne sçaurois recevoir une charge sans tablettes: Et quand j'ay un propos de consequence à tenir, s'il est de longue haleine, je suis reduit à ceste vile et miserable necessité, d'apprendre par coeur mot à mot ce que j'ay à dire: autrement je n'auroy ny façon, ny asseurance, estant en crainte que ma memoire vinst à me faire un mauvais tour. Mais ce moyen m'est non moins difficile. Pour apprendre trois vers, il m'y faut trois heures. Et puis en un propre ouvrage la liberté et authorité de remuer l'ordre, de changer un mot, variant sans cesse la matiere, la rend plus malaisée à arrester en la memoire de son autheur. Or plus je m'en defie, plus elle se trouble: elle me sert mieux par rencontre, il faut que je la solicite nonchalamment: car si je la presse, elle s'estonne: et depuis qu'ell'a commencé à chanceler, plus je la sonde, plus elle s'empestre et embarrasse: elle me sert à son heure, non pas à la mienne. Cecy que je sens en la memoire, je le sens en plusieurs autres parties. Je fuis le commandement, l'obligation, et la contrainte. Ce que je fais aysément et naturellement, si je m'ordonne de le faire, par une expresse et prescrite ordonnance, je ne sçay plus le faire. Au corps mesme, les membres qui ont quelque liberté et jurisdiction plus particuliere sur eux, me refusent par fois leur obeyssance, quand je les destine et attache à certain poinct et heure de service necessaire. Ceste preordonnance contraincte et tyrannique les rebute: ils se croupissent d'effroy ou de despit, et se transissent. Autresfois estant en lieu, où c'est discourtoisie barbaresque, de ne respondre à ceux qui vous convient à boire: quoy qu'on m'y traitast avec toute liberté, j'essaiay de faire le bon compaignon, en faveur des dames qui estoyent de la partie, selon l'usage du pays. Mais il y eut du plaisir: car ceste menasse et preparation, d'avoir à m'efforcer outre ma coustume, et mon naturel, m'estoupa de maniere le gosier, que je ne sçeuz avaller une seule goute: et fus privé de boire, pour le besoing mesme de mon repas. Je me trouvay saoul et desalteré, par tant de breuvage que mon imagination avoit preoccupé. Cet effaict est plus apparent en ceux qui ont l'imagination plus vehemente et puissante: mais il est pourtant naturel: et n'est aucun qui ne s'en ressente aucunement. On offroit à un excellent archer condamné à la mort, de luy sauver la vie, s'il vouloit faire voir quelque notable preuve de son art: il refusa de s'en essayer, craignant que la trop grande contention de sa volonté, luy fist fourvoyer la main, et qu'au lieu de sauver sa vie, il perdist encore la reputation qu'il avoit acquise au tirer de l'arc. Un homme qui pense ailleurs, ne faudra point, à un pousse pres, de refaire tousjours un mesme nombre et mesure de pas, au lieu où il se promene: mais s'il y est avec attention de les mesurer et compter, il trouvera que ce qu'il faisoit par nature et par hazard, il ne le fera pas si exactement par dessein. Ma librairie, qui est des belles entre les librairies de village, est assise à un coin de ma maison: s'il me tombe en fantasie chose que j'y vueille aller chercher ou escrire, de peur qu'elle ne m'eschappe en traversant seulement ma cour, il faut que je la donne en garde à quelqu'autre. Si je m'enhardis en parlant, à me destourner tant soit peu, de mon fil, je ne faux jamais de le perdre: qui fait que je me tiens en mes discours, contrainct, sec, et resserré. Les gens, qui me servent, il faut que je les appelle par le nom de leurs charges, ou de leur pays: car il m'est tres-malaisé de retenir des noms. Je diray bien qu'il a trois syllabes, que le son en est rude, qu'il commence ou termine par telle lettre: Et si je durois à vivre long temps, je ne croy pas que je n'oubliasse mon nom propre, comme ont faict d'autres. Messala Corvinus fut deux ans n'ayant trace aucune de memoire. Ce qu'on dit aussi de George Trapezonce. Et pour mon interest, je rumine souvent, quelle vie c'estoit que la leur: et si sans ceste piece, il me restera assez pour me soustenir avec quelque aisance: Et y regardant de pres, je crains que ce defaut, s'il est parfaict, perde toutes les functions de l'ame. Plenus rimarum sum, hac atque illac perfluo. Il m'est advenu plus d'une fois, d'oublier le mot que j'avois trois heures au paravant donné ou receu d'un autre: et d'oublier ou j'avoy caché ma bourse, quoy qu'en die Cicero. Je m'ayde à perdre, ce que je serre particulierement. Memoria certe non modo philosophiam, sed omnis vitæ usum, omnesque artes, una maxime continet. C'est le receptacle et l'estuy de la science, que la memoire: l'ayant si deffaillante je n'ay pas fort à me plaindre, si je ne sçay guere. Je sçay en general le nom des arts, et ce dequoy ils traictent, mais rien au delà. Je feuillete les livres, je ne les estudie pas: Ce qui m'en demeure, c'est chose que je ne reconnoy plus estre d'autruy: C'est cela seulement, dequoy mon jugement a faict son profit: les discours et les imaginations, dequoy il s'est imbu. L'autheur, le lieu, les mots, et autres circonstances, je les oublie incontinent: Et suis si excellent en l'oubliance, que mes escripts mesmes et compositions, je ne les oublie pas moins que le reste. On m'allegue tous les coups à moy-mesme, sans que je le sente: Qui voudroit sçavoir d'où sont les vers et exemples, que j'ay icy entassez, me mettroit en peine de le luy dire: et si ne les ay mendiez qu'és portes cognuës et fameuses: ne me contentant pas qu'ils fussent riches, s'ils ne venoient encore de main riche et honorable: l'authorité y concurre quant et la raison. Ce n'est pas grande merveille si mon livre suit la fortune des autres livres: et si ma memoire desempare ce que j'escry, comme ce que je ly: et ce que je donne, comme ce que je reçoy. Outre le deffaut de la memoire, j'en ay d'autres, qui aydent beaucoup à mon ignorance: J'ay l'esprit tardif, et mousse, le moindre nuage luy arreste sa poincte: en façon que (pour exemple) je ne luy proposay jamais enigme si aisé, qu'il sçeust desvelopper. Il n'est si vaine subtilité qui ne m'empesche: Aux jeux, où l'esprit a sa part, des échets, des cartes, des dames, et autres, je n'y comprens que les plus grossiers traicts. L'apprehension, je l'ay lente et embrouïllée: mais ce qu'elle tient une fois, elle le tient bien, et l'embrasse bien universellement, estroitement et profondement, pour le temps qu'elle le tient. J'ay la veuë longue, saine et entiere, mais qui se lasse aiséement au travail, et se charge: A ceste occasion je ne puis avoir long commerce avec les livres, que par le moyen du service d'autruy. Le jeune Pline instruira ceux qui ne l'ont essayé, combien ce retardement est important à ceux qui s'adonnent à ceste occupation. Il n'est point ame si chetifve et brutale, en laquelle on ne voye reluire quelque faculté particuliere: il n'y en a point de si ensevelie, qui ne face une saillie par quelque bout. Et comment il advienne qu'une ame aveugle et endormie à toutes autres choses, se trouve vifve, claire, et excellente, à certain particulier effect, il s'en faut enquerir aux maistres: Mais les belles ames, ce sont les ames universelles, ouvertes, et prestes à tout: si non instruites, au moins instruisables. Ce que je dy pour accuser la mienne: Car soit par foiblesse ou nonchalance (et de mettre à nonchaloir ce qui est à nos pieds, ce que nous avons entremains, ce qui regarde de plus pres l'usage de la vie, c'est chose bien eslongnée de mon dogme) il n'en est point une si inepte et si ignorante que la mienne, de plusieurs telles choses vulgaires, et qui ne se peuvent sans honte ignorer. Il faut que j'en conte quelques exemples: Je suis né et nourry aux champs, et parmy le labourage: j'ay des affaires, et du mesnage en main, depuis que ceux qui me devançoient en la possession des biens que je jouys, m'ont quitté leur place. Or je ne sçay conter ny à get, ny à plume: la pluspart de nos monnoyes je ne les connoy pas: ny ne sçay la difference de l'un grain à l'autre, ny en la terre, ny au grenier, si elle n'est par trop apparente: ny à peine celle d'entre les choux et les laictues de mon jardin. Je n'entens pas seulement les noms des premiers outils du mesnage, ny les plus grossiers principes de l'agriculture, et que les enfans sçavent: Moins aux arts mechaniques, en la trafique, et en la cognoissance des marchandises, diversité et nature des fruicts, de vins, de viandes: ny à dresser un oiseau, ny à medeciner un cheval, ou un chien. Et puis qu'il me faut faire la honte toute entiere, il n'y a pas un mois qu'on me surprint ignorant dequoy le levain servoit à faire du pain; et que c'estoit que faire cuver du vin. On conjectura anciennement à Athenes une aptitude à la mathematique, en celuy à qui on voyoit ingenieusement agencer et fagotter une charge de brossailles. Vrayement on tireroit de moy une bien contraire conclusion: car qu'on me donne tout l'apprest d'une cuisine, me voila à la faim. Par ces traits de ma confession, on en peut imaginer d'autres à mes despens: Mais quel que je me face cognoistre, pourveu que je me face cognoistre tel que je suis, je fay mon effect. Et si ne m'excuse pas, d'oser mettre par escrit des propos si bas et frivoles que ceux-cy. La bassesse du sujet m'y contrainct. Qu'on accuse si on veut mon project, mais mon progrez, non. Tant y a que sans l'advertissement d'autruy, je voy assez le peu que tout cecy vaut et poise, et la folie de mon dessein. C'est prou que mon jugement ne se defferre point, duquel ce sont icy les Essais. Nasutus sis ysque licet, sis denique nasus, Quantum noluerit ferre rogatus Atlas: Et possis ipsum tu deridere Latinum, Non potes in nugas dicere plura meas, Ipse ego quam dixi: quid dentem dente juvabit Rodere? carne opus est, si satur esse velis. Ne perdas operam, qui se mirantur, in illos Virus habe, nos hæc novimus esse nihil. Je ne suis pas obligé à ne dire point de sottises, pourveu que je ne me trompe pas à les cognoistre: Et de faillir à mon escient, cela m'est si ordinaire, que je ne faux guere d'autre façon, je ne faux guere fortuitement. C'est peu de chose de prester à la temerité de mes humeurs les actions ineptes, puis que je ne me puis pas deffendre d'y prester ordinairement les vitieuses. Je vis un jour à Barleduc, qu'on presentoit au Roy François second, pour la recommandation de la memoire de René Roy de Sicile, un pourtraict qu'il avoit luy-mesmes fait de soy. Pourquoy n'est-il loisible de mesme à un chacun, de se peindre de la plume, comme il se peignoit d'un creon? Je ne veux donc pas oublier encor ceste cicatrice, bien mal propre à produire en public. C'est l'irresolution: defaut tres-incommode à la negociation des affaires du monde: Je ne sçay pas prendre party és entreprinses doubteuses: Ne si, ne no, nel cor mi suona intero. Je sçay bien soustenir une opinion, mais non pas la choisir. Par ce qu'és choses humaines, à quelque bande qu'on panche, il se presente force apparences, qui nous y confirment: et le philosophe Chrysippus disoit, qu'il ne vouloit apprendre de Zenon et Cleanthez ses maistres, que les dogmes simplement: car quant aux preuves et raisons, il en fourniroit assez de luy mesme: De quelque costé que je me tourne, je me fournis tousjours assez de cause et de vraysemblance pour m'y maintenir: Ainsi j'arreste chez moy le doubte, et la liberté de choisir, jusques à ce que l'occasion me presse: Et lors, à confesser la verité, je jette le plus souvent la plume au vent, comme on dit, et m'abandonne à la mercy de la fortune: Une bien legere inclination et circonstance m'emporte. Dum in dubio est animus, paulo momento huc atque illuc impellitur. L'incertitude de mon jugement, est si également balancée en la pluspart des occurences, que je compromettrois volontiers à la decision du sort et des dets. Et remarque avec grande consideration de nostre foiblesse humaine, les exemples que l'histoire divine mesme nous a laissé de cet usage, de remettre à la fortune et au hazard, la determination des eslections és choses doubteuses: Sors cecidit super Matthiam. La raison humaine est un glaive double et dangereux. Et en la main mesme de Socrates son plus intime et plus familier amy: voyez à quants de bouts c'est un baston. Ainsi, je ne suis propre qu'à suyvre, et me laisse aysément emporter à la foule: Je ne me fie pas assez en mes forces, pour entreprendre de commander, ny guider. Je suis bien ayse de trouver mes pas trassez par les autres. S'il faut courre le hazard d'un choix incertain, j'ayme mieux que ce soit soubs tel, qui s'asseure plus de ses opinions; et les espouse plus, que je ne fay les miennes, ausquelles je trouve le fondement et le plant glissant: Et si ne suis pas trop facile pourtant au change, d'autant que j'apperçois aux opinions contraires une pareille foiblesse. Ipsa consuetudo assentiendi periculosa esse videtur, et lubrica. Notamment aux affaires politiques, il y a un beau champ ouvert au bransle et à la contestation. Justa pari premitur veluti cum pondere libra, Prona nec hac plus parte sedet, nec surgit ab illa. Les discours de Machiavel, pour exemple, estoient assez solides pour le subject, si y a-il eu grand' aisance à les combattre: et ceux qui l'ont faict, n'ont pas laissé moins de facilité à combatre les leurs. Il s'y trouveroit tousjours à un tel argument, dequoy y fournir responces, dupliques, repliques, tripliques, quadrupliques, et ceste infinie contexture de debats, que nostre chicane a alongé taut qu'elle a peu en faveur des procez: Cædimur, et totidem plagis consumimus hostem: les raisons n'y ayant guere autre fondement que l'experience, et la diversité des evenemens humains, nous presentant infinis exemples à toutes sortes de formes. Un sçavant personnage de nostre temps, dit qu'en nos almanacs, où ils disent chaud, qui voudra dire froid, et au lieu de sec, humide: et mettre tousjours le rebours de ce qu'ils pronostiquent, s'il devoit entrer en gageure de l'evenement de l'un ou l'autre, qu'il ne se soucieroit pas quel party il prinst, sauf és choses où il n'y peut escheoir incertitude: comme de promettre à Noël des chaleurs extremes, et à la sainct Jean, des rigueurs de l'hyver. J'en pense de mesmes de ces discours politiques: à quelque rolle qu'on vous mette, vous avez aussi beau jeu que vostre compagnon, pourveu que vous ne veniez à choquer les principes trop grossiers et apparens. Et pourtant, selon mon humeur, és affaires publiques, il n'est aucun si mauvais train, pourveu qu'il aye de l'aage et de la constance, qui ne vaille mieux que le changement et le remuement. Nos moeurs sont extremement corrompuës, et panchent d'une merveilleuse inclination vers l'empirement: de nos loix et usances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses: toutesfois pour la difficulté de nous mettre en meilleur estat, et le danger de ce croullement, si je pouvoy planter une cheville à nostre rouë, et l'arrester en ce poinct, je le ferois de bon coeur. nunquam adeo foedis adeoque pudendis Utimur exemplis, ut non pejora supersint. Le pis que je trouve en nostre estat, c'est l'instabilité: et que nos loix, non plus que nos vestemens, ne peuvent prendre aucune forme arrestée. Il est bien aysé d'accuser d'imperfection une police: car toutes choses mortelles en sont pleines: il est bien aysé d'engendrer à un peuple le mespris de ses anciennes observances: jamais homme n'entreprint cela, qui n'en vinst à bout: mais d'y restablir un meilleur estat en la place de celuy qu'on a ruiné, à cecy plusieurs se sont morfondus, de ceux qui l'avoient entreprins. Je fay peu de part à ma prudence, de ma conduitte: je me laisse volontiers mener à l'ordre public du monde. Heureux peuple, qui fait ce qu'on commande, mieux que ceux qui commandent, sans se tourmenter des causes: qui se laissent mollement rouller apres le roullement celeste. L'obeyssance n'est jamais pure ny tranquille en celuy, qui raisonne et qui plaide. Somme pour revenir à moy, ce seul, par où je m'estime quelque chose, c'est ce, en quoy jamais homme ne s'estima deffaillant: ma recommendation est vulgaire, commune, et populaire: car qui a jamais cuidé avoir faute de sens? Ce seroit une proposition qui impliqueroit en soy de la contradiction: C'est une maladie, qui n'est jamais où elle se voit: elle est bien tenace et forte, mais laquelle pourtant, le premier rayon de la veuë du patient, perce et dissipe: comme le regard du soleil un brouïllas opaque. S'accuser, ce seroit s'excuser en ce subject là: et se condamner, ce seroit s'absoudre. Il ne fut jamais crocheteur ny femmelette, qui ne pensast avoir assez de sens pour sa provision. Nous recognoissons aysément és autres, l'advantage du courage, de la force corporelle, de l'experience, de la disposition, de la beauté: mais l'advantage du jugement; nous ne le cedons à personne: Et les raisons qui partent du simple discours naturel en autruy, il nous semble qu'il n'a tenu qu'à regarder de ce costé là, que nous ne les ayons trouvees. La science, le stile, et telles parties, que nous voyons és ouvrages estrangers, nous touchons bien aysément si elles surpassent les nostres: mais les simples productions de l'entendement, chacun pense qu'il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles, et en apperçoit malaisement le poids et la difficulté, si ce n'est, et à peine, en une extreme et incomparable distance. Et qui verroit bien à clair la hauteur d'un jugement estranger, il y arriveroit et y porteroit le sien. Ainsi, c'est une sorte d'exercitation, de laquelle on doit esperer fort peu de recommandation et de loüange, et une maniere de composition, de peu de nom. Et puis, pour qui escrivez vous? Les sçavants, à qui appartient la jurisdiction livresque, ne cognoissent autre prix que de la doctrine; et n'advoüent autre proceder en noz esprits, que celuy de l'erudition, et de l'art: Si vous avez prins l'un des Scipions pour l'autre, que vous reste il à dire, qui vaille? Qui ignore Aristote, selon eux, s'ignore quand et quand soy-mesme. Les ames grossieres et populaires ne voyent pas la grace d'un discours delié. Or ces deux especes occupent le monde. La tierce, à qui vous tombez en partage, des ames reglées et fortes d'elles mesmes, est si rare, que justement elle n'a ny nom, ny rang entre nous: c'est à demy temps perdu, d'aspirer, et de s'efforcer à luy plaire. On dit communément que le plus juste partage que nature nous aye fait de graces, c'est celuy du sens: car il n'est aucun qui ne se contente de ce qu'elle luy en a distribué, n'est-ce pas raison? qui verroit au delà, il verroit au delà de sa veuë. Je pense avoir les opinions bonnes et saines, mais qui n'en croit autant des siennes? L'une des meilleures preuves que j'en aye, c'est le peu d'estime que je fay de moy: car si elles n'eussent esté bien asseurées, elles se fussent aisément laissé piper à l'affection que je me porte, singuliere, comme celuy qui la ramene quasi toute à moy, et qui ne l'espands gueres hors de là. Tout ce que les autres en distribuent à une infinie multitude d'amis, et de cognoissans, à leur gloire, à leur grandeur, je le rapporte tout au repos de mon esprit, et à moy. Ce qui m'en eschappe ailleurs, ce n'est pas proprement de l'ordonnance de mon discours: mihi nempe valere et vivere doctus. Or mes opinions, je les trouve infiniement hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De vray c'est aussi un subject, auquel j'exerce mon jugement autant qu'à nul autre. Le monde regarde tousjours vis à vis: moy, je replie ma veuë au dedans, je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde devant soy, moy je regarde dedans moy: Je n'ay affaire qu'à moy, je me considere sans cesse, je me contrerolle, je me gouste. Les autres vont tousjours ailleurs, s'ils y pensent bien: ils vont tousjours avant, nemo in sese tentat descendere: moy, je me roulle en moy-mesme. Ceste capacité de trier le vray, quelle qu'elle soit en moy, et cett'humeur libre de n'assubjectir aysément ma creance, je la dois principalement à moy: car les plus fermes imaginations que j'aye, et generalles, sont celles qui par maniere de dire, nasquirent avec moy: elles sont naturelles, et toutes miennes. Je les produisis crues et simples, d'une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaicte: depuis je les ay establies et fortifiées par l'authorité d'autruy, et par les sains exemples des anciens, ausquels je me suis rencontré conforme en jugement: Ceux-là m'en ont asseuré de la prinse, et m'en ont donné la jouyssance et possession plus claire. La recommandation que chacun cherche, de vivacité et promptitude d'esprit, je la pretends du reglement, d'une action esclatante et signalée, ou de quelque particuliere suffisance: je la pretends de l'ordre, correspondance, et tranquillité d'opinions et de moeurs. Omnino si quidquam est decorum, nihil est profecto magis quàm æquabilitas universæ vitæ, tum singularum actionum: quam conservare non possis, si aliorum naturam imitans, omittas tuam. Voyla donq jusques où je me sens coulpable de ceste premiere partie, que je disois estre au vice de la presomption. Pour la seconde, qui consiste à n'estimer point assez autruy, je ne sçay si je m'en puis si bien excuser: car quoy qu'il me couste, je delibere de dire ce qui en est. A l'adventure que le commerce continuel que j'ay avec les humeurs anciennes, et l'idée de ces riches ames du temps passé, me dégouste, et d'autruy, et de moy- mesme: ou bien qu'à la verité nous vivons en un siecle qui ne produict les choses que bien mediocres: Tant y a que je ne connoy rien digne de grande admiration: Aussi ne connoy-je guere d'hommes, avec telle privauté, qu'il faut pour en pouvoir juger: et ceux ausquels ma condition me mesle plus ordinairement, sont pour la pluspart, gens qui ont peu de soing de la culture de l'ame, et ausquels on ne propose pour toute beatitude que l'honneur, et pour toute perfection, que la vaillance. Ce que je voy de beau en autruy, je le louë et l'estime tres- volontiers. Voire j'enrichis souvent sur ce que j'en pense, et me permets de mentir jusques là. Car je ne sçay point inventer un subject faux. Je tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que j'y trouve de loüable: Et d'un pied de valeur, j'en fay volontiers un pied et demy: Mais de leur prester les qualitez qui n'y sont pas, je ne puis: ny les defendre ouvertement des imperfections qu'ils ont. Voyre à mes ennemis, je rends nettement ce que je dois de tesmoignage d'honneur. Mon affection se change, mon jugement non. Et ne confons point ma querelle avec autres circonstances qui n'en sont pas. Et suis tant jaloux de la liberté de mon jugement, que mal-ayséement la puis-je quitter pour passion que ce soit. Je me fay plus d'injure en mentant, que je n'en fay à celuy, de qui je mens. On remarque ceste loüable et genereuse coustume de la nation Persienne, qu'ils parloient de leurs mortels ennemis, et à qui ils faisoyent la guerre à outrance, honorablement et equitablement autant que portoit le merite de leur vertu. Je connoy des hommes assez, qui ont diverses parties belles: qui l'esprit, qui le coeur, qui l'adresse, qui la conscience, qui le langage, qui une science, qui un'autre: mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou une, en tel degré d'excellence, qu'on le doive admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m'en a faict voir nul. Et le plus grand que j'aye conneu au vif, je di des parties naturelles de l'ame, et le mieux né, c'estoit Estienne de la Boitie: c'estoit vrayement un'ame pleine, et qui montroit un beau visage à tout sens: un'ame à la vieille marque: et qui eust produit de grands effects, si sa fortune l'eust voulu: ayant beaucoup adjousté à ce riche naturel, par science et estude. Mais je ne sçay comment il advient, et si advient sans doubte, qu'il se trouve autant de vanité et de foiblesse d'entendement, en ceux qui font profession d'avoir plus de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges qui despendent des livres, qu'en nulle autre sorte de gens: Ou bien par ce que lon requiert et attend plus d'eux, et qu'on ne peut excuser en eux les fautes communes: ou bien que l'opinion du sçavoir leur donne plus de hardiesse de se produire, et de se descouvrir trop avant, par où ils se perdent, et se trahissent. Comme un artisan tesmoigne bien mieux sa bestise, en une riche matiere, qu'il ait entre mains, s'il l'acommode et mesle sottement, et contre les regles de son ouvrage, qu'en une matiere vile: et s'offence lon plus du defaut, en une statue d'or, qu'en celle qui est de plastre. Ceux cy en font autant, lors qu'ils mettent en avant des choses qui d'elles mesmes, et en leur lieu, seroyent bonnes: car ils s'en servent sans discretion, faisans honneur à leur memoire, aux despens de leur entendement: et faisans honneur à Cicero, à Galien, à Ulpian, et à sainct Hierosme, pour se rendre eux ridicules. Je retombe volontiers sur ce discours de l'ineptie de nostre institution: Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais sçavans: elle y est arrivée. Elle ne nous a pas appris de suyvre et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé la derivation et l'etymologie. Nous sçavons decliner vertu, si nous ne sçavons l'aymer. Si nous ne sçavons que c'est que prudence par effect, et par experience, nous le sçavons par jargon et par coeur. De nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en sçavoir la race, les parentelles, et les alliances, nous les voulons avoir pour amis, et dresser avec eux quelque conversation et intelligence: elle nous a appris les definitions, les divisions, et partitions de la vertu, comme des surnoms et branches d'une genealogie, sans avoir autre soing de dresser entre nous et elle, quelque pratique de familiarité, et privée accointance. Elle nous a choisi pour nostre apprentissage, non les livres qui ont les opinions plus saines et plus vrayes, mais ceux qui parlent le meilleur Grec et Latin: et parmy ses beaux mots, nous a fait couler en la fantasie les plus vaines humeurs de l'antiquité. Une bonne institution, elle change le jugement et les moeurs: comme il advint à Polemon: Ce jeune homme Grec desbauché, qui estant allé ouïr par rencontre, une leçon de Xenocrates, ne remerqua pas seulement l'eloquence et la suffisance du lecteur, et n'en rapporta pas seulement en la maison, la science de quelque belle matiere: mais un fruit plus apparent et plus solide: qui fut, le soudain changement et amendement de sa premiere vie. Qui a jamais senti un tel effect de nostre discipline? faciasne quod olim Mutatus Polemon, ponas insignia morbi, Fasciolas, cubital, focalia, potus ut ille Dicitur ex collo furtim carpsisse coronas, Postquam est impransi correptus voce magistri. La moins dedeignable condition de gents, me semble estre, celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir un commerce plus reiglé. Les moeurs et les propos des paysans, je les trouve communement plus ordonnez selon la prescription de la vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes Plus sapit vulgus, quia tantum, quantum opus est, sapit. Les plus notables hommes que j'aye jugé, par les apparences externes (car pour les juger à ma mode, il les faudroit esclairer de plus pres) c'ont esté, pour le faict de la guerre, et suffisance militaire, le Duc de Guyse, qui mourut à Orleans, et le feu Mareschal Strozzi. Pour gens suffisans, et de vertu non commune, Olivier, et l'Hospital Chanceliers de France. Il me semble aussi de la Poësie qu'elle a eu sa vogue en nostre siecle. Nous avons abondance de bons artisans de ce mestier-la, Aurat, Beze, Buchanan, l'Hospital, Mont-doré, Turnebus. Quant aux François, je pense qu'ils l'ont montée au plus haut degré où elle sera jamais: et aux parties, en quoy Ronsart et du Bellay excellent, je ne les treuve gueres esloignez de la perfection ancienne. Adrianus Turnebus sçavoit plus, et sçavoit mieux ce qu'il sçavoit, qu'homme qui fust de son siecle, ny loing au delà. Les vies du Duc d'Albe dernier mort, et de nostre Connestable de Monmorancy, ont esté des vies nobles, et qui ont eu plusieurs rares ressemblances de fortune. Mais la beauté, et la gloire de la mort de cettuy-cy, à la veuë de Paris, et de son Roy; pour leur service contre ses plus proches; à la teste d'une armée victorieuse par sa conduitte; et d'un coup de main, en si extreme vieillesse, me semble meriter qu'on la loge entre les remerquables evenemens de mon temps. Comme aussi, la constante bonté, douceur de moeurs, et facilité consciencieuse de Monsieur de la Nouë, en une telle injustice de parts armées (vraye eschole de trahison, d'inhumanité, et de brigandage) où tousjours il s'est nourry, grand homme de guerre, et tres-experimenté. J'ay pris plaisir à publier en plusieurs lieux, l'esperance que j'ay de Marie de Gournay le Jars ma fille d'alliance: et certes aymée de moy beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraitte et solitude, comme l'une des meilleures parties de mon propre estre. Je ne regarde plus qu'elle au monde. Si l'adolescence peut donner presage, cette ame sera quelque jour capable des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette tressaincte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ait peu monter encores: la sincerité et la solidité de ses moeurs, y sont desja battantes, son affection vers moy plus que sur- abondante: et telle en somme qu'il n'y a rien à souhaiter, sinon que l'apprehension qu'elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la travaillast moins cruellement. Le jugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme, et en ce siecle, et si jeune, et seule en son quartier, et la vehemence fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la seule estime qu'elle en print de moy, avant m'avoir veu, c'est un accident de tres- digne consideration. Les autres vertus ont eu peu, ou point de mise en cet aage: mais la vaillance, elle est devenue populaire par noz guerres civiles: et en cette partie, il se trouve parmy nous, des ames fermes, jusques à la perfection, et en grand nombre, si que le triage en est impossible à faire. Voila tout ce que j'ay cognu, jusques à cette heure, d'extraordinaire grandeur et non commune. CHAPITRE XVIII Du desmentir VOIRE mais, on me dira, que ce dessein de se servir de soy, pour subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux, qui par leur reputation auroyent donné quelque desir de leur cognoissance. Il est certain, je l'advoüe; et sçay bien que pour voir un homme de la commune façon, à peine qu'un artisan leve les yeux de sa besongne: là où pour voir un personnage grand et signalé, arriver en une ville, les ouvroirs et les boutiques s'abandonnent. Il messiet à tout autre de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a dequoy se faire imiter; et duquel la vie et les opinions peuvent servir de patron. Cæsar et Xenophon ont eu dequoy fonder et fermir leur narration, en la grandeur de leurs faicts, comme en une baze juste et solide. Ainsi sont à souhaiter les papiers journaux du grand Alexandre, les Commentaires qu'Auguste, Caton, Sylla, Brutus, et autres avoyent laissé de leurs gestes. De telles gens, on ayme et estudie les figures, en cuyvre mesmes et en pierre. Cette remontrance est tres-vraye; mais elle ne me touche que bien peu. Non recito cuiquam, nisi amicis, idque rogatus. Non ubivis, coramve quibuslibet. In medio qui Scripta foro recitent sunt multi, quique lavantes. Je ne dresse pas icy une statue à planter au carrefour d'une ville, ou dans une Eglise, ou place publique: Non equidem hoc studeo bullatis ut mihi nugis Pagina turgescat: Secreti loquimur. C'est pour le coin d'une librairie, et pour en amuser un voisin, un parent, un amy qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en cett' image. Les autres ont pris coeur de parler d'eux, pour y avoir trouvé le subject digne et riche; moy au rebours, pour l'avoir trouvé si sterile et si maigre, qu'il n'y peut eschoir soupçon d'ostentation. Je juge volontiers des actions d'autruy: des miennes, je donne peu à juger, à cause de leur nihilité. Je ne trouve pas tant de bien en moy, que je ne le puisse dire sans rougir. Quel contentement me seroit-ce d'ouyr ainsi quelqu'un, qui me recitast les moeurs, le visage, la contenance, les plus communes parolles, et les fortunes de mes ancestres, combien j'y serois attentif. Vrayement cela partiroit d'une mauvaise nature, d'avoir à mespris les portraits mesmes de noz amis et predecesseurs, la forme de leurs vestements, et de leurs armes. J'en conserve l'escriture, le seing et une espée peculiere: et n'ay point chassé de mon cabinet, des longues gaules, que mon pere portoit ordinairement en la main, Paterna vestis et annulus, tanto charior est posteris, quanto erga parentes major affectus. Si toutesfois ma posterité est d'autre appetit, j'auray bien dequoy me revencher: car ils ne sçauroyent faire moins de comte de moy, que j'en feray d'eux en ce temps là. Tout le commerce que j'ay en cecy avec le publicq, c'est que j'emprunte les utils de son escriture, plus soudaine et plus aisée: En recompense, j'empescheray peut estre, que quelque coin de beurre ne se fonde au marché. Ne toga cordyllis, ne penula desit olivis, Et laxas scombris sæpe dabo tunicas. Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps, de m'estre entretenu tant d'heures oisives, à pensements si utiles et aggreables? Moulant sur moy cette figure, il m'a fallu si souvent me testonner et composer, pour m'extraire, que le patron s'en est fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent les miennes premieres. Je n'ay pas plus faict mon livre, que mon livre m'a faict. Livre consubstantiel à son autheur: D'une occupation propre: Membre de ma vie: Non d'une occupation et fin, tierce et estrangere, comme tous autres livres. Ay-je perdu mon temps, de m'estre rendu compte de moy, si continuellement; si curieusement? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement, et par langue, quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ny ne se penetrent, comme celuy, qui en fait son estude, son ouvrage, et son mestier: qui s'engage à un registre de durée, de toute sa foy, de toute sa force. Les plus delicieux plaisirs, si se digerent ils au dedans: fuyent à laisser trace de soy: et fuyent la veuë, non seulement du peuple, mais d'un autre. Combien de fois m'a cette besongne diverty de cogitations ennuieuses? (et doivent estre comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles) Nature nous a estrenez d'une large faculté à nous entretenir à part: et nous y appelle souvent, pour nous apprendre, que nous nous devons en partie à la societé, mais en la meilleure partie, à nous. Aux fins de renger ma fantasie, à resver mesme, par quelque ordre et project, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n'est que de donner corps, et mettre en registre, tant de menues pensées, qui se presentent à elle. J'escoutte à mes resveries, par ce que j'ay à les enroller. Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la civilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouvert, m'en suis-je icy desgorgé, non sans dessein de publique instruction! Et si ces verges poëtiques: Zon sus l'oeil, zon sur le groin, Zon sur le dos du Sagoin, s'impriment encore mieux en papier, qu'en la chair vive. Quoy si je preste un peu plus attentivement l'oreille aux livres, depuis que je guette, si j'en pourray friponner quelque chose dequoy esmailler ou estayer le mien? Je n'ay aucunement estudié pour faire un livre: mais j'ay aucunement estudié, pour ce que je l'avoy faict: si c'est aucunement estudier, qu'effleurer et pincer, par la teste, ou par les pieds, tantost un autheur, tantost un autre: nullement pour former mes opinions: Ouï, pour les assister, pieça formées, seconder et servir. Mais à qui croirons nous parlant de soy, en une saison si gastée? veu qu'il en est peu, ou point, à qui nous puissions croire parlants d'autruy, où il y a moins d'interest à mentir. Le premier traict de la corruption des moeurs, c'est le bannissement de la verité; car comme disoit Pindare, l'estre veritable, est le commencement d'une grande vertu, et le premier article que Platon demande au gouverneur de sa republique. Nostre verité de maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy: comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle seulement, mais la fauce aussi, qui a mise. Nostre nation est de long temps reprochée de ce vice: Car Salvianus Massiliensis, qui estoit du temps de l'Empereur Valentinian, dit qu'aux François le mentir et se parjurer n'est pas vice, mais une façon de parler. Qui voudroit encherir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur est à present vertu. On s'y forme, on s'y façonne, comme à un exercice d'honneur: car la dissimulation est des plus notables qualitez de ce siecle. Ainsi j'ay souvent consideré d'où pouvoit naistre cette coustume, que nous observons si religieusement, de nous sentir plus aigrement offencez du reproche de ce vice, qui nous est si ordinaire, que de nul autre: et que ce soit l'extreme injure qu'on nous puisse faire de parolle, que de nous reprocher la mensonge. Sur cela, je treuve qu'il est naturel, de se deffendre le plus, des deffaux, dequoy nous sommes le plus entachez. Il semble qu'en nous ressentans de l'accusation, et nous en esmouvans, nous nous deschargeons aucunement de la coulpe: si nous l'avons par effect, aumoins nous la condamnons par apparence. Seroit-ce pas aussi, que ce reproche semble envelopper la couardise et lascheté de coeur? En est-il de plus expresse, que se desdire de sa parolle? quoy se desdire de sa propre science? C'est un vilain vice, que le mentir; et qu'un ancien peint bien honteusement, quand il dit, que c'est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes. Il n'est pas possible d'en representer plus richement l'horreur, la vilité, et le desreglement: Car que peut on imaginer plus vilain, que d'estre couart à l'endroit des hommes, et brave à l'endroit de Dieu? Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique. C'est le seul util, par le moyen duquel se communiquent noz volontez et noz pensées: c'est le truchement de nostre ame: s'il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus. S'il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et dissoult toutes les liaisons de nostre police. Certaines nations des nouvelles Indes (on n'a que faire d'en remerquer les noms, ils ne sont plus; car jusques à l'entier abolissement des noms, et ancienne cognoissance des lieux, s'est estendue la desolation de ceste conqueste, d'un merveilleux exemple, et inouy) offroyent à leurs Dieux, du sang humain, mais non autre, que tiré de leur langue, et oreilles, pour expiation du peché de la mensonge, tant ouye que prononcée. Ce bon compagnon de Grece disoit, que les enfans s'amusent par les osselets, les hommes par les parolles. Quant aux divers usages de noz desmentirs, et les loix de nostre honneur en cela, et les changemens qu'elles ont reçeu, je remets à une autre-fois d'en dire ce que j'en sçay; et apprendray cependant, si je puis, en quel temps print commencement cette coustume, de si exactement poiser et mesurer les parolles, et d'y attacher nostre honneur: car il est aisé à juger qu'elle n'estoit pas anciennement entre les Romains et les Grecs: Et m'a semblé souvent nouveau et estrange, de les voir se dementir et s'injurier, sans entrer pourtant en querelle. Les loix de leur devoir, prenoient quelque autre voye que les nostres. On appelle Cæsar, tantost voleur, tantost yvrongne à sa barbe. Nous voyons la liberté des invectives, qu'ils font les uns contre les autres; je dy les plus grands chefs de guerre, de l'une et l'autre nation, où les parolles se revenchent seulement par les parolles, et ne se tirent à autre consequence. CHAPITRE XIX De la liberté de conscience IL est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux. En ce desbat, par lequel la France est à present agitée de guerres civiles, le meilleur et le plus sain party, est sans doubte celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyvent (car je ne parle point de ceux, qui s'en servent de pretexte, pour, ou exercer leurs vengeances particulieres, ou fournir à leur avarice, ou suivre la faveur des Princes: mais de ceux qui le font par vray zele envers leur religion, et saincte affection, à maintenir la paix et l'estat de leur patrie) de ceux-cy, dis-je, il s'en voit plusieurs, que la passion pousse hors les bornes de la raison, et leur faict par fois prendre des conseils injustes, violents, et encore temeraires. Il est certain, qu'en ces premiers temps, que nostre religion commença de gaigner authorité avec les loix, le zele en arma plusieurs contre toute sorte de livres payens; dequoy les gens de lettre souffrent une merveilleuse perte. J'estime que ce desordre ait plus porté de nuysance aux lettres, que tous les feux des barbares. Cornelius Tacitus en est un bon tesmoing: car quoy que l'Empereur Tacitus son parent, en eust peuplé par ordonnances expresses toutes les librairies du monde: toutes-fois un seul exemplaire entier n'a peu eschapper la curieuse recherche de ceux qui desiroyent l'abolir, pour cinq ou six vaines clauses, contraires à nostre creance. Ils ont aussi eu cecy, de prester aisément des louanges fauces, à tous les Empereurs, qui faisoyent pour nous, et condamner universellement toutes les actions de ceux, qui nous estoyent adversaires, comme il est aisé à voir en l'Empereur Julian, surnommé l'Apostat. C'estoit à la verité un tres-grand homme et rare; comme celuy, qui avoit son ame vivement tainte des discours de la philosophie, ausquels il faisoit profession de regler toutes ses actions: et de vray il n'est aucune sorte de vertu, dequoy il n'ait laissé de tres-notables exemples. En chasteté (de laquelle le cours de sa vie donne bien clair tesmoignage) on lit de luy un pareil traict, à celuy d'Alexandre et de Scipion, que de plusieurs tresbelles captives, il n'en voulut pas seulement voir une, estant en la fleur de son aage: car il fut tué par les Parthes aagé de trente un an seulement. Quant à la justice, il prenoit luy-mesme la peine d'ouyr les parties: et encore que par curiosité il s'informast à ceux qui se presentoient à luy, de quelle religion ils estoient: toutes-fois l'inimité qu'il portoit à la nostre, ne donnoit aucun contrepoix à la balance. Il fit luy mesme plusieurs bonnes loix, et retrancha une grande partie des subsides et impositions, que levoyent ses predecesseurs. Nous avons deux bons historiens tesmoings oculaires de ses actions: l'un desquels, Marcellinus, reprend aigrement en divers lieux de son histoire, cette sienne ordonnance, par laquelle il deffendit l'escole, et interdit l'enseigner à tous les Rhetoriciens et Grammairiens Chrestiens, et dit, qu'il souhaiteroit cette sienne action estre ensevelie soubs le silence. Il est vray-semblable, s'il eust faict quelque chose de plus aigre contre nous, qu'il ne l'eust pas oublié, estant bien affectionné à nostre party. Il nous estoit aspre à la verité, mais non pourtant cruel ennemy: Car noz gens mesmes recitent de luy cette histoire, que se promenant un jour autour de la ville de Chalcedoine, Maris Evesque du lieu, osa bien l'appeller meschant, traistre à Christ, et qu'il n'en fit autre chose, sauf luy respondre: Va miserable, pleure la perte de tes yeux: à quoy l'Evesque encore repliqua: Je rends graces à Jesus Christ, de m'avoir osté la veuë, pour ne voir ton visage impudent: affectant en cela, disent-ils, une patience philosophique. Tant y a que ce faict là, ne se peut pas bien rapporter aux cruautez qu'on le dit avoir exercées contre nous. Il estoit (dit Eutropius mon autre tesmoing) ennemy de la Chrestienté, mais sans toucher au sang. Et pour revenir à sa justice, il n'est rien qu'on y puisse accuser, que les rigueurs, dequoy il usa au commencement de son Empire, contre ceux qui avoyent suivy le party de Constantius son predecesseur. Quant à sa sobrieté, il vivoit tousjours un vivre soldatesque: et se nourrissoit en pleine paix, comme celuy qui se preparoit et accoustumoit à l'austerité de la guerre. La vigilance estoit telle en luy, qu'il departoit la nuict à trois ou à quatre parties, dont la moindre estoit celle qu'il donnoit au sommeil: le reste, il l'employoit à visiter luy mesme en personne, l'estat de son armée et ses gardes, ou à estudier: car entre autres siennes rares qualitez, il estoit tres-excellent en toute sorte de literature. On dit d'Alexandre le grand, qu'estant couché, de peur que le sommeil ne le desbauchast de ses pensemens, et de ses estudes, il faisoit mettre un bassin joignant son lict, et tenoit l'une de ses mains au dehors, avec une boulette de cuivre: affin que le dormir le surprenant, et relaschant les prises de ses doigts, cette boullette par le bruit de sa cheutte dans le bassin, le reveillast. Cettuy-cy avoit l'ame si tendue à ce quil vouloit, et si peu empeschée de fumées, par sa singuliere abstinence, qu'il se passoit bien de cet artifice. Quant à la suffisance militaire, il fut admirable en toutes les parties d'un grand Capitaine: aussi fut-il quasi toute sa vie en continuel exercice de guerre: et la pluspart, avec nous, en France contre les Allemans et Francons. Nous n'avons guere memoire d'homme, qui ait veu plus de hazards, ny qui ait plus souvent faict preuve de sa personne. Sa mort a quelque chose de pareil à celle d'Epaminondas: car il fut frappé d'un traict, et essaya de l'arracher, et l'eust fait, sans ce que le traict estant tranchant, il se couppa et affoiblit la main. Il demandoit incessamment qu'on le repportast en ce mesme estat, en la meslée, pour y encourager ses soldats; lesquels contesterent cette battaille sans luy, trescourageusement, jusques à ce que la nuict separa les armées. Il devoit à la philosophie, un singulier mespris, en quoy il avoit sa vie, et les choses humaines. Il avoit ferme creance de l'eternité des ames. En matiere de religion, il estoit vicieux par tout; on l'a surnommé l'Apostat, pour avoir abandonné la nostre: toutesfois cette opinion me semble plus vray- semblable, qu'il ne l'avoit jamais euë à coeur, mais que pour l'obeïssance des loix il s'estoit feint jusques à ce qu'il tinst l'Empire en sa main. Il fut si superstitieux en la sienne, que ceux mesmes qui en estoyent de son temps, s'en mocquoient: et disoit-on, s'il eust gaigné la victoire contre les Parthes, qu'il eust fait tarir la race des boeufs au monde, pour satisfaire à ses sacrifices. Il estoit aussi embabouyné de la science divinatrice, et donnoit authorité à toute façon de prognostics. Il dit entre autres choses, en mourant, qu'il sçavoit bon gré aux dieux et les remercioit, dequoy ils ne l'avoyent pas voulu tuer par surprise, l'ayant de long temps adverty du lieu et heure de sa fin, ny d'une mort molle ou lasche, mieux convenable aux personnes oysives et delicates, ny languissante, longue et douloureuse: et qu'ils l'avoyent trouvé digne de mourir de cette noble façon, sur le cours de ses victoires, et en la fleur de sa gloire. Il avoit eu une pareille vision à celle de Marcus Brutus, qui premierement le menassa en Gaule, et depuis se representa à luy en Perse, sur le point de sa mort. Ce langage qu'on luy fait tenir, quand il se sentit frappé: Tu as veincu, Nazareen: ou, comme d'autres, Contente toy, Nazareen; à peine eust il esté oublié, s'il eust esté creu par mes tesmoings: qui estants presens en l'armée ont remarqué jusques aux moindres mouvements et parolles de sa fin: non plus que certains autres miracles, qu'on y attache. Et pour venir au propos de mon theme: il couvoit, dit Marcellinus, de long temps en son coeur, le paganisme; mais par ce que toute son armée estoit de Chrestiens, il ne l'osoit descouvrir. En fin, quand il se vit assez fort pour oser publier sa volonté, il fit ouvrir les temples des dieux, et s'essaya par tous moyens de mettre sus l'idolatrie. Pour parvenir à son effect, ayant rencontré en Constantinople, le peuple descousu, avec les Prelats de l'Eglise Chrestienne divisez, les ayant faict venir à luy au Palais, les admonesta instamment d'assoupir ces dissentions civiles, et que chacun sans empeschement et sans crainte servist à la religion. Ce qu'il sollicitoit avec grand soing, pour l'esperance que cette licence augmenteroit les parts et les brigues de la division, et empescheroit le peuple de se reünir, et de se fortifier par consequent, contre luy, par leur concorde, et unanime intelligence: ayant essayé par la cruauté d'aucuns Chrestiens, qu'il n'y a point de beste au monde tant à craindre à l'homme, que l'homme. Voyla ses mots à peu pres: en quoy cela est digne de consideration, que l'Empereur Julian se sert pour attiser le trouble de la dissention civile, de cette mesme recepte de liberté de conscience, que noz Roys viennent d'employer pour l'estaindre. On peut dire d'un costé, que de lascher la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est espandre et semer la division, c'est prester quasi la main à l'augmenter, n'y ayant aucune barriere ny coërction des loix, qui bride et espesche sa course. Mais d'autre costé, on diroit aussi, que de lascher la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est les amollir et relascher par la facilité, et par l'aisance, et que c'est esmousser l'eguillon qui s'affine par la rareté, la nouvelleté, et la difficulté. Et si croy mieux, pour l'honneur de la devotion de noz Roys; c'est, que n'ayans peu ce qu'ils vouloient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu'ils ne pouvoient. CHAPITRE XX Nous ne goustons rien de pur LA foiblesse de nostre condition, fait que les choses en leur simplicité et pureté naturelle ne puissent pas tomber en nostre usage. Les elemens que nous jouyssons, sont alterez: et les metaux de mesme, et l'or, il le faut empirer par quelque autre matiere, pour l'accommoder à nostre service. Ny la vertu ainsi simple, qu'Ariston et Pyrrho, et encore les Stoiciens faisoient fin de la vie, n'y a peu servir sans composition: ny la volupté Cyrenaique et Aristippique. Des plaisirs, et biens que nous avons, il n'en est aucun exempt de quelque meslange de mal et d'incommodité: medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat. Nostre extreme volupté a quelque air de gemissement, et de plainte. Diriez vous pas qu'elle se meurt d'angoisse? Voire quand nous en forgeons l'image en son excellence, nous la fardons d'epithetes et qualitez maladifves, et douloureuses: Langueur, mollesse, foiblesse, deffaillance, morbidezza, grand tesmoignage de leur consanguinité, et consubstantialité. La profonde joye a plus de severité, que de gayeté. L'extreme et plein contentement, plus de rassis que d'enjoué. Ipsa felicitas, se nisi temperat, premit. L'aise nous masche. C'est ce que dit un verset Grec ancien, de tel sens: Les dieux nous vendent tous les biens qu'ils nous donnent: c'est à dire, ils ne nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n'achetions au prix de quelque mal. Le travail et le plaisir, tres-dissemblables de nature, s'associent pourtant de je ne sçay quelle joincture naturelle. Socrates dit, que quelque Dieu essaya de mettre en masse, et confondre la douleur et la volupté: mais, que n'en pouvant sortir, il s'advisa de les accouppler au moins par la queuë. Metrodorus disoit qu'en la tristesse, il y a quelque alliage de plaisir: Je ne sçay s'il vouloit dire autre chose; mais moy, j'imagine bien, qu'il y a du dessein, du consentement, et de la complaisance, à se nourrir en la melancholie. Je dis outre l'ambition, qui s'y peut encore mesler: il y a quelque ombre de friandise et delicatesse, qui nous rit et qui nous flatte, au giron mesme de la melancholie. Y a- il pas des complexions qui en font leur aliment? est quædam flere voluptas. Et dit un Attalus en Seneque, que la memoire de noz amis perdus nous aggrée comme l'amer au vin trop vieil: Minister veteris puer falerni Ingere mi calices amariores: et comme des pommes doucement aigres. Nature nous descouvre cette confusion: Les peintres tiennent, que les mouvemens et plis du visage, qui servent au pleurer, servent aussi au rire: De vray, avant que l'un ou l'autre soyent achevez d'exprimer, regardez à la conduitte de la peinture, vous estes en doubte, vers lequel c'est qu'on va. Et l'extremité du rire se mesle aux larmes. Nullum sine auctoramento malum est. Quand j'imagine l'homme assiegé de commoditez desirables: mettons le cas, que touts ses membres fussent saisis pour tousjours, d'un plaisir pareil à celuy de la generation en son poinct plus excessif: je le sens fondre soubs la charge de son aise: et le voy du tout incapable de porter une si pure, si constante volupté, et si universelle. De vray il fuit, quand il y est, et se haste naturellement d'en eschapper, comme d'un pas, où il ne se peut fermir, où il craind d'enfondrer. Quand je me confesse à moy religieusement, je trouve que la meilleure bonté que j'aye, a quelque teinture vicieuse. Et crains que Platon en sa plus nette vertu (moy qui en suis autant sincere et loyal estimateur, et des vertus de semblable marque, qu'autre puisse estre) s'il y eust escouté de pres (et il y escoutoit de pres) il y eust senty quelque ton gauche, de mixtion humaine: mais ton obscur, et sensible seulement à soy. L'homme en tout et par tout, n'est que rappiessement et bigarrure. Les loix mesmes de la justice, ne peuvent subsister sans quelque meslange d'injustice: Et dit Platon, que ceux-là entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster des loix toutes incommoditez et inconveniens. Omne magnum exemplum habet aliquid ex iniquo, quod contra singulos utilitate publica rependitur, dit Tacitus. Il est pareillement vray, que pour l'usage de la vie, et service du commerce public, il y peut avoir de l'excez en la pureté et perspicacité de noz esprits: Cette clarté penetrante, a trop de subtilité et de curiosité: Il les faut appesantir et esmousser, pour les rendre plus obeissans à l'exemple et à la pratique; et les espessir et obscurcir, pour les proportionner à cette vie tenebreuse et terrestre. Pourtant se trouvent les esprits communs et moins tendus, plus propres et plus heureux à conduire affaires: Et les opinions de la philosophie eslevées et exquises, se trouvent ineptes à l'exercice. Cette pointue vivacité d'ame, et cette volubilité soupple et inquiete, trouble nos negotiations. Il faut manier les entreprises humaines, plus grossierement et superficiellement; et en laisser bonne et grande part, pour les droits de la fortune. Il n'est pas besoin d'esclairer les affaires si profondement et si subtilement: On s'y perd, à la consideration de tant de lustres contraires et formes diverses, volutantibus res inter se pugnantes, obtorpuerant animi. C'est ce que les anciens disent de Simonides: par ce que son imagination luy presentoit sur la demande que luy avoit faict le Roy Hieron (pour à laquelle satisfaire il avoit eu plusieurs jours de pensement) diverses considerations, aiguës et subtiles: doubtant laquelle estoit la plus vray-semblable, il desespera du tout de la verité. Qui en recherche et embrasse toutes les circonstances, et consequences, il empesche son eslection: Un engin moyen, conduit esgallement, et suffit aux executions, de grand, et de petit poix. Regardez que les meilleurs mesnagers, sont ceux qui nous sçavent moins dire comme ils le sont; et que ces suffisans conteurs, n'y font le plus souvent rien qui vaille. Je sçay un grand diseur, et tresexcellent peintre de toute sorte de mesnage, qui a laissé bien piteusement, couler par ses mains, cent mille livres de rente. J'en sçay un autre, qui dit, qu'il consulte mieux qu'homme de son conseil, et n'est point au monde une plus belle montre d'ame, et de suffisance, toutesfois aux effects, ses serviteurs trouvent, qu'il est tout autre; je dy sans mettre le malheur en conte. CHAPITRE XXI Contre la faineantise L'EMPEREUR Vespasien estant malade de la maladie, dont il mourut, ne laissoit pas de vouloir entendre l'estat de l'Empire: et dans son lict mesme, despeschoit sans cesse plusieurs affaires de consequence: et son medecin l'en tançant, comme de chose nuisible à sa santé: Il faut, disoit-il, qu'un Empereur meure debout. Voila un beau mot, à mon gré, et digne d'un grand prince. Adrian l'Empereur s'en servit depuis à ce mesme propos: et le devroit on souvent ramentevoir aux Roys, pour leur faire sentir, que cette grande charge, qu'on leur donne du commandement de tant d'hommes, n'est pas une charge oisive; et qu'il n'est rien qui puisse si justement desgouster un subject, de se mettre en peine et en hazard pour le service de son Prince, que de le voir appoltronny cependant luy- mesme, à des occupations lasches et vaines: et d'avoir soing de sa conservation, le voyant si nonchalant de la nostre. Quand quelqu'un voudra maintenir, qu'il vaut mieux que le prince conduise ses guerres par autre que par soy: la fortune luy fournira assez d'exemples de ceux, à qui leurs lieutenans ont mis à chef des grandes entreprises: et de ceux encore desquels la presence y eust esté plus nuisible, qu'utile. Mais nul Prince vertueux et courageux pourra souffrir, qu'on l'entretienne de si honteuses instructions. Soubs couleur de conserver sa teste, comme la statue d'un sainct, à la bonne fortune de son estat, ils le degradent de son office, qui est tout en action militaire, et l'en declarent incapable. J'en sçay un, qui aymeroit bien mieux estre battu, que de dormir, pendant qu'on se battroit pour luy: et qui ne vid jamais sans jalousie, ses gents mesmes, faire quelque chose de grand en son absence. Et Selym premier disoit avec raison, ce me semble, que les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas completes. De tant plus volontiers eust-il dit, que ce maistre devroit rougir de honte, d'y pretendre part pour son nom, n'y ayant embesongné que sa voix et sa pensée: Ny celà mesme, veu qu'en telle besongne, les advis et commandemens, qui apportent l'honneur, sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre de l'affaire. Nul pilote n'exerce son office de pied ferme. Les Princes de la race Hottomane, la premiere race du monde en fortune guerriere, ont chauldement embrassé cette opinion: Et Bajazet second avec son filz, qui s'en despartirent, s'amusants aux sciences et autres occupations casanieres, donnerent aussi de bien grands soufflets à leur Empire: et celuy qui regne à present, Ammurath troisiesme, à leur exemple, commence assez bien de s'en trouver de mesme. Fust-ce pas le Roy d'Angleterre, Edouard troisiesme, qui dit de nostre Roy Charles cinquiesme, ce mot? Il n'y eut onques Roy, qui moins s'armast, et si n'y eut onques Roy, qui tant me donnast à faire. Il avoit raison de le trouver estrange, comme un effect du sort, plus que de la raison. Et cherchent autre adherent, que moy, ceux qui veulent nombrer entre les belliqueux et magnanimes conquerants, les Roys de Castille et de Portugal, de ce qu'à douze cents lieuës de leur oisive demeure, par l'escorte de leurs facteurs, ils se sont rendus maistres des Indes d'une et d'autre part: desquelles c'est à sçavoir, s'ils auroyent seulement le courage d'aller j'ouyr en presence. L'Empereur Julian disoit encore plus, qu'un philosophe et un galant homme, ne devoient pas seulement respirer: c'est à dire, ne donner aux necessitez corporelles, que ce qu'on ne leur peut refuser; tenant tousjours l'ame et le corps embesongnez à choses belles, grandes et vertueuses: Il avoit honte si en public on le voyoit cracher ou suer (ce qu'on dit aussi de la jeunesse Lacedemonienne, et Xenophon de la Persienne) par ce qu'il estimoit que l'exercice, le travail continuel, et la sobrieté, devoient avoir cuit et asseché toutes ces superfluitez. Ce que dit Seneque ne joindra pas mal en cet endroict, que les anciens Romains maintenoient leur jeunesse droite: ils n'apprenoient, dit-il, rien à leurs enfans, qu'ils deussent apprendre assis. C'est une genereuse envie, de vouloir mourir mesmeutilement et virilement: mais l'effect n'en gist pas tant en nostre bonne resolution, qu'en nostre bonne fortune. Mille ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli à l'un et à l'autre: les blesseures, les prisons, leur traversant ce dessein, et leur prestant une vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent jusques à noz desirs, et nostre cognoissance. Fortune ne devoit pas seconder la vanité des legions Romaines, qui s'obligerent par serment, de mourir ou de vaincre. Victor, Marce Fabi, revertar ex acie: Si fallo, Jovem patrem Gradivúmque Martem aliósque iratos invoco Deos. Les Portugais disent, qu'en certain endroit de leur conqueste des Indes ils rencontrerent des soldats, qui s'estoyent condamnez avec horribles execrations, de n'entrer en aucune composition, que de se faire tuer, ou demeurer victorieux: et pour marque de ce voeu, portoyent la teste et la barbe rase. Nous avons beau nous hazarder et obstiner. Il semble que les coups fuyent ceux, qui s'y presentent trop alaigrement: et n'arrivent volontiers à qui s'y presente trop volontiers, et corrompt leur fin. Tel ne pouvant obtenir de perdre sa vie, par les forces adversaires, apres avoir tout essayé, a esté contraint, pour fournir à sa resolution, d'en r'apporter l'honneur, ou de n'en rapporter pas la vie: se donner soy mesme la mort, en la chaleur propre du combat. Il en est d'autres exemples: Mais en voicy un. Philistus, chef de l'armée de Mer du jeune Dionysius contre les Syracusains, leur presenta la battaille, qui fut asprement contestée, les forces estants pareilles. En icelle il eut du meilleur au commencement, par sa prouësse. Mais les Syracusains se rengeans autour de sa galere, pour l'investir, ayant faict grands faicts d'armes de sa personne, pour se desvelopper, n'y esperant plus de ressource, s'osta de sa main la vie, qu'il avoit si liberalement abandonnée, et frustratoirement, aux mains ennemies. Moley Moluch, Roy de Fais, qui vient de gaigner contre Sebastian Roy de Portugal, cette journée, fameuse par la mort de trois Roys, et par la transmission de cette grande couronne, à celle de Castille: se trouva grievement malade dés lors que les Portugalois entrerent à main armée en son estat; et alla tousjours depuis en empirant vers la mort, et la prevoyant. Jamais homme ne se servit de soy plus vigoureusement, et bravement. Il se trouva foible, pour soustenir la pompe ceremonieuse de l'entrée de son camp, qui est selon leur mode, pleine de magnificence, et chargée de tout plein d'action: et resigna cet honneur à son frere: Mais ce fut aussi le seul office de Capitaine qu'il resigna: touts les autres necessaires et utiles, il les feit tres- glorieusement et exactement. Tenant son corps couché: mais son entendement, et son courage, debout et ferme, jusques au dernier souspir: et aucunement audelà. Il pouvoit miner ses ennemis, indiscretement advancez en ses terres: et luy poisa merveilleusement, qu'à faute d'un peu de vie, et pour n'avoir qui substituer à la conduitte de cette guerre, et affaires d'un estat troublé, il eust à chercher la victoire sanglante et hazardeuse, en ayant une autre pure et nette entre ses mains. Toutesfois il mesnagea miraculeusement la durée de sa maladie, à faire consumer son ennemy, et l'attirer loing de son armée de mer, et des places maritimes qu'il avoit en la coste d'Affrique: jusques au dernier jour de sa vie, lequel par dessein, il employa et reserva à cette grande journée. Il dressa sa battaille en rond, assiegeant de toutes pars l'ost des Portugais; lequel rond venant à se courber et serrer, les empescha non seulement au conflict (qui fut tres aspre par la valeur de ce jeune Roy assaillant) veu qu'ils avoient à montrer visage à tous sens: mais aussi les empescha à la fuitte apres leur routte. Et trouvants toutes les issues saisies, et closes; furent contraints de se rejetter à eux mesmes: coacervanturque non solum cæde, sed etiam fuga, et s'amonceller les uns sur les autres, fournissants aux vaincueurs une tres-meurtriere victoire, et tres- entiere. Mourant, il se feit porter et tracasser où le besoing l'appelloit: et coulant le long des files, enhortoit ses Capitaines et soldats, les uns apres les autres. Mais un coing de sa battaille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir, qu'il ne montast à cheval l'espée au poing. Il s'efforçoit pour s'aller mesler, ses gents l'arrestants, qui par la bride, qui par sa robbe, et par ses estriers. Cest effort acheva d'accabler ce peu de vie, qui luy restoit: On le recoucha. Luy se resuscitant comme en sursaut de cette pasmoison, toute autre faculté luy deffaillant; pour advertir qu'on teust sa mort (qui estoit le plus necessaire commandement, qu'il eust lorsà faire, affin de n'engendrer quelque desespoir aux siens, par cette nouvelle) expira, tenant le doigt contre sa bouche close: signe ordinaire de faire silence. Qui vescut oncques si long temps, et si avant en la mort? qui mourut oncques si debout? L'extreme degré de traitter courageusement la mort, et le plus naturel, c'est la veoir, non seulement sans estonnement, mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, jusques dedans elle. Comme Caton, qui s'amusoit à estudier et à dormir, en ayant une violente et sanglante, presente en son coeur, et la tenant en sa main. CHAPITRE XXII Des postes JE n'ay pas esté des plus foibles en cet exercice, qui est propre à gens de ma taille, ferme et courte: mais j'en quitte le mestier: il nous essaye trop, pour y durer long temps. Je lisois à cette heure, que le Roy Cyrus, pour recevoir plus facilement nouvelles de tous les costez de son Empire, qui estoit d'une fort grande estenduë, fit regarder combien un cheval pouvoit faire de chemin en un jour, tout d'une traicte, et à ceste distance il establit des hommes, qui avoient charge de tenir des chevaux prests, pour en fournir à ceux qui viendroient vers luy. Et disent aucuns, que cette vistesse d'aller, revient à la mesure du vol des gruës. Cæsar dit que Lucius Vibulus Rufus, ayant haste de porter un advertissement à Pompeius, s'achemina vers luy jour et nuict, changeant de chevaux, pour faire diligence. Et luy mesme, à ce que dit Suetone, faisoit cent mille par jour, sur un coche de louage: Mais c'estoit un furieux courrier: car où les rivieres luy tranchoient son chemin, il les franchissoit à nage: et ne se destourna jamais pour querir un pont, ou un gué. Tiberius Nero allant voir son frere Drusus, malade en Allemaigne, fit deux cens mille, en vingt quatre heures, ayant trois coches. En la guerre des Romains contre le Roy Antiochus, T. Sempronius Gracchus, dit Tite-Live, per dispositos equos prope incredibili celeritate ab Amphissa tertio die Pellam pervenit: et appert à veoir le lieu, que c'estoient postes assises, non freschement ordonnées pour ceste course. L'invention de Cecinna à renvoyer des nouvelles à ceux de sa maison, avoit bien plus de promptitude: il emporta quand et soy des arondelles, et les relaschoit vers leurs nids, quand il vouloit r'envoyer de ses nouvelles, en les teignant de marque de couleur propre à signifier ce qu'il vouloit, selon qu'il avoit concerté avec les siens. Au theatre à Rome, les maistres de famille, avoient des pigeons dans leur sein, ausquels ils attachoyent des lettres, quand ils vouloient mander quelque chose à leurs gens au logis: et estoient dressez à en rapporter response. D. Brutus en usa assiegé à Mutine, et autres ailleurs. Au Peru, ils couroyent sur les hommes, qui les chargeoient sur les espaules à tout des portoires, par telle agilité, que tout en courant, les premiers porteurs rejettoyent aux seconds leur charge, sans arrester un pas. J'entends que les Valachi, courriers du grand Seigneur, font des extremes diligences: d'autant qu'ils ont loy de desmonter le premier passant qu'ils trouvent en leur chemin, en luy donnant leur cheval recreu: Pour se garder de lasser, ils se serrent à travers le corps bien estroittement, d'une bande large comme font assez d'autres. Je n'ay trouvé nul sejour à cet usage. CHAPITRE XXIII Des mauvais moyens employez à bonne fin IL se trouve une merveilleuse relation et correspondance, en ceste universelle police des ouvrages de nature: qui monstre bien qu'elle n'est ny fortuite ny conduite par divers maistres. Les maladies et conditions de nos corps, se voyent aussi aux estats et polices: les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous. Nous sommes subjects à une repletion d'humeurs inutile et nuysible, soit de bonnes humeurs, (car cela mesme les medecins le craignent: et par ce qu'il n'y a rien de stable chez nous, ils disent que la perfection de santé trop allegre et vigoureuse, il nous la faut essimer et rabatre par art, de peur que nostre nature ne se pouvant rassoir en nulle certaine place, et n'ayant plus où monter pour s'ameliorer, ne se recule en arriere en desordre et trop à coup: ils ordonnent pour cela aux Atletes les purgations et les saignées, pour leur soustraire ceste superabondance de santé) soit repletion de mauvaises humeurs, qui est l'ordinaire cause des maladies. De semblable repletion se voyent les estats souvent malades: et a lon accoustumé d'user de diverses sortes de purgation. Tantost on donne congé à une grande multitude de familles, pour en descharger le païs, lesquelles vont chercher ailleurs où s'accommoder aux despens d'autruy. De ceste façon nos anciens Francons partis du fons d'Alemaigne, vindrent se saisir de la Gaule, et en deschasser les premiers habitans: ainsi se forgea ceste infinie marée d'hommes, qui s'escoula en Italie soubs Brennus et autres: ainsi les Gots et Vuandales: comme aussi les peuples qui possedent à present la Grece, abandonnerent leur naturel païs pour s'aller loger ailleurs plus au large: et à peine est il deux ou trois coins au monde, qui n'ayent senty l'effect d'un tel remuement. Les Romains bastissoient par ce moyen leurs colonies: car sentans leur ville se grossir outre mesure, ils la deschargeoient du peuple moins necessaire, et l'envoyoient habiter et cultiver les terres par eux conquises. Par fois aussi ils ont à escient nourry des guerres avec aucuns leurs ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que l'oysiveté mere de corruption, ne leur apportast quelque pire inconvenient: Et patimur longæ pacis mala, sævior armis Luxuria incumbit. Mais aussi pour servir de saignée à leur Republique, et esvanter un peu la chaleur trop vehemente de leur jeunesse: escourter et esclaircir le branchage de ce tige abondant en trop de gaillardise: à cet effect se sont ils autrefois servis de la guerre contre les Carthaginois. Au traité de Bretigny, Edoüard troisiesme Roy d'Angleterre, ne voulut comprendre en ceste paix generalle, qu'il fit avec nostre Roy, le different du Duché de Bretaigne, affin qu'il eust où se descharger, de ses hommes de guerre, et que ceste foulle d'Anglois, dequoy il s'estoit servy aux affaires de deça, ne se rejettast en Angleterre. Ce fut l'une des raisons, pourquoy nostre Roy Philippe consentit d'envoyer Jean son fils à la guerre d'outremer: à fin d'emmener quand et luy un grand nombre de jeunesse bouïllante, qui estoit en sa gendarmerie. Il y en a plusieurs en ce temps, qui discourent de pareille façon, souhaitans que ceste esmotion chaleureuse, qui est parmy nous, se peust deriver à quelque guerre voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour ceste heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, maintiennent nostre fiebvre tousjours en force, et apportent en fin nostre entiere ruine: Et de vray, une guerre estrangere est un mal bien plus doux que la civile: mais je ne croy pas que Dieu favorisast une si injuste entreprise, d'offencer et quereler autruy pour nostre commodité. Nil mihi tam valdè placeat Rhamnusia virgo, Quód temere invitis suscipiatur heris. Toutesfois la foiblesse de nostre condition, nous pousse souevnt à ceste necessité, de nous servir de mauvais moyens pour une bonne fin. Lycurgus, le plus vertueux et parfaict legislateur qui fut onques, inventa ceste tres-injuste façon, pour instruire son peuple à la temperance, de faire enyvrer par force les Elotes, qui estoyent leurs serfs: à fin qu'en les voyant ainsi perdus et ensevelis dans le vin, les Spartiates prinsent en horreur le desbordement de ce vice. Ceux là avoyent encore plus de tort, qui permettoyent anciennement que les criminels, à quelque sorte de mort qu'ils fussent condamnez, fussent deschirez tous vifs par les medecins, pour y voir au naturel nos parties interieures, et en establir plus de certitude en leur art: car s'il se faut desbaucher, on est plus excusable, le faisant pour la santé de l'ame, que pour celle du corps: comme les Romains dressoient le peuple à la vaillance et au mespris des dangers, et de la mort, par ces furieux spectacles de gladiateurs et escrimeurs à outrance, qui se combattoient, détailloient, et entretuoyent en leur presence: Quid vesani aliud sibi vult ars impia ludi, Quid mortes juvenum, quid sanguine pasta voluptas? Et dura cet usage jusques à Theodosius l'Empereur. Arripe dilatam tua dux in tempora famam, Quodque patris superest successor laudis habeto, Nullus in urbe cadat, cujus sit poena voluptas, Jam solis contenta feris infamis arena, Nulla cruentatis homicidia ludat in armis. C'estoit à la verité un merveilleux exemple, et de tres-grand fruict, pour l'institution du peuple, de voir tous les jours en sa presence, cent, deux cents, voire mille coupples d'hommes armez les uns contre les autres, se hacher en pieces, avec une si extreme fermeté de courage, qu'on ne leur vist lascher une parolle de foiblesse ou commiseration, jamais tourner le dos, ny faire seulement un mouvement lasche, pour gauchir au coup de leur adversaire: ains tendre le col à son espee, et se presenter au coup. Il est advenu à plusieurs d'entre eux, estans blessez à mort de force playes, d'envoyer demander au peuple, s'il estoit content de leur devoir, avant que se coucher pour rendre l'esprit sur la place. Il ne falloit pas seulement qu'ils combattissent et mourussent constamment, mais encore allegrement: en maniere qu'on les hurloit et maudissoit, si on les voyoit estriver à recevoir la mort. Les filles mesmes les incitoient: consurgit ad ictus, Et quoties victor ferrum jugulo inserit, illa Delitias ait esse suas, pectusque jacentis Virgo modesta jubet converso pollice rumpi. Les premiers Romains employoyent à cet exemple les criminels: Mais depuis on y employa des serfs innocens, et des libres mesmes, qui se vendoyent pour cet effect: jusques à des Senateurs et Chevaliers Romains: et encores des femmes: Nunc caput in mortem vendunt, et funus arenæ, Atque hostem sibi quisque parat cum bella quiescunt. Hos inter fremitus novósque lusus, Stat sexus rudis insciusque ferri, Et pugnas capit improbus viriles. Ce que je trouverois fort estrange et incroyable, si nous n'estions accoustumez de voir tous les jours en nos guerres, plusieurs miliasses d'hommes estrangers, engageants pour de l'argent leur sang et leur vie, à des querelles, où ils n'ont aucun interest. CHAPITRE XXIV De la grandeur romaine JE ne veux dire qu'un mot de cet argument infiny, pour montrer la simplesse de ceux, qui apparient à celle la, les chetives grandeurs de ce temps. Au septiesme livre des Epistres familieres de Cicero (et que les grammairiens en ostent ce surnom, de familieres, s'ils veulent, car à la verité il n'y est pas fort à propos: et ceux qui au lieu de familieres y ont substitué ad familiares, peuvent tirer quelque argument pour eux, de ce que dit Suetone en la Vie de Cæsar, qu'il y avoit un volume de lettres de luy ad familiares) il y en a une, qui s'adresse à Cæsar estant lors en la Gaule, en laquelle Cicero redit ces mots, qui estoyent sur la fin d'un'autre lettre, que Cæsar luy avoit escrit: Quant à Marcus Furius, que tu m'as recommandé, je le feray Roy de Gaule, et si tu veux, que j'advance quelque autre de tes amis, envoye le moy. Il n'estoit pas nouveau à un simple citoyen Romain, comme estoit lors Cæsar, de disposer des Royaumes, car il osta bien au Roy Dejotarus le sien, pour le donner à un gentil-homme de la ville de Pergame nommé Mithridates. Et ceux qui escrivent sa vie enregistrent plusieurs Royaumes par luy vendus: et Suetone dit qu'il tira pour un coup, du Roy Ptolomæus, trois millions six cens mill'escus, qui fut bien pres de luy vendre le sien. Tot Galatæ, tot Pontus eat, tot Lydia nummis. Marcus Antonius disoit que la grandeur du peuple Romain ne se montroit pas tant, par ce qu'il prenoit, que par ce qu'il donnoit. Si en avoit il quelque siecle avant Antonius, esté un entre autres, d'authorité si merveilleuse, qu'en toute son histoire, je ne sçache marque, qui porte plus haut le nom de son credit. Antiochus possedoit toute l'Ægypte, et estoit apres à conquerir Cypre, et autres demeurants de cet empire. Sur le progrez de ses victoires, C. Popilius arriva à luy de la part du Senat: et d'abordée, refusa de luy toucher à la main, qu'il n'eust premierement leu les lettres qu'il luy apportoit. Le Roy les ayant leuës, et dict, qu'il en delibereroit: Popilius circonscrit la place où il estoit avec sa baguette, en luy disant: Ren moy responce, que je puisse rapporter au Senat, avant que tu partes de ce cercle. Antiochus estonné de la rudesse d'un si pressant commandement, apres y avoir un peu songé: Je feray (dit-il) ce que le Senat me commande. Lors le salüa Popilius, comme amy du peuple Romain. Avoir renoncé à une si grande Monarchie, et cours d'une si fortunée prosperité, par l'impression de trois traits d'escriture! Il eut vrayement raison, comme il fit, d'envoyer depuis dire au Senat par ses ambassadeurs, qu'il avoit receu leur ordonnance, de mesme respect, que si elle fust venuë des Dieux immortels. Tous les Royaumes qu'Auguste gaigna par droict de guerre, il les rendit à ceux qui les avoyent perdus, ou en fit present à des estrangers. Et sur ce propos Tacitus parlant du Roy d'Angleterre Cogidunus, nous fait sentir par un merveilleux traict ceste infinie puissance: Les Romains (dit-il) avoyent accoustumé de toute ancienneté, de laisser les Roys, qu'ils avoyent surmontez, en la possession de leurs Royaumes, soubs leur authorité: à ce qu'ils eussent des Roys mesmes, utils de la servitude: Ut haberent instrumenta servitutis et reges. Il est vray-semblable, que Solyman, à qui nous avons veu faire liberalité du Royaume d'Hongrie, et autres estats, regardoit plus à ceste consideration, qu'à celle qu'il avoit accoustumé d'alleguer; qu'il estoit saoul et chargé, de tant de Monarchies et de domination, que sa vertu, ou celle de ses ancestres, luy avoyent acquis. CHAPITRE XXV De ne contrefaire le malade IL y a un epigramme en Martial qui est des bons, car il y en a chez luy de toutes sortes: où il recite plaisamment l'histoire de Cælius, qui pour fuir à faire la cour à quelques grans à Rome, se trouver à leur lever, les assister et les suyvre, fit la mine d'avoir la goute: et pour rendre son excuse plus vray-semblable, se faisoit oindre les jambes, les avoit enveloppees, et contre-faisoit entierement le port et la contenance d'un homme gouteux. En fin la fortune luy fit ce plaisir de l'en rendre tout à faict. Tantum cura potest et ars doloris, Desiit fingere Cælius podagram. J'ay veu en quelque lieu d'Appian, ce me semble, une pareille histoire, d'un qui voulant eschapper aux proscriptions des triumvirs de Rome, pour se desrober de la cognoissance de ceux qui le poursuyvoient, se tenant caché et travesti, y adjousta encore ceste invention, de contre-faire le borgne: quand il vint à recouvrer un peu plus de liberté, et qu'il voulut deffaire l'emplatre qu'il avoit long temps porté sur son oeil, il trouva que sa veuë estoit effectuellement perdue soubs ce masque. Il est possible que l'action de la veuë s'estoit hebetée, pour avoir esté si long temps sans exercice, et que la force visive s'estoit toute rejetée en l'autre oeil: Car nous sentons evidemment que l'oeil que nous tenons couvert, r'envoye à son compaignon quelque partie de son effect: en maniere que celuy qui reste, s'en grossit et s'en enfle: Comme aussi l'oisiveté, avec la chaleur des liaisons et des medicamens, avoit bien peu attirer quelque humeur podagrique au gouteux de Martial. Lisant chez Froissard, le voeu d'une troupe de jeunes gentils-hommes Anglois, de porter l'oeil gauche bandé, jusques à ce qu'ils eussent passé en France, et exploité quelque faict d'armes sur nous: je me suis souvent chatouïllé de ce pensement, qu'il leur eust pris, comme à ces autres, et qu'ils se fussent trouvez tous éborgnez au revoir des maistresses, pour lesquelles ils avoyent faict l'entreprise. Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils contrefont les borgnes, les boiteux et les bicles, et tels autres defauts de la personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en peut recevoir un mauvais ply, je ne sçay comment il semble que la fortune se joüe à nous prendre au mot: et j'ay ouy reciter plusieurs exemples de gens devenus malades ayant dessigné de feindre l'estre. De tout temps j'ay apprins de charger ma main et à cheval et à pied, d'une baguette ou d'un baston: jusques à y chercher de l'elegance, et m'en sejourner, d'une contenance affettée. Plusieurs m'ont menacé, que fortune tourneroit un jour ceste mignardise en necessité. Je me fonde sur ce que je seroy le premier goutteux de ma race. Mais alongeons ce chapitre et le bigarrons d'une autre piece, à propos de la cecité. Pline dit d'un, qui songeant estre aveugle en dormant, se le trouva l'endemain, sans aucune maladie precedente. La force de l'imagination peut bien ayder à cela, comme j'ay dit ailleurs, et semble que Pline soit de cet advis: mais il est plus vray-semblable, que les mouvemens que le corps sentoit au dedans, desquels les medecins trouveront, s'ils veulent, la cause, qui luy ostoient la veuë, furent occasion du songe. Adjoustons encore un'histoire voisine de ce propos, que Seneque recite en l'une de ses lettres: Tu sçais (dit-il) escrivant à Lucilius, que Harpasté la folle de ma femme, est demeurée chez moy pour charge hereditaire: car de mon goust je suis ennemy de ces monstres, et si j'ay envie de rire d'un fol, il ne me le faut chercher guere loing, je ris de moy-mesme. Ceste folle, a subitement perdu la veuë. Je te recite chose estrange, mais veritable: elle ne sent point qu'elle soit aveugle, et presse incessamment son gouverneur de l'emmener, par ce qu'elle dit que ma maison est obscure. Ce que nous rions en elle, je te prie croire, qu'il advient à chacun de nous: nul ne cognoist estre avare, nul convoiteux. Encore les aveugles demandent un guide, nous nous fourvoions de nous mesmes. Je ne suis pas ambitieux, disons nous, mais à Rome on ne peut vivre autrement: je ne suis pas sumptueux, mais la ville requiert une grande despence: ce n'est pas ma faute, si je suis cholere, si je n'ay encore establi aucun train asseuré de vie, c'est la faute de la jeunesse. Ne cherchons pas hors de nous nostre mal, il est chez nous: il est planté en nos entrailles. Et cela mesme, que nous ne sentons pas estre malades, nous rend la guerison plus malaisée. Si nous ne commençons de bonne heure à nous penser, quand aurons nous pourveu à tant de playes et à tant de maux? Si avons nous une tres-douce medecine, que la philosophie: car des autres, on n'en sent le plaisir, qu'apres la guerison, ceste cy plaist et guerit ensemble. Voyla ce que dit Seneque, qui m'a emporté hors de mon propos: mais il y a du profit au change. CHAPITRE XXVI Des pouces TACITUS recite que parmy certains Roys barbares, pour faire une obligation asseurée, leur maniere estoit, de joindre estroictement leurs mains droites l'une à l'autre, et s'entrelasser les pouces: et quand à force de les presser le sang en estoit monté au bout, ils les blessoient de quelque legere pointe, et puis se les entresuçoient. Les medecens disent, que les pouces sont les maistres doigts de la main, et que leur etymologie Latine vient de pollere, Les Grecs l'appellent , comme qui diroit une autre main. Et il semble que par fois les Latins les prennent aussi en ce sens, de main entiere: Sed nec vocibus excitata blandis, Molli pollice nec rogata surgit. C'estoit à Rome une signification de faveur, de comprimer et baisser les pouces: Fautor utroque tuum laudabit pollice ludum: et de desfaveur de les hausser et contourner au dehors: converso pollice vulgi Quemlibet occidunt populariter. Les Romains dispensoient de la guerre, ceux qui estoient blessez au pouce, comme s'ils n'avoient plus la prise des armes assez ferme. Auguste confisqua les biens à un chevalier Romain, qui avoit par malice couppé les pouces à deux siens jeunes enfans, pour les excuser d'aller aux armees: et avant luy, le Senat du temps de la guerre Italique, avoit condamné Caius Vatienus à prison perpetuelle, et luy avoit confisqué tous ses biens, pour s'estre à escient couppé le pouce de la main gauche, pour s'exempter de ce voyage. Quelqu'un, dont il ne me souvient point, ayant gaigné une bataille navale, fit coupper les pouces à ses ennemis vaincus pour leur oster le moyen de combatre et de tirer la rame. Les Atheniens les firent coupper aux Æginetes, pour leur oster la preference en l'art de marine. En Lacedemone le maistre chastioit les enfans en leur mordant le pouce. CHAPITRE XXVII Coüardise mere de la cruauté J'AY souvent ouy dire, que la coüardise est mere de la cruauté: Et si ay par experience apperçeu, que ceste aigreur, et aspreté de courage malitieux et inhumain, s'accompaigne coustumierement de mollesse feminine: J'en ay veu des plus cruels, subjets à pleurer aiséement, et pour des causes frivoles. Alexandre tyran de Pheres, ne pouvoit souffrir d'ouyr au theatre le jeu des tragedies, de peur que ses cytoyens ne le vissent gemir aux malheurs d'Hecuba, et d'Andromache, luy qui sans pitié, faisoit cruellement meurtrir tant de gens tous les jours. Seroit-ce foiblesse d'ame qui les rendist ainsi ployables à toutes extremitez? La vaillance (de qui c'est l'effect de s'exercer seulement contre la resistence, Nec nisi bellantis gaudet cervice juvenci) s'arreste à voir l'ennemy à sa mercy: Mais la pusillanimité, pour dire qu'elle est aussi de la feste, n'ayant peu se mesler à ce premier rolle, prend pour sa part le second, du massacre et du sang. Les meurtres des victoires, s'exercent ordinairement par le peuple, et par les officiers du bagage: Et ce qui fait voir tant de cruautez inouies aux guerres populaires, c'est que ceste canaille de vulgaire s'aguerrit, et se gendarme, à s'ensanglanter jusques aux coudes, et deschiqueter un corps à ses pieds, n'ayant resentiment d'autre vaillance. Et lupus et turpes instant morientibus ursi, Et quæcunque minor nobilitate fera est. Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison, et mordent les peaux des bestes sauvages, qu'ils n'ont osé attaquer aux champs. Qu'est-ce qui faict en ce temps, nos querelles toutes mortelles? et que là où nos peres avoyent quelque degré de vengeance, nous commençons à cest e heure par le dernier: et ne se parle d'arrivée que de tuer? Qu'est-ce, si ce n'est coüardise? Chacun sent bien, qu'il y a plus de braverie et desdain, à battre son ennemy, qu'à l'achever, et de le faire bouquer, que de le faire mourir: D'avantage que l'appetit de vengeance s'en assouvit et contente mieux: car elle ne vise qu'à donner ressentiment de soy. Voyla pourquoy, nous n'attaquons pas une beste, ou une pierre, quand elle nous blesse, d'autant qu'elles sont incapables de sentir nostre revenche: Et de tuer un homme, c'est le mettre à l'abry de nostre offence. Et tout ainsi comme Bias crioit à un meschant homme, Je sçay que tost ou tard tu en seras puny, mais je crains que je ne le voye pas: Et plaignoit les Orchomeniens, de ce que la penitence que Lyciscus eut de la trahison contre eux commise, venoit en saison, qu'il n'y avoit personne de reste, de ceux qui en avoient esté interessez, et ausquels devoit toucher le plaisir de ceste penitence. Tout ainsin est à plaindre la vengeance, quand celuy envers lequel elle s'employe, pert le moyen de la souffrir: Car comme le vengeur y veut voir, pour en tirer du plaisir, il faut que celuy sur lequel il se venge, y voye aussi, pour en recevoir du desplaisir, et de la repentance. Il s'en repentira, disons nous. Et pour luy avoir donné d'une pistolade en la teste, estimons nous qu'il s'en repente? Au rebours, si nous nous en prenons garde, nous trouverons qu'il nous fait la mouë en tombant: Il ne nous en sçait pas seulement mauvais gré, c'est bien loing de s'en repentir. Et luy prestons le plus favorable de touts les offices de la vie, qui est de le faire mourir promptement et insensiblement. Nous sommes à conniller, à trotter, et à fuir les officiers de la justice, qui nous suyvent: et luy est en repos. Le tuer, est bon pour eviter l'offence à venir, non pour venger celle qui est faicte. C'est une action plus de crainte, que de braverie: de precaution, que de courage: de defense, que d'entreprinse. Il est apparent que nous quittons par là, et la vraye fin de la vengeance, et le soing de nostre reputation: Nous craignons, s'il demeure en vie, qu'il nous recharge d'une pareille. Ce n'est pas contre luy, c'est pour toy, que tu t'en deffais. Au Royaume de Narsingue cet expedient nous demoureroit inutile: Là, non seulement les gents de guerre, mais aussi les artisans, demeslent leurs querelles à coups d'espée. Le Roy ne refuse point le camp à qui se veut battre: et assiste, quand ce sont personnes de qualité: estrenant le victorieux d'une chaisne d'or: mais pour laquelle conquerir, le premier, à qui il en prend envie, peut venir aux armes avec celuy qui la porte. Et pour s'estre desfaict d'un combat, il en a plusieurs sur les bras. Si nous pensions par vertu estre tousjours maistres de nostre ennemy, et le gourmander à nostre poste, nous serions bien marris qu'il nous eschappast, comme il faict en mourant: Nous voulons vaincre plus seurement qu'honorablement. Et cherchons plus la fin, que la gloire, en nostre querelle. Asinius Pollio, pour un honneste homme moins excusable, representa une erreur pareille: qui ayant escript des invectives contre Plancus, attendoit qu'il fust mort, pour les publier. C'estoit faire la figue à un aveugle et dire des pouïlles à un sourd, et offenser un homme sans sentiment plustost que d'encourir le hazard de son ressentiment. Aussi disoit on pour luy, que ce n'estoit qu'aux lutins de luitter les morts. Celuy qui attend à veoir trespasser l'Autheur, duquel il veut combattre les escrits, que dit-il, sinon qu'il est foible et noisif? On disoit à Aristote, que quelqu'un avoit mesdit de luy: Qu'il face plus (dit-il) qu'il me fouëtte, pourveu que je n'y soy pas. Nos peres se contentoyent de revencher une injure par un démenti, un démenti par un coup, et ainsi par ordre: Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur adversaire, vivant, et outragé: Nous tremblons de frayeur, tant que nous le voyons en pieds. Et qu'il soit ainsi, nostre belle pratique d'aujourdhuy, porte elle pas de poursuyvre à mort, aussi bien celuy que nous avons offencé, que celuy qui nous a offencez? C'est aussi une espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers, cet usage, de nous accompaigner de seconds, et tiers, et quarts. C'estoit anciennement des duels, ce sont à ceste heure rencontres, et batailles. La solitude faisoit peur aux premiers qui l'inventerent: Quum in se cuique minimum fiduciæ esset. Car naturellement quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement au danger. On se servoit anciennement de personnes tierces, pour garder qu'il ne s'y fist desordre et desloyauté, et pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu'on a pris ce train, qu'ils s'engagent eux mesmes, quiconque y est convié, ne peut honnestement s'y tenir comme spectateur, de peur qu'on ne luy attribue, que ce soit faute ou d'affection, ou de coeur. Outre l'injustice d'une telle action, et vilenie, d'engager à la protection de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, je trouve du desadvantage à un homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d'aller mesler sa fortune, à celle d'un second: chacun court assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour un autre: et a assez à faire à s'asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s'il n'a esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c'est une partie liée. Si vostre second est à terre, vous en avez deux sus les bras, avec raison: Et de dire que c'est supercherie, elle l'est voirement: comme de charger bien armé, un homme qui n'a qu'un tronçon d'espée; ou tout sain, un homme qui est desja fort blessé: Mais si ce sont avantages, que vous ayez gaigné en combatant, vous vous en pouvez servir sans reproche: La disparité et inegalité ne se poise et considere, que de l'estat en quoy se commence la meslée: du reste prenez vous en à la fortune: Et quand vous en aurez tout seul, trois sur vous, vos deux compaignons s'estant laissez tuer, on ne vous fait non plus de tort, que je ferois à la guerre, de donner un coup d'espee à l'ennemy, que je verrois attaché à l'un des nostres, de pareil avantage. La nature de la societé porte, où il y a trouppe contre trouppe (comme où nostre Duc d'Orleans, deffia le Roy d'Angleterre Henry, cent contre cent, trois cents contre autant, comme les Argiens contre les Lacedemoniens: trois à trois, comme les Horatiens contre les Curiatiens. Que la multitude de chasque part, n'est considerée que pour un homme seul: Par tout où il y a compagnie, le hazard y est confus et meslé. J'ay interest domestique à ce discours. Car mon frere sieur de Matecoulom, fut convié à Rome, à seconder un gentil-homme qu'il ne cognoissoit guere, lequel estoit deffendeur, et appellé par un autre: En ce combat, il se trouva de fortune avoir en teste, un qui luy estoit plus voisin et plus cogneu (je voudrois qu'on me fist raison de ces loix d'honneur, qui vont si souvent choquant et troublant celles de la raison) Apres s'estre desfaict de son homme, voyant les deux maistres de la querelle, en pieds encores, et entiers, il alla descharger son compaignon. Que pouvoit il moins? devoit-il se tenir coy, et regarder deffaire, si le sort l'eust ainsi voulu, celuy pour la deffence duquel, il estoit là venu? Ce qu'il avoit faict jusques alors, ne servoit rien à la besongne: la querelle estoit indecise. La courtoisie que vous pouvez, et certes devez faire à vostre ennemy, quand vous l'avez reduict en mauvais termes, et à quelque grand desadvantage, je ne vois pas comment vous la puissiez faire, quand il va de l'interest d'autruy, où vous n'estes que suivant, où la dispute n'est pas vostre. Il ne pouvoit estre ny juste, ny courtois, au hazard de celuy auquel il s'estoit presté: Aussi fut-il delivré des prisons d'Italie, par une bien soudaine et solemne recommandation de nostre Roy. Indiscrette nation. Nous ne nous contentons pas de faire sçavoir nos vices, et folies, au monde, par reputation: nous allons aux nations estrangeres, pour les leur faire voir en presence. Mettez trois François au deserts de Lybie, ils ne seront pas un mois ensemble, sans se harceler et esgratigner: Vous diriez que ceste peregrination, est une partie dressée, pour donner aux estrangers le plaisir de nos tragedies: et le plus souvent à tels, qui s'esjouyssent de nos maux, et qui s'en moquent. Nous allons apprendre en Italie à escrimer: et l'exerçons aux despends de nos vies, avant que de le sçavoir. Si faudroit-il suyvant l'ordre de la discipline, mettre la theorique avant la practique. Nous trahissons nostre apprentissage: Primitiæ juvenum miseræ, bellique futuri Dura rudimenta. Je sçay bien que c'est un art utile à sa fin (au duel des deux princes, cousins germains, en Hespaigne, le plus vieil, dit Tite Live, par l'addresse des armes et par ruse, surmonta facilement les forces estourdies du plus jeune) et comme j'ay cognu par experience, duquel la cognoissance a grossi le coeur à aucuns, outre leur mesure naturelle: Mais ce n'est pas proprement vertu, puis qu'elle tire son appuy de l'addresse, et qu'elle prend autre fondement que de soy-mesme. L'honneur des cobats consiste en la jalousie du courage, non de la science: Et pourtant ay-je veu quelqu'un de mes amis, renommé pour grand maistre en cet exercice, choisir en ses querelles, des armes, qui luy ostassent le moyen de cet advantage: et lesquelles dépendoient entierement de la fortune, et de l'asseurance: à fin qu'on n'attribuast sa victoire, plustost à son escrime, qu'à sa valeur: Et en mon enfance, la noblesse fuyoit la reputation de bon escrimeur comme injurieuse: et se desroboit pour l'apprendre, comme mestier de subtilité, desrogeant à la vraye et naïfve vertu, Non schivar, non parar, non ritirarsi, Voglion costor, ne qui destrezza ha parte, Non danno i colpi finti hor pieni, hor scarsi, Toglie l'ira e il furor l'uso de l'arte, Odi le spade horribilmente urtarsi A mezzo, il ferro il pie d'orma non parte, Sempre è il pie fermo, è la man sempre in moto, Ne scende taglio in van ne punta à voto. Les butes, les tournois, les barrieres, l'image des combats guerriers, estoyent l'exercice de nos peres: Cet autre exercice, est d'autant moins noble, qu'il ne regarde qu'une fin privée: Qui nous apprend à nous entreruyner, contre les loix et la justice: et qui en toute façon, produict tousjours des effects dommageables. Il est bien plus digne et mieux seant, de s'exercer en choses qui asseurent, non qui offencent nostre police: qui regardent la publique seurté et la gloire commune. Publius Rutilius Consus fut le premier, qui instruisit le soldat, à manier ses armes par adresse et science, qui conjoignit l'art à la vertu: non pour l'usage de querelle privée, ce fut pour la guerre et querelles du peuple Romain. Escrime populaire et civile. Et outre l'exemple de Cæsar, qui ordonna aux siens de tirer principalement au visage des gensdarmes de Pompeius en la bataille de Pharsale: mille autres chefs de guerre se sont ainsi advisez, d'inventer nouvelle forme d'armes, nouvelle forme de frapper et de se couvrir, selon le besoing de l'affaire present. Mais tout ainsi que Philopoemen condamna la lucte, en quoy il excelloit, d'autant que les preparatifs qu'on employoit à cet exercice, estoient divers à ceux, qui appartiennent à la discipline militaire, à laquelle seule il estimoit les gens d'honneur, se devoir amuser: il me semble aussi, que ceste adresse à quoy on façonne ses membres, ces destours et mouvements, à quoy on dresse la jeunesse, en ceste nouvelle eschole, sont non seulement inutiles, mais contraires plustost, et dommageables à l'usage du combat militaire. Aussi y employent communement noz gents, des armes particulieres, et peculierement destinées à cet usage. Et j'ay veu, qu'on ne trouvoit guere bon, qu'un gentil-homme, convié à l'espée et au poignard, s'offrist en equipage de gendarme. Ny qu'un autre offrist d'y aller avec sa cape, au lieu du poignard. Il est digne de consideration, que Lachez, en Platon, parlant d'un apprentissage de manier les armes, conforme au nostre, dit n'avoir jamais de ceste eschole veu sortir nul grand homme de guerre, et nomméement des maistres d'icelle. Quant à ceux là, nostre experience en dit bien autant. Du reste, aumoins pouvons nous tenir que ce sont suffisances de nulle relation et correspondance. Et en l'institution des enfants de sa police, Platon interdit les arts de mener les poings, introduittes par Amycus et Epeius: et de lucter, par Antæus et Cecyo: par ce qu'elles ont autre but, que de rendre la jeunesse apte au service bellique, et n'y conferent point. Mais je m'en vois un peu bien à gauche de mon theme. L'Empereur Maurice, estant adverty par songes, et plusieurs prognostiques, qu'un Phocas, soldat pour lors incognu, le devoit tuer: demandoit à son gendre Philippus, qui estoit ce Phocas, sa nature, ses conditions et ses moeurs: et comme entre autre chose Philippus luy dict, qu'il estoit lasche et craintif, l'Empereur conclud incontinent par là, qu'il estoit doncq meurtrier et cruel. Qui rend les Tyrans si sanguinaires? c'est le soing de leur seurté, et que leur lasche coeur, ne leur fournit d'autres moyens de s'asseurer, qu'en exterminant ceux qui les peuvent offencer, jusques aux femmes, de peur d'une esgratigneure. Cuncta ferit dum cuncta timet. Les premieres cruautez s'exercent pour elles mesmes: de là s'engendre la crainte d'une juste revanche, qui produict apres une enfileure de nouvelles cruautez, pour les estouffer les unes par les autres. Philippus Roy de Macedoine, celuy qui eust tant de fusées à demesler avec le peuple Romain, agité de l'horreur des meurtres commis par son ordonnance: ne se pouvant resoudre contre tant de familles, en divers temps offensées: print party de se saisir de touts les enfants de ceux qu'il avoit faict tuer, pour de jour en jour les perdre l'un apres l'autre, et ainsi establir son repos. Les belles matieres siesent bien en quelque place qu'on les seme. Moy, qui ay plus de soin du poids et utilité des discours, que de leur ordre et suite, ne doy pas craindre de loger icy un peu à l'escart, une tresbelle histoire. Quand elles sont si riches de leur propre beauté, et se peuvent seules trop soustenir, je me contente du bout d'un poil, pour les joindre à mon propos. Entre les autres condamnez par Philippus, avoit esté un Herodicus, prince des Thessaliens. Apres luy, il avoit encore depuis faict mourir ses deux gendres, laissants chacun un fils bien petit. Theoxena et Archo estoyent les deux vefves. Theoxena ne peut estre induicte à se remarier, en estant fort poursuyvie. Archo espousa Poris, le premier homme d'entre les Æniens, et en eut nombre d'enfants, qu'elle laissa tous en bas aage. Theoxena, espoinçonnée d'une charité maternelle envers ses nepveux, pour les avoir en sa conduitte et protection, espousa Poris. Voicy venir la proclamation de l'edict du Roy. Ceste courageuse mere, se deffiant et de la cruauté de Philippus, et de la licence de ses satellites envers ceste belle et tendre jeunesse, osa dire, qu'elle les tueroit plustost de ses mains, que de les rendre. Poris effrayé de ceste protestation, luy promet de les desrober, et emporter à Athenes, en la garde d'aucuns siens hostes fidelles. Ils prennent occasion d'une feste annuelle, qui se celebroit à Ænie en l'honneur d'Æneas, et s'y en vont. Ayans assisté le jour aux ceremonies et banquet publique, la nuict ils s'escoulent en un vaisseau preparé, pour gaigner païs par mer. Le vent leur fut contraire: et se trouvans l'endemain à la veuë de la terre, d'où ils avoyent desmaré, furent suyvis par les gardes des ports. Au joindre, Poris s'embesoignant à haster les mariniers pour la fuitte, Theoxena forçenée d'amour et de vengeance, se rejettant à sa premiere proposition, fait apprest d'armes et de poison, et les presentant à leur veuë: Or sus mes enfants, la mort est meshuy le seul moyen de vostre defense et liberté, et sera matiere aux Dieux de leur saincte justice: ces espées traictes, ces couppes pleines vous en ouvrent l'entrée: Courage. Et toy mon fils, qui es plus grand, empoigne ce fer, pour mourir de la mort plus forte. Ayants d'un costé ceste vigoureuse conseillere, les ennemis de l'autre, à leur gorge, ils coururent de furie chacun à ce qui luy fut le plus à main: Et demy morts furent jettez en la mer. Theoxena fiere d'avoir si glorieusement pourveu à la seureté de tous ses enfants; accollant chaudement son mary: Suyvons ces garçons, mon amy, et jouyssons de mesme sepulture avec eux. Et se tenants ainsi embrassez, se precipiterent: de maniere que le vaisseau fut ramené à bord, vuide de ses maistres. Les tyrans pour faire tous les deux ensemble, et tuer, et faire sentir leur colere, ils ont employé toute leur suffisance, à trouver moyen d'alonger la mort. Ils veulent que leurs ennemis s'en aillent, mais non pas si viste, qu'ils n'ayent loisir de savourer leur vengeance. Là dessus ils sont en grand peine: car si les tourmens sont violents, ils sont cours: s'ils sont longs, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré: les voyla à dispenser leurs engins. Nous en voyons mille exemples en l'antiquité; et je ne sçay si sans y penser, nous ne retenons pas quelque trace de cette barbarie. Tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté: Nostre justice ne peut esperer, que celuy que la crainte de mourir et d'estre decapité, ou pendu, ne gardera de faillir; en soit empesché, par l'imagination d'un feu languissant, ou des tenailles, ou de la roue. Et je ne sçay cependant, si nous les jettons au desespoir: Car en quel estat peut estre l'ame d'un homme, attendant vingt-quatre heures la mort, brisé sur une rouë, ou à la vieille façon cloué à une croix? Josephe recite, que pendant les guerres des Romains en Judée, passant où lon avoit crucifié quelques Juifs, trois jours y avoit, il recogneut trois de ses amis, et obtint de les oster de là; les deux moururent, dit-il, l'autre vescut encore depuis. Chalcondyle homme de foy, aux memoires qu'il a laissé des choses advenues de son temps, et pres de luy, recite pour extreme supplice, celuy que l'Empereur Mechmed pratiquoit souvent, de faire trancher les hommes en deux parts, par le faux du corps, à l'endroit du diaphragme, et d'un seul coup de simeterre: d'où il arrivoit, qu'ils mourussent comme de deux morts à la fois: et voyoit-on, dit-il, l'une et l'autre part pleine de vie, se demener long temps apres pressée de tourment. Je n'estime pas, qu'il y eust grand' souffrance en ce mouvement. Les supplices plus hideux à voir, ne sont pas tousjours les plus forts à souffrir. Et trouve plus atroce ce que d'autres historiens en recitent contre des Seigneurs Epirotes, qu'il les feit escorcher par le menu, d'une dispensation si malicieusement ordonnée, que leur vie dura quinze jours à cette angoisse. Et ces deux autres: Croesus ayant faict prendre un gentil-homme favori de Pantaleon son frere, le mena en la boutique d'un foullon, où il le feit gratter et carder, à coups de cardes et peignes de ce mestier, jusques à ce qu'il en mourut. George Sechel chef de ces paysans de Polongne, qui soubs tiltre de la Croysade, firent tant de maux, deffaict en battaille par le Vayvode de Transsilvanie, et prins, fut trois jours attaché nud sur un chevalet; exposé à toutes les manieres de tourmens que chacun pouvoit apporter contre luy: pendant lequel temps on fit jeusner plusieurs autres prisonniers. En fin, luy vivant et voyant, on abbreuva de son sang Lucat son cher frere, et pour le salut duquel seul il prioit, tirant sur soy toute l'envie de leurs meffaits: et fit on paistre vingt de ses plus favoris Capitaines, deschirans à belles dents sa chair, et en engloutissants les morceaux. Le reste du corps, et parties du dedans, luy expiré, furent mises bouillir, qu'on fit manger à d'autres de sa suitte. CHAPITRE XXVIII Toutes choses ont leur saison CEUX qui apparient Caton le Censeur, au jeune Caton meurtrier de soy- mesme, apparient deux belles natures et de formes voisines. Le premier exploitta la sienne à plus de visages, et precelle en exploits militaires, et en utilité de ses vacations publiques. Mais la vertu du jeune, outre ce que c'est blaspheme de luy en apparier nulle en vigueur, fut bien plus nette. Car qui deschargeroit d'envie et d'ambition, celle du Censeur, ayant osé chocquer l'honneur de Scipion, en bonté et en toutes parties d'excellence, de bien loing plus grand que luy, et que tout autre homme de son siecle? Ce qu'on dit entre autres choses de luy, qu'en son extreme vieillesse, il se mit à apprendre la langue Grecque, d'un ardant appetit, comme pour assouvir une longue soif, ne me semble pas luy estre fort honnorable. C'est proprement ce que nous disons, retomber en enfantillage. Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout: Et je puis dire mon patenostre hors de propos: Comme on defera T. Quintius Flaminius, de ce qu'estant general d'armée, on l'avoit veu à quartier sur l'heure du conflict, s'amusant à prier Dieu, en une battaille, qu'il gaigna. Imponit finem sapiens et rebus honestis. Eudemonidas voyant Xenocrates fort vieil s'empresser aux leçons de son escole: Quand sçaura cettuy-cy, dit-il, s'il apprend encore? Et Philopoemen, à ceux qui hault-louoyent le Roy Ptolomæus, de ce qu'il durcissoit sa personne tous les jours à l'exercice des armes: Ce n'est (dit-il) pas chose louable à un Roy de son aage, de s'y exercer, il les devoit hormais reellement employer. Le jeune doit faire ses apprests, le vieil en jouïr, disent les sages: Et le plus grand vice qu'ils remerquent en nous, c'est que noz desirs rajeunissent sans cesse: Nous recommençons tousjours à vivre: Nostre estude et nostre envie devroyent quelque fois sentir la vieillesse: Nous avons le pied à la fosse; et noz appetis et poursuites ne font que naistre. Tu secanda marmora Locas sub ipsum funus, et sepulcri Immemor, struis domos. Le plus long de mes desseins n'a pas un an d'estenduë: je ne pense desormais qu'à finir: me deffay de toutes nouvelles esperances et entreprinses: prens mon dernier congé de tous les lieux, que je laisse: et me depossede tous les jours de ce que j'ay. Olim jam nec perit quicquam mihi, nec acquiritur, plus superest viatici, quam viæ. Vixi, Et quem dederat cursum fortuna peregi. C'est en fin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse, qu'elle amortist en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cettuy-cy apprend à parler, lors qu'il luy faut apprendre à se taire pour jamais. On peut continuer à tout temps l'estude, non pas l'escholage: La sotte chose, qu'un vieillard abecedaire! Diversos diversa juvant, non omnibus annis Omnia conveniunt. S'il faut estudier, estudions un estude sortable à nostre condition: afin que nous puissions respondre, comme celuy, à qui quand on demanda à quoy faire ces estudes en sa decrepitude: A m'en partir meilleur, et plus à mon aise, respondit-il. Tel estude fut celuy du jeune Caton, sentant sa fin prochaine, qui se rencontra au discours de Platon, de l'eternité de l'ame: Non, comme il faut croire, qu'il ne fust de long temps garny de toute sorte de munition pour un tel deslogement: D'asseurance, de volonté ferme, et d'instruction, il en avoit plus que Platon n'en a en ses escrits: Sa science et son courage estoient pour ce regard, au dessus de la philosophie. Il print cette occupation, non pour le service de sa mort, mais comme celuy qui n'interrompit pas seulement son sommeil, en l'importance d'une telle deliberation, il continua aussi sans choix et sans changement, ses estudes, avec les autres actions accoustumées de sa vie. La nuict, qu'il vint d'estre refusé de la Preture, il la passa à jouer. Celle en laquelle il devoit mourir, il la passa à lire. La perte ou de la vie, ou de l'office, tout luy fut un. CHAPITRE XXIX De la vertu JE trouve par experience, qu'il y a bien à dire entre les boutées et saillies de l'ame, ou une resolue et constante habitude: et voy bien qu'il n'est rien que nous ne puissions, voire jusques à surpasser la divinité mesme, dit quelqu'un, d'autant que c'est plus, de se rendre impassible de soy, que d'estre tel, de sa condition originelle: et jusques à pouvoir joindre à l'imbecillité de l'homme, une resolution et asseurance de Dieu. Mais c'est par secousse. Et és vies de ces heros du temps passé, il y a quelque fois des traits miraculeux, et qui semblent de bien loing surpasser noz forces naturelles: mais ce sont traits à la verité: et est dur à croire, que de ces conditions ainsin eslevées, on en puisse teindre et abbreuver l'ame, en maniere, qu'elles luy deviennent ordinaires, et comme naturelles. Il nous eschoit à nous mesmes, qui ne sommes qu'avortons d'hommes, d'eslancer par fois nostre ame, esveillée par les discours, ou exemples d'autruy, bien loing au delà de son ordinaire: Mais c'est une espece de passion, qui la pousse et agite, et qui la ravit aucunement hors de soy: car ce tourbillon franchi, nous voyons, que sans y penser elle se desbande et relasche d'elle mesme, sinon jusques à la derniere touche; au moins jusques à n'estre plus celle-là: de façon que lors, à toute occasion, pour un oyseau perdu, ou un verre cassé, nous nous laissons esmouvoir à peu pres comme l'un du vulgaire. Sauf l'ordre, la moderation, et la constance, j'estime que toutes choses soient faisables par un homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause disent les sages, il faut pour juger bien à poinct d'un homme, principalement contreroller ses actions communes, et le surprendre en son à tous les jours. Pyrrho, celuy qui bastit de l'ignorance une si plaisante science, essaya, comme tous les autres vrayement philosophes, de faire respondre sa vie à sa doctrine. Et par ce qu'il maintenoit la foiblesse du jugement humain, estre si extreme, que de ne pouvoir prendre party ou inclination: et le vouloit suspendre perpetuellement balancé, regardant et accueillant toutes choses, comme indifferentes, on conte qu'il se maintenoit tousjours de mesme façon, et visage: s'il avoit commencé un propos, il ne laissoit pas de l'achever, quand celuy à qui il parloit s'en fust allé: s'il alloit, il ne rompoit son chemin pour empeschement qui se presentast, conservé des precipices, du heurt des charrettes, et autres accidens par ses amis. Car de craindre ou eviter quelque chose, c'eust esté choquer ses propositions, qui ostoient au sens mesmes, toute eslection et certitude. Quelquefois il souffrit d'estre incisé et cauterisé, d'une telle constance, qu'on ne luy en veit pas seulement siller les yeux. C'est quelque chose de ramener l'ame à ces imaginations, c'est plus d'y joindre les effects, toutesfois il n'est pas impossible: mais de les joindre avec telle perseverance et constance, que d'en establir son train ordinaire, certes en ces entreprinses si esloignées de l'usage commun, il est quasi incroyable qu'on le puisse. Voyla pourquoy comme il fust quelquefois rencontré en sa maison, tançant bien asprement avecques sa soeur, et luy estant reproché de faillir en cela à son indifferance: Quoy? dit-il, faut-il qu'encore cette femmelette serve de tesmoignage à mes regles? Un' autre fois, qu'on le veit se deffendre d'un chien: Il est, dit-il, tres-difficile de despouiller entierement l'homme: et se faut mettre en devoir, et efforcer de combattre les choses, premierement par les effects; mais au pis aller par la raison et par les discours. Il y a environ sept ou huict ans, qu'à deux lieuës d'icy, un homme de village, qui est encore vivant, ayant la teste de long temps rompue par la jalousie de sa femme, revenant un jour de la besongne, et elle le bien-veignant de ses crialleries accoustumées, entra en telle furie, que sur le champ à tout la serpe qu'il tenoit encore en ses mains, s'estant moissonné tout net les pieces qui la mettoyent en fievre, les luy jetta au nez. Et il se dit, qu'un jeune gentil-homme des nostres, amoureux et gaillard, ayant par sa perseverance amolli en fin le coeur d'une belle maistresse, desesperé, de ce que sur le point de la charge, il s'estoit trouvé mol luy mesmes et deffailly, et que, non viriliter Iners senile penis extulerat caput, il s'en priva soudain revenu au logis, et l'envoya, cruelle et sanglante victime pour la purgation de son offence. Si c'eust esté par discours et religion, comme les Prestres de Cibele, que ne dirions nous d'une si hautaine entreprise? Depuis peu de jours à Bragerac à cinq lieuës de ma maison, contremont la riviere de Dordoigne, une femme, ayant esté tourmentée et battue le soir avant, de son mary chagrin et fascheux de sa complexion, delibera d'eschapper à sa rudesse au prix de sa vie, et s'estant à son lever accointée de ses voisines comme de coustume, leur laissa couler quelque mot de recommendation de ses affaires, prit une sienne soeur par la main, la mena avec elle sur le pont, et apres avoir pris congé d'elle, comme par maniere de jeu, sans montrer autre changement ou alteration, se precipita du hault en bas, en la riviere, où elle se perdit. Ce qu'il y a de plus en cecy, c'est que ce conseil meurit une nuict entiere dans sa teste. C'est bien autre chose, des femmes Indiennes: car estant leur coustume aux maris d'avoir plusieurs femmes, et à la plus chere d'elles, de se tuer apres son mary, chacune par le dessein de toute sa vie, vise à gaigner ce poinct, et cet advantage sur ses compagnes: et les bons offices qu'elles rendent à leur mary, ne regardent autre recompence que d'estre preferées à la compagnie de sa mort. ubi mortifero jacta est fax ultima lecto, Uxorum fusis stat pia turba comis: Et certamen habent lethi, quæ viva sequatur Conjugium, pudor est non licuisse mori: Ardent victrices, et flammæ pectora præbent, Imponuntque suis ora perusta viris. Un homme escrit encore en noz jours, avoir veu en ces nations Orientales, cette coustume en credit, que non seulement les femmes s'enterrent apres leurs maris, mais aussi les esclaves, desquelles il a eu jouïssance. Ce qui se faict en cette maniere: Le mary estant trespassé, la vefve peut, si elle veut (mais peu le veulent) demander deux ou trois mois d'espace à disposer de ses affaires. Le jour venu elle monte à cheval, parée comme à nopces: et d'une contenance gaye, va, dit elle, dormir avec son espoux, tenant en sa main gauche un miroüer, une flesche en l'autre. S'estant ainsi promenée en pompe, accompagnée de ses amis et parents, et de grand peuple, en feste, elle est tantost rendue au lieu public, destiné à tels spectacles. C'est une grande place, au milieu de laquelle il y a une fosse pleine de bois: et joignant icelle, un lieu relevé de quatre ou cinq marches: sur lequel elle est conduitte, et servie d'un magnifique repas. Apres lequel, elle se met à baller et à chanter: et ordonne, quand bon luy semble, qu'on allume le feu. Cela faict, elle descent, et prenant par la main le plus proche des parents de son mary, ils vont ensemble à la riviere voisine, où elle se despouille toute nue, et distribue ses joyaux et vestements à ses amis, et se va plongeant en l'eau, comme pour y laver ses pechez: Sortant de là, elle s'enveloppe d'un linge jaune de quatorze brasses de long, et donnant de rechef la main à ce parent de son mary, s'en revont sur la motte, où elle parle au peuple, et recommande ses enfans, si elle en a. Entre la fosse et la motte, on tire volontiers un rideau, pour leur oster la veuë de cette fournaise ardente: ce qu'aucunes deffendent, pour tesmoigner plus de courage. Finy qu'elle a de dire, une femme luy presente un vase plein d'huile à s'oindre la teste et tout le corps, lequel elle jette dedans le feu, quand elle en a faict: et en l'instant s'y lance elle mesme. Sur l'heure, le peuple renverse sur elle quantité de busches, pour l'empescher de languir: et se change toute leur joye en deuil et tristesse. Si ce sont personnes de moindre estoffe, le corps du mort est porté au lieu où on le veut enterrer, et là mis en son seant, la vefve à genoux devant luy, l'embrassant estroittement: et se tient en ce poinct, pendant qu'on bastit au tour d'eux, un mur, qui venant à se hausser jusques à l'endroit des espaules de la femme, quelqu'un des siens par le derriere prenant sa teste, luy tort le col: et rendu qu'elle a l'esprit, le mur est soudain monté et clos, où ils demeurent ensevelis. En ce mesme païs, il y avoit quelque chose de pareil en leurs Gymnosophistes: car non par la contrainte d'autruy, non par l'impetuosité d'un' humeur soudaine: mais par expresse profession de leur regle, leur façon estoit, à mesure qu'ils avoyent attaint certain aage, ou qu'ils se voyoient menassez par quelque maladie, de se faire dresser un bucher, et au dessus, un lict bien paré, et apres avoir festoyé joyeusement leurs amis et cognoissans, s'aller planter dans ce lict, en telle resolution, que le feu y estant mis, on ne les vist mouvoir, ny pieds ny mains: et ainsi mourut l'un d'eux, Calanus, en presence de toute l'armée d'Alexandre le Grand: Et n'estoit estimé entre eux, ny sainct ny bien heureux, qui ne s'estoit ainsi tué: envoyant son ame purgée et purifiée par le feu, apres avoir consommé tout ce qu'il y avoit de mortel et terrestre. Cette constante premeditation de toute la vie, c'est ce qui fait le miracle. Parmy noz autres disputes, celle du Fatum, s'y est meslée: et pour attacher les choses advenir et nostre volonté mesmes, à certaine et inevitable necessité, on est encore sur cet argument, du temps passé: Puis que Dieu prevoit toutes choses devoir ainsin advenir, comme il fait, sans doubte: il faut donc qu'elles adviennent ainsi. A quoy noz maistres respondent, que le voir que quelqeu chose advienne, comme nous faisons, et Dieu de mesmes (car tout luy estant present, il voit plustost qu'il ne prevoit) ce n'est pas la forcer d'advenir: voire nous voyons, à cause que les choses adviennent, et les choses n'adviennent pas, à cause que nous voyons. L'advenement fait la science, non la science l'advenement. Ce que nous voyons advenir, advient: mais il pouvoit autrement advenir: et Dieu, au registre des causes des advenements qu'il a en sa prescience, y a aussi celles qu'on appelle fortuites, et les volontaires, qui despendent de la liberté qu'il a donné à nostre arbitrage, et sçait que nous faudrons, par ce que nous aurons voulu faillir. Or j'ay veu assez de gens encourager leurs troupes de cette necessité fatale: car si nostre heure est attachée à certain point, ny les harquebusades ennemies, ny nostre hardiesse, ny nostre fuite et couardise, ne la peuvent avancer ou reculer. Cela est beau à dire, mais cherchez qui l'effectuera: et s'il est ainsi, qu'une forte et vive creance, tire apres soy les actions de mesme, certes cette foy, dequoy nous remplissons tant la bouche, estmerveilleusement legere en noz siecles: sinon que le mespris qu'elle a des oeuvres, luy face desdaigner leur compagnie. Tant y a, qu'à ce mesme propos, le sire de Joinville tesmoing croyable autant que tout autre, nous racomte des Bedoins, nation meslée aux Sarrasins, ausquels le Roy sainct Louys eut affaire en la terre saincte, qu'ils croyoient si fermement en leur religion les jours d'un chacun estre de toute eternité prefix et contez, d'une preordonnance inevitable, qu'ils alloyent à la guerre nudz, sauf un glaive à la turquesque, et le corps seulement couvert d'un linge blanc: et pour leur plus extreme maudisson, quand ils se courroussoient aux leurs, ils avoyent tousjours en la bouche: Maudit sois tu, comme celuy, qui s'arme de peur de la mort. Voyla bien autre preuve de creance, et de foy, que la nostre. Et de ce rang est aussi celle que donnerent ces deux religieux de Florence, du temps de nos peres. Estans en quelque controverse de science, ils s'accorderent, d'entrer tous deux dans le feu, en presence de tout le peuple, et en la place publique, pour la verification chacun de son party: et en estoyent des-ja les apprests tous faicts, et la chose justement sur le poinct de l'execution, quand elle fut interrompue par un accident improuveu. Un jeune seigneur Turc, ayant faict un signalé fait d'armes de sa personne, à la veuë des deux battailles, d'Amurath et de l'Huniade, prestes à se donner: enquis par Amurath, qui l'avoit en si grande jeunesse et inexperience (car c'estoit la premiere guerre qu'il eust veu) remply d'une si genereuse vigueur de courage: Respondit, qu'il avoit eu pour souverain precepteur de vaillance, un lievre. Quelque jour estant à la chasse, dit-il, je descouvry un lievre en forme: et encore que j'eusse deux excellents levriers à mon costé: si me sembla-il, pour ne le faillir point, qu'il valloit mieux y employer encore mon arc: car il me faisoit fort beau jeu. Je commençay à descocher mes flesches: et jusques à quarante, qu'il y en avoit en ma trousse: non sans l'assener seulement, mais sans l'esveiller. Apres tout, je descoupplay mes levriers apres, qui n'y peurent non plus. J'apprins par là, qu'il avoit esté couvert par sa destinée: et que, ny les traits, ny les glaives ne portent, que par le congé de nostre fatalité, laquelle il n'est en nous de reculer ny d'avancer. Ce compte doit servir, à nous faire veoir en passant, combien nostre raison est flexible à toute sorte d'images. Un personnage grand d'ans, de nom, de dignité, et de doctrine, se vantoit à moy d'avoir esté porté à certaine mutation tres-importante de sa foy, par une incitation estrangere, aussi bizarre: et au reste si mal concluante, que je la trouvoy plus forte au revers: Luy l'appelloit miracle: et moy aussi, à divers sens. Leurs historiens disent, que la persuasion, estant populairement semée entre les Turcs de la fatale et imployable prescription de leurs jours, ayde apparemment à les asseurer aux dangers. Et je cognois un grand Prince, qui en fait heureusement son proffit: soit qu'il la croye, soit qu'il la prenne pour excuse, à se hazarder extraordinairement: pourveu que fortune ne se lasse trop tost, de luy faire espaule. Il n'est point advenu de nostre memoire, un plus admirable effect de resolution, que de ces deux qui conspirerent la mort du Prince d'Orenge. C'est merveille, comment on peut eschauffer le second, qui l'executa, à une entreprinse, en laquelle il estoit si mal advenu à son compagnon, y ayant apporté tout ce qu'il pouvoit. Et sur cette trace, et de mesmes armes, aller entreprendre un Seigneur, armé d'une si fraiche instruction de deffiance, puissant de suitte d'amis, et de force corporelle, en sa sale, parmy ses gardes, en une ville toute à sa devotion. Certes il y employa une main bien determinée, et un courage esmeu d'une vigoreuse passion. Un poignard est plus seur, pour assener, mais d'autant qu'il a besoing de plus de mouvement, et de vigueur de bras, que n'a un pistolet, son coup est plus subject à estre gauchy, ou troublé. Que celuy là, ne courust à une mort certaine, je n'y fay pas grand doubte: car les esperances, dequoy on eust sçeu l'amuser, ne pouvoient loger en entendement rassis: et la conduite de son exploit, monstre, qu'il n'en avoit pas faute, non plus que de courage. Les motifs d'une si puissante persuasion, peuvent estre divers, car nostre fantasie fait de soy et de nous, ce qu'il luy plaist. L'execution qui fut faicte pres d'Orleans, n'eut rien de pareil, il y eut plus de hazard que de vigueur: le coup n'estoit pas à la mort, si la fortune ne l'eust rendu tel: et l'entreprise de tirer estant à cheval, et de loing, et à un qui se mouvoit au bransle de son cheval, fut l'entreprise d'un homme, qui aymoit mieux faillir son effect, que faillir à se sauver. Ce qui suyvit apres le monstra. Car il se transit et s'enyvra de la pensée de si haute execution, si qu'il perdit entierement son sens, et à conduire sa fuite, et à conduire sa langue, en ses responces. Que luy falloit-il, que recourir à ses amis au travers d'une riviere? C'est un moyen, où je me suis jetté à moindres dangers, et que j'estime de peu de hazard, quelque largeur qu'ait le passage, pourveu que vostre cheval trouve l'entrée facile, et que vous prevoyez au delà, un bord aysé selon le cours de l'eau. L'autre, quand on luy prononça son horrible sentence: J'y estois preparé, dit-il, je vous estonneray de ma patience. Les Assassins, nation dependant de la Phoenicie, sont estimés entre les Mahumetans, d'une souveraine devotion et pureté de moeurs. Ils tiennent, que le plus court chemin à gaigner Paradis, c'est de tuer quelqu'un de religion contraire. Parquoy, on l'a veu souvent entreprendre, à un ou deux, en pourpoinct, contre des ennemis puissans, au prix d'une mort certaine, et sans aucun soing de leur propre danger. Ainsi fut assassiné (ce mot est emprunté de leur nom) nostre Comte Raimond de Tripoli, au milieu de sa ville: pendant noz entreprinses de la guerre saincte. Et pareillement Conrad Marquis de Mont-ferrat, les meurtriers conduits au supplice, tous enflez et fiers d'un si beau chef d'oeuvre. CHAPITRE XXX D'un enfant monstrueux CE comte s'en ira tout simple: car je laisse aux medecins d'en discourir. Je vis avant hier un enfant que deux hommes et une nourrisse, qui se disoient estre le pere, l'oncle, et la tante, conduisoient, pour tirer quelque soul de le monstrer, à cause de son estrangeté. Il estoit en tout le reste d'une forme commune, et se soustenoit sur ses pieds, marchoit et gasouilloit, environ comme les autres de mesme aage: il n'avoit encore voulu prendre autre nourriture, que du tetin de sa nourrisse: et ce qu'on essaya en ma presence de luy mettre en la bouche, il le maschoit un peu, et le rendoit sans avaller: ses cris sembloient bien avoir quelque chose de particulier: il estoit aagé de quatorze mois justement. Au dessoubs de ses tetins, il estoit pris et collé à un autre enfant, sans teste, et qui avoit le conduit du dos estouppé, le reste entier: car il avoit bien l'un bras plus court, mais il luy avoit esté rompu par accident, à leur naissance: ils estoyent joints face à face, et comme si un plus petit enfant en vouloit accoler un plus grandelet. La joincture et l'espace par où ils se tenoient n'estoit que de quatre doigts, ou environ, en maniere, que si vous retroussiez cet enfant imparfaict, vous voyiez au dessoubs le nombril de l'autre: ainsi la cousture se faisoit entre les tetins et son nombril. Le nombril de l'imparfaict ne se pouvoit voir, mais ouy bien tout le reste de son ventre. Voyla comme ce qui n'estoit pas attaché, comme bras, fessier, cuisses et jambes, de cet imparfaict, demouroient pendants et branslans sur l'autre, et luy pouvoit aller sa longueur jusques à my jambe. La nourrice nous adjoustoit, qu'il urinoit par tous les deux endroicts: aussi estoient les membres de cet autre nourris, et vivans, et en mesme poinct que les siens, sauf qu'ils estoient plus petits et menus. Ce double corps, et ces membres divers, se rapportans à une seule teste, pourroient bien fournir de favorable prognostique au Roy, de maintenir soubs l'union de ses loix, ces parts et pieces diverses de nostre estat: Mais de peur que l'evenement ne le desmente, il vaut mieux le laisser passer devant: car il n'est que de deviner en choses faictes, Ut quum facta sunt, tum ad conjecturam aliqua interpretatione revocantur: comme on dit d'Epimenides qu'il devinoit à reculons. Je vien de voir un pastre en Medoc, de trente ans ou environ, qui n'a aucune monstre des parties genitales: il a trois trous par où il rend son eau incessamment, il est barbu, a desir, et recherche l'attouchement des femmes. Ce que nous appellons monstres, ne le sont pas à Dieu, qui voit en l'immensité de son ouvrage, l'infinité des formes, qu'il y a comprinses. Et est à croire, que cette figure qui nous estonne, se rapporte et tient, à quelque autre figure de mesme genre, incognu à l'homme. De sa toute sagesse, il ne part rien que bon, et commun, et reglé: mais nous n'en voyons pas l'assortiment et la relation. Quod crebro videt, non miratur, etiam si, cur fiat nescit. Quod ante non vidit, id, si evenerit, ostentum esse censet. Nous appellons contre nature, ce qui advient contre la coustume. Rien n'est que selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison universelle et naturelle, chasse de nous l'erreur et l'estonnement que la nouvelleté nous apporte. CHAPITRE XXXI De la cholere PLUTARQUE est admirable par tout: mais principalement, où il juge des actions humaines. On peut voir les belles choses, qu'il dit en la comparaison de Lycurgus, et de Numa, sur le propos de la grande simplesse que ce nous est, d'abandonner les enfans au gouvernement et à la charge de leurs peres. La plus part de noz polices, comme dit Aristote, laissent à chascun, en maniere des Cyclopes, la conduitte de leurs femmes et de leurs enfants, selon leur folle et indiscrete fantasie. Et quasi les seules, Lacedemonienne et Cretense, ont commis aux loix la discipline de l'enfance. Qui ne voit qu'en un estat tout despend de son education et nourriture? et cependant sans aucune discretion, on la laisse à la mercy des parens, tant fols et meschants qu'ils soient. Entre autres choses combien de fois ma-il prins envie, passant par nos ruës, de dresser une farce, pour venger des garçonnetz, que je voyoy escorcher, assommer, et meurtrir à quelque pere ou mere furieux, et forcenez de colere. Vous leur voyez sortir le feu et la rage des yeux, rabie secur incendente feruntur Præcipites, ut saxa jugis abrupta, quibus mons Subtrahitur, clivóque latus pendente recedit. (et selon Hippocrates les plus dangereuses maladies sont celles qui desfigurent le visage) à tout une voix tranchante et esclatante, souvent contre qui ne fait que sortir de nourrisse. Et puis les voyla estroppiez, eslourdis de coups: et nostre justice qui n'en fait compte, comme si ces esboittements et eslochements n'estoient pas des membres de nostre chose publique. Gratum est quód patriæ civem populoque dedisti, Si facis vi patriæ sit idoneus, utilis agris, Utilis et bellorum et pacis rebus agendis. Il n'est passion qui esbranle tant la sincerité des jugements, que la cholere. Aucun ne feroit doubte de punir de mort, le juge, qui par cholere auroit condamné son criminel: pourquoy est-il non plus permis aux peres, et aux pedantes, de fouetter les enfans, et les chastier estans en cholere? Ce n'est plus correction, c'est vengeance: Le chastiement tient lieu de medecine aux enfans; et souffririons nous un medecin, qui fust animé et courroucé contre son patient? Nous mesmes, pour bien faire, ne devrions jamais mettre la main sur noz serviteurs, tandis que la cholere nous dure: Pendant que le pouls nous bat, et que nous sentons de l'esmotion, remettons la partie: les choses nous sembleront à la verité autres, quand nous serons r'accoisez et refroidis. C'est la passion qui commande lors, c'est la passion qui parle, ce n'est pas nous. Au travers d'elle, les fautes nous apparoissent plus grandes, comme les corps au travers d'un brouillas: Celuy qui a faim, use de viande, mais celuy qui veut user de chastiement, n'en doit avoir faim ny soif. Et puis, les chastiemens, qui se font avec poix et discretion, se reçoivent bien mieux, et avec plus de fruit, de celuy qui les souffre. Autrement, il ne pense pas avoir esté justement condamné, par un homme agité d'ire et de furie: et allegue pour sa justification, les mouvements extraordinaires de son maistre, l'inflammation de son visage, les sermens inusitez, et cette sienne inquietude, et precipitation temeraire. Ora tument ira, nigrescunt sanguine venæ, Lumina Gorgoneo sævius igne micant. Suetone recite, que Caïus Rabirius, ayant esté condamné par Cæsar, ce qui luy servit le plus envers le peuple (auquel il appella) pour luy faire gaigner sa cause, ce fut l'animosité et l'aspreté que Cæsar avoit apporté en ce jugement. Le dire est autre chose que le faire, il faut considerer le presche à part, et le prescheur à part: Ceux-là se sont donnez beau jeu en nostre temps, qui ont essayé de choquer la verité de nostre Eglise, par les vices des ministres d'icelle: elle tire ses tesmoignages d'ailleurs. C'est une sotte façon d'argumenter, et qui rejetteroit toutes choses en confusion. Un homme de bonnes moeurs, peut avoir des opinions faulces, et un meschant peut prescher verité, voire celuy qui ne la croit pas. C'est sans doubte une belle harmonie, quand le faire, et le dire vont ensemble: et je ne veux pas nier, que le dire, lors que les actions suyvent, ne soit de plus d'authorité et efficace: comme disoit Eudamidas, oyant un philosophe discourir de la guerre; Ces propos sont beaux, mais celuy qui les dit, n'en est pas croyable, car il n'a pas les oreilles accoustumées au son de la trompette. Et Cleomenes oyant un Rhetoricien harenguer de la vaillance, s'en print fort à rire: et l'autre s'en scandalizant, il luy dit; J'en ferois de mesmes, si c'estoit une arondelle qui en parlast: mais si c'estoit une aigle, je l'orrois volontiers. J'apperçois, ce me semble, és escrits des anciens, que celuy qui dit ce qu'il pense, l'assene bien plus vivement, que celuy qui se contrefaict. Oyez Cicero parler de l'amour de la liberté: oyez en parler Brutus, les escrits mesmes vous sonnent que cettuy-cy estoit homme pour l'achepter au prix de la vie. Que Cicero pere d'eloquence, traitte du mespris de la mort, que Seneque en traite aussi, celuy la traine languissant, et vous sentez qu'il vous veut resoudre de chose, dequoy il n'est pas resolu. Il ne vous donne point de coeur, car luy-mesmes n'en a point:: l'autre vous anime et enflamme. Je ne voy jamais autheur, mesmement de ceux qui traictent de la vertu et des actions, que je ne recherche curieusement quel il a esté. Car les Ephores à Sparte voyans un homme dissolu proposer au peuple un advis utile, luy commanderent de se taire, et prierent un homme de bien, de s'en attribuer l'invention, et le proposer. Les escrits de Plutarque, à les bien savourer, nous le descouvrent assez; et je pense le cognoistre jusques dans l'ame: si voudrois-je que nous eussions quelques memoires de sa vie: Et me suis jetté en ce discours à quartier, à propos du bon gré que je sens à Aul. Gellius de nous avoir laissé par escrit ce compte de ses moeurs, qui revient à mon subject de la cholere. Un sien esclave mauvais homme et vicieux, mais qui avoit les oreilles aucunement abbreuvées des leçons de philosophie, ayant esté pour quelque sienne faute despouillé par le commandement de Plutarque; pendant qu'on le fouettoit, grondoit au commencement, que c'estoit sans raison, et qu'il n'avoit rien faict: mais en fin, se mettant à crier et injurier bien à bon escient son maistre, luy reprochoit qu'il n'estoit pas philosophe, comme il s'en vantoit: qu'il luy avoit souvent ouy dire, qu'il estoit laid de se courroucer, voire qu'il en avoit faict un livre: et ce que lors tout plongé en la colere, il le faisoit si cruellement battre, desmentoit entierement ses escrits. A cela Plutarque, tout froidement et tout rassis; Comment, dit-il, rustre, à quoy juges tu que je sois à cette heure courroucé? mon visage, ma voix, ma couleur, ma parolle, te donne elle quelque tesmoignage que je sois esmeu? Je ne pense avoir ny les yeux effarouchez, ny le visage troublé, ny un cry effroyable: rougis-je? escume-je? m'eschappe-il de dire chose dequoy j'aye à me repentir? tressaulx-je? fremis-je de courroux? car pour te dire, ce sont là les vrais signes de la cholere. Et puis se destournant à celuy qui fouettoit: Continuez, luy dit-il, tousjours vostre besongne, pendant que cettuy-cy et moy disputons: Voyla son comte. Archytas Tarentinus revenant d'une guerre, où il avoit esté Capitaine general, trouva tout plein de mauvais mesnage en sa maison, et ses terres en friche, par le mauvais gouvernement de son receveur: et l'ayant fait appeller: Va, luy dit-il, que si je n'estois en cholere, je t'estrillerois bien. Platon de mesme, s'estant eschauffé contre l'un de ses esclaves, donna à Speusippus charge de le chastier, s'excusant d'y mettre la main luy-mesme, sur ce qu'il estoit courroucé. Charillus Lacedemonien, à un Elote qui se portoit trop insolemment et audacieusement envers luy: Par les Dieux, dit-il, si je n'estois courroucé, je te ferois tout à cette heure mourir. C'est une passion qui se plaist en soy, et qui se flatte. Combien de fois nous estans esbranlez soubs une fauce cause, si on vient à nous presenter quelque bonne deffence ou excuse, nous despitons nous contre la verité mesme et l'innocence? J'ay retenu à ce propos un merveilleux exemple de l'antiquité. Piso personnage par tout ailleurs de notable vertu, s'estant esmeu contre un sien soldat, dequoy revenant seul du fourrage, il ne luy sçavoit rendre compte, où il avoit laissé un sien compagnon, tinst pour averé qu'il l'avoit tué, et le condamna soudain à la mort. Ainsi qu'il estoit au gibet, voicy arriver ce compagnon esgaré: toute l'armée en fit grand' feste, et apres force caresses et accollades des deux compagnons, le bourreau meine l'un et l'autre, en la presence de Piso, s'attendant bien toute l'assistance que ce luy seroit à luy-mesmes un grand plaisir: mais ce fut au rebours, car par honte et despit, son ardeur qui estoit encore en son effort, se redoubla: et d'une subtilité que sa passion luy fournit soudain, il en fit trois coulpables, par ce qu'il en avoit trouvé un innocent: et les fit depescher tous trois: Le premier soldat, par ce qu'il y avoit arrest contre luy: le second qui s'estoit esgaré, par ce qu'il estoit cause de la mort de son compagnon; et le bourreau pour n'avoir obey au commandement qu'on luy avoit faict. Ceux qui ont à negocier avec des femmes testues, peuvent avoir essayé à quelle rage on les jette, quand on oppose à leur agitation, le silence et la froideur, et qu'on desdaigne de nourrir leur courroux. L'orateur Celius estoit merveilleusement cholere de sa nature: A un, qui souppoit en sa compagnie, homme de molle et douce conversation, et qui pour ne l'esmouvoir, prenoit party d'approuver tout ce qu'il disoit, et d'y consentir: luy ne pouvant souffrir son chagrin, se passer ainsi sans aliment: Nie moy quelque chose, de par les Dieux, dit-il, affin que nous soyons deux. Elles de mesmes, ne se courroucent, qu'affin qu'on se contre-courrouce, à l'imitation des loix de l'amour. Phocion à un homme qui luy troubloit son propos, en l'injuriant asprement, n'y fit autre chose que se taire, et luy donner tout loisir d'espuiser sa cholere: cela faict, sans aucune mention de ce trouble, il recommença son propos, en l'endroict où il l'avoit laissé. Il n'est replique si piquante comme est un tel mespris. Du plus cholere homme de France (et c'est tousjours imperfection, mais plus excusable à un homme militaire: car en cet exercice il y a certes des parties, qui ne s'en peuvent passer) je dy souvent, que c'est le plus patient homme que je cognoisse à brider sa cholere: elle l'agite de telle violence et fureur, magno veluti cùm flamma sonore Virgea suggeritur costis undantis aheni, Exultántque æstu latices, furit intus aquaï Fumidus atque altè spumis exuberat amnis, Nec jam se capit unda, volat vapor ater ad auras, qu'il faut qu'il se contraingne cruellement, pour la moderer: Et pour moy, je ne sçache passion, pour laquelle couvrir et soustenir, je peusse faire un tel effort. Je ne voudrois mettre la sagesse à si haut prix: Je ne regarde pas tant ce qu'il fait, que combien il luy couste à ne faire pis. Un autre se vantoit à moy, du reglement et douceur de ses moeurs, qui est, à la verité singuliere: je luy disois, que c'estoit bien quelque chose, notamment à ceux, comme luy, d'eminente qualité, sur lesquels chacun a les yeux, de se presenter au monde tousjours bien temperez: mais que le principal estoit de prouvoir au dedans, et à soy-mesme: et que ce n'estoit pas à mon gré, bien mesnager ses affaires, que de se ronger interieurement: ce que je craignois qu'il fist, pour maintenir ce masque, et ceste reglée apparence par le dehors. On incorpore la cholere en la cachant: comme Diogenes dit à Demosthenes, lequel de peur d'estre apperceu en une taverne, se reculoit au dedans: Tant plus tu te recules arriere, tant plus tu y entres. Je conseille qu'on donne plustost une buffe à la jouë de son valet, un peu hors de saison, que de gehenner sa fantasie, pour representer ceste sage contenance: Et aymerois mieux produire mes passions, que de les couver à mes despens: Elles s'alanguissent en s'esvantant, et en s'exprimant: Il vaut mieux que leur poincte agisse au dehors, que de la plier contre nous. Omnia vitia in aperto leviora sunt: et tunc perniciosissima, quum simulata sanitate subsidunt. J'advertis ceux, qui ont loy de se pouvoir courroucer en ma famille, premierement qu'ils mesnagent leur cholere, et ne l'espandent pas à tout prix: car cela en empesche l'effect et le poids. La criaillerie temeraire et ordinaire, passe en usage, et fait que chacun la mesprise: celle que vous employez contre un serviteur pour son larcin, ne se sent point, d'autant que c'est celle mesme qu'il vous a veu employer cent fois contre luy, pour avoir mal rinsé un verre, ou mal assis une escabelle. Secondement, qu'ils ne se courroussent point en l'air, et regardent que leur reprehension arrive à celuy de qui ils se plaignent: car ordinairement ils crient, avant qu'il soit en leur presence, et durent à crier un siecle apres qu'il est party, Et secum petulans amentia certat. Ils s'en prennent à leur ombre, et poussent ceste tempeste, en lieu, où personne n'en est ny chastié ny interessé, que du tintamarre de leur voix, tel qui n'en peut mais. J'accuse pareillement aux querelles, ceux qui bravent et se mutinent sans partie: il faut garder ces Rodomontades, où elles portent. Mugitus veluti cùm prima in prælia taurus Terrificos ciet, atque irasci in cornua tentat, Arboris obnixus trunco, ventosque lacessit Ictibus, et sparsa ad pugnam proludit arena. Quand je me courrouce, c'est le plus vifvement, mais aussi le plus briefvement, et secretement que je puis: je me pers bien en vistesse, et en violence, mais non pas en trouble: si que j'aille jettant à l'abandon, et sans choix, toute sorte de parolles injurieuses, et que je ne regarde d'assoir pertinemment mes pointes, où j'estime qu'elles blessent le plus: car je n'y employe communement, que la langue. Mes valets en ont meilleur marché aux grandes occasions qu'aux petites: Les petites me surprennent: et le mal'heur veut, que depuis que vous estes dans le precipice, il n'importe, qui vous ayt donné le bransle: vous allez tousjours jusques au fons. La cheute se presse, s'esmeut, et se haste d'elle mesme. Aux grandes occasions cela me paye, qu'elles sont si justes, que chacun s'attend d'en voir naistre une raisonnable cholere: je me glorifie à tromper leur attente: je me bande et prepare contre celles cy, elles me mettent en cervelle, et menassent de m'emporter bien loing si je les suivoy. Ayséement je me garde d'y entrer, et suis assez fort, si je l'attens, pour repousser l'impulsion de ceste passion, quelque violente cause qu'elle aye: mais si elle me preoccupe, et saisit une fois, elle m'emporte, quelque vaine cause qu'elle aye. Je marchande ainsin avec ceux qui peuvent contester avec moy: Quand vous me sentirez esmeu le premier, laissez moy aller à tort ou à droict, j'en feray de mesme à mon tour. La tempeste ne s'engendre que de la concurrence des choleres, qui se produisent volontiers l'une de l'autre, et ne naissent en un poinct. Donnons à chacune sa course, nous voyla tousjours en paix. Utile ordonnance, mais de difficile execution. Par fois m'advient il aussi, de representer le courroussé, pour le reiglement de ma maison, sans aucune vraye emotion. A mesure que l'aage me rend les humeurs plus aigres, j'estudie à m'y opposer, et feray si je puis que je seray d'oresenavant d'autant moins chagrin et difficile, que j'auray plus d'excuse et d'inclination à l'estre: quoy que parcydevant je l'aye esté, entre ceux qui le sont le moins. Encore un mot pour clorre ce pas. Aristote dit, que la colere sert par fois d'armes à la vertu et à la vaillance. Cela est vray-semblable: toutesfois ceux qui y contredisent, respondent plaisamment, que c'est un'arme de nouvel usage: car nous remuons les autres armes, ceste cy nous remue: nostre main ne la guide pas, c'est elle qui guide nostre main: elle nous tient, nous ne la tenons pas. CHAPITRE XXXII Defence de Seneque et de Plutarque LA familiarité que j'ay avec ces personnages icy, et l'assistance qu'ils font à ma vieillesse, et à mon livre massonné purement de leurs despouïlles, m'oblige à espouser leur honneur. Quant à Seneque, parmy-une miliasse de petits livrets, que ceux de la Religion pretendue reformée font courir pour la deffence de leur cause, qui partent par fois de bonne main, et qu'il est grand dommage n'estre embesoignée à meilleur subject, j'en ay veu autres fois, qui pour alonger et remplir la similitude qu'il veut trouver, du gouvernement de nostre pauvre feu Roy Charles neufiesme, avec celuy de Neron, apparie feu Monsieur le Cardinal de Lorraine avec Seneque, leurs fortunes, d'avoir esté tous deux les premiers au gouvernement de leurs princes, et quant et quant leurs moeurs, leurs conditions, et leurs deportemens. Enquoy à mon opinion il fait bien de l'honneur audict Seigneur Cardinal: car encore que je soys de ceux qui estiment autant son esprit, son eloquence, son zele envers sa religion et service de son Roy, et sa bonne fortune, d'estre nay en un siecle, où il fust si nouveau, et si rare, et quant et quant si necessaire pour le bien public, d'avoir un personnage Ecclesiastique de telle noblesse et dignité, suffisant et capable de sa charge: si est-ce qu'à confesser la verité, je n'estime sa capacité de beaucoup pres telle, ny sa vertu si nette et entiere, ny si ferme, que celle de Seneque. Or ce livre, dequoy je parle, pour venir à son but, fait une description de Seneque tres-injurieuse, ayant emprunté ces reproches de Dion l'historien, duquel je ne crois aucunement le tesmoignage. Car outre qu'il est inconstant, qui apres avoir appellé Seneque tres-sage tantost, et tantost ennemy mortel des vices de Neron, le fait ailleurs, avaritieux, usurier, ambitieux, lasche, voluptueux, et contrefaisant le philosophe à fauces enseignes: sa vertu paroist si vive et vigoureuse en ses escrits, et la defence y est si claire à aucunes de ces imputations, comme de sa richesse et despence excessive, que je n'en croiroy aucun tesmoignage au contraire. Et d'avantage, il est bien plus raisonnable, de croire en telles choses les historiens Romains, que les Grecs et estrangers. Or Tacitus et les autres, parlent tres- honorablement, et de sa vie et de sa mort: et nous le peignent en toutes choses personnage tres-excellent et tres-vertueux. Et je ne veux alleguer autre reproche contre le jugement de Dion, que cestuy-cy, qui est inevitable: c'est qu'il a le sentiment si malade aux affaires Romaines, qu'il ose soustenir la cause de Julius Cæsar contre Pompeius, et d'Antonius contre Cicero. Venons à Plutarque: Jean Bodin est un bon autheur de nostre temps, et accompagné de beaucoup plus de jugement que la tourbe des escrivailleurs de son siecle, et merite qu'on le juge et considere. Je le trouve un peu hardy en ce passage de sa Methode de l'histoire, où il accuse Plutarque non seulement d'ignorance (surquoy je l'eusse laissé dire: car cela n'est pas de mon gibier) mais aussi en ce que cet autheur escrit souvent des choses incroyables et entierement fabuleuses (ce sont ses mots.) S'il eust dit simplement, les choses autrement qu'elles ne sont, ce n'estoit pas grande reprehension: car ce que nous n'avons pas veu, nous le prenons des mains d'autruy et à credit: et je voy qu'à escient il recite par fois diversement mesme histoire: comme le jugement des trois meilleurs capitaines qui eussent onques esté, faict par Hannibal, il est autrement en la vie de Flaminius, autrement en celle de Pyrrhus. Mais de le charger d'avoir pris pour argent content, des choses incroyables et impossibles, c'est accuser de faute de jugement, le plus judicieux autheur du monde. Et voicy son exemple: Comme (ce dit-il) quand il recite qu'un enfant de Lacedemone se laissa deschirer tout le ventre à un renardeau, qu'il avoit desrobé, et le tenoit caché soubs sa robe, jusques à mourir plustost que de descouvrir son larecin. Je trouve en premier lieu cet exemple mal choisi: d'autant qu'il est bien malaisé de borner les efforts des facultez de l'ame, là où des forces corporelles, nous avons plus de loy de les limiter et cognoistre: Et à ceste cause, si c'eust esté à moy à faire, j'eusse plustost choisi un exemple de ceste seconde sorte: et il y en a de moins croyables: Comme entre autres, ce qu'il recite de Pyrrhus, que tout blessé qu'il estoit, il donna si grand coup d'espée à un sien ennemy armé de toutes pieces, qu'il le fendit du haut de la teste jusques au bas, si que le corps se partit en deux parts. En son exemple, je n'y trouve pas grand miracle, ny ne reçois l'excuse de quoy il couvre Plutarque, d'avoir adjousté ce mot (comme on dit) pour nous advertir, et tenir en bride nostre creance. Car si ce n'est aux choses receuës par authorité et reverence d'ancienneté ou de religion, il n'eust voulu ny recevoir luy mesme, ny nous proposer à croire, choses de soy incroyables: Et que ce mot (comme on dit) il ne l'employe pas en ce lieu pour cet effect, il est aysé à voir par ce que luy mesme nous raconte ailleurs sur ce subject de la patience des enfans Lacedemoniens, des exemples advenuz de son temps plus mal-aisez à persuader: Comme celuy que Cicero a tesmoigné aussi avant luy, pour avoir, à ce qu'il dit, esté sur les lieux: Que jusques à leur temps, il se trouvoit des enfans en ceste preuve de patience, à quoy on les essayoit devant l'autel de Diane, qui souffroyent d'y estre fouëtez jusques à ce que le sang leur couloit par tout non seulement sans s'escrier, mais encores sans gemir, et aucuns jusques à y laisser volontairement la vie. Et ce que Plutarque aussi recite, avec cent autres tesmoins, qu'au sacrifice, un charbon ardent s'estant coulé dans la manche d'un enfant Lacedemonien, ainsi qu'il encensoit, il se laissa brusler tout le bras, jusques à ce que la senteur de la chair cuyte en vint aux assistans. Il n'estoit rien selon leur coustume, où il leur allast plus de là reputation, ny dequoy ils eussent à souffrir plus de blasme et de honte, que d'estre surpris en larecin. Je suis si imbu de la grandeur de ces hommes là, que non seulement il ne me semble, comme à Bodin, que son conte soit incroyable, que je ne le trouve pas seulement rare et estrange. L'histoire Spartaine est pleine de mille plus aspres exemples et plus rares: elle est à ce prix toute miracle. Marcellinus recite sur ce propos du larecin, que de son temps il ne s'estoit encores peu trouver aucune sorte de tourment, qui peust forcer les Egyptiens surpris en ce mesfaict: qui estoit fort en usage entre eux, à dire seulement leur nom. Un paisan Espagnol estant mis à la gehenne sur les complices de l'homicide du præteur Lucius Piso, crioit au milieu des tourmens, que ses amis ne bougeassent, et l'assistassent en toute seureté, et qu'il n'estoit pas en la douleur, de luy arracher un mot de confession, et n'en eut on autre chose, pour le premier jour: Le lendemain, ainsi qu'on le ramenoit pour recommencer son tourment, s'esbranlant vigoureusement entre les mains de ses gardes, il alla froisser sa teste contre une paroy, et s'y tua. Epicharis ayant saoulé et lassé la cruauté des satellites de Neron, et soustenu leur feu, leurs batures, leurs engins, sans aucune voix de revelation de sa conjuration, tout un jour: rapportée à la gehenne l'endemain, les membres touts brisez, passa un lasset de sa robbe dans l'un bras de sa chaize, à tout un noeud coulant, et y fourrant sa teste, s'estrangla du pois de son corps: Ayant le courage d'ainsi mourir, et se desrober aux premiers tourments, semble elle pas à escient avoir presté sa vie à ceste espreuve de sa patience du jour precedent, pour se moquer de ce tyran, et encourager d'autres à semblable entreprinse contre luy? Et qui s'enquerra à nos argoulets, des experiences qu'ils ont euës en ces guerres civiles; il se trouvera des effets de patience, d'obstination et d'opiniastreté, par- my nos miserables siecles, et en ceste tourbe molle et effeminée, encore plus que l'Egyptienne, dignes d'estre comparez à ceux que nous venons de reciter de la vertu Spartaine. Je sçay qu'il s'est trouvé des simples paysans, s'estre laissez griller la plante des pieds, ecrazer le bout des doigts à tout le chien d'une pistole, pousser les yeux sanglants hors de la teste, à force d'avoir le front serré d'une corde, avant que de s'estre seulement voulu mettre à rançon. J'en ay veu un, laissé pour mort tout nud dans un fossé, ayant le col tout meurtry et enflé, d'un licol qui y pendoit encore, avec lequel on l'avoit tirassé toute la nuict, à la queuë d'un cheval, le corps percé en cent lieux, à coups de dague, qu'on luy avoit donné, non pas pour le tuer, mais pour luy faire de la douleur et de la crainte: qui avoit souffert tout cela, et jusques à y avoir perdu parolle et sentiment, resolu, à ce qu'il me dit, de mourir plustost de mille morts (comme de vray, quant à sa souffrance, il en avoit passé une toute entiere) avant que rien promettre: et si estoit un des plus riches laboureurs de toute la contrée. Combien en a lon veu se laisser patiemment brusler et rotir, pour des opinions empruntées d'autruy, ignorées et incognues? J'ay cogneu cent et cent femmes (car ils disent que les testes de Gascongne ont quelque prerogative en cela) que vous eussiez plustost faict mordre dans le fer chaut, que de leur faire desmordre une opinion qu'elles eussent conçeuë en cholere. Elles s'exasperent à l'encontre des coups et de la contrainte. Et celuy qui forgea le conte de la femme, qui pour aucune correction de menaces, et bastonnades, ne cessoit d'appeller son mary pouïlleux, et qui precipitée dans l'eau haussoit encores en s'estouffant, les mains, et faisoit au dessus de sa teste, signe de tuer des poux: forgea un conte, duquel en verité tous les jours, on voit l'image expresse en l'opiniastreté des femmes. Et est l'opiniastreté soeur de la constance, au moins en vigueur et fermeté. Il ne faut pas juger ce qui est possible, et ce qui ne l'est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens, comme j'ay dit ailleurs: Et est une grande faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: ce que je ne dis pas pour Bodin: de faire difficulté de croire d'autruy, ce qu'eux ne sçauroient faire, ou ne voudroient. Il semble à chascun que la maistresse forme de l'humaine nature est en luy: selon elle, il faut regler tous les autres. Les allures qui ne se rapportent aux siennes, sont faintes et fauces. Luy propose lon quelque chose des actions ou facultez d'un autre? la premiere chose qu'il appelle à la consultation de son jugement, c'est son exemple: selon qu'il en va chez luy, selon cela va l'ordre du monde. O l'asnerie dangereuse et insupportable! Moy je considere aucuns hommes fort loing au dessus de moy, notamment entre les anciens: et encores que je recognoisse clairement mon impuissance à les suyvre de mille pas, je ne laisse pas de les suyvre à veuë, et juger les ressorts qui les haussent ainsin, desquels j'apperçoy aucunement en moy les semences: comme je fay aussi de l'extreme bassesse des esprits, qui ne m'estonne, et que je ne mescroy non plus. Je voy bien le tour que celles là se donnent pour se monter, et j'admire leur grandeur: et ces eslancemens que je trouve tres-beaux, je les embrasse: et si mes forces n'y vont, au moins mon jugement s'y applique tres-volontiers. L'autre exemple qu'il allegue des choses incroyables, et entierement fabuleuses, dictes par Plutarque: c'est qu'Agesilaus fut mulcté par les Ephores pour avoir attiré à soy seul, le coeur et lavolonté de ses citoyens. Je ne sçay quelle marque de fauceté il y treuve: mais tant y a, que Plutarque parle là des choses qui luy devoyent estre beaucoup mieux cognuës qu'à nous: et n'estoit pas nouveau en Grece, de voir les hommes punis et exilez, pour cela seul, d'agreer trop à leurs citoyens: tesmoin l'Ostracisme et le Petalisme. Il y a encore en ce mesme lieu, un'autre accusation qui me pique pour Plutarque, où il dit qu'il à bien assorty de bonne foy, les Romains, aux Romains, et les Grecs entre eux, mais non les Romains aux Grecz, tesmoin (dit-il) Demosthenes et Cicero, Caton et Aristides, Sylla et Lisander, Marcellus et Pelopidas, Pompeius et Agesilaus, estimant qu'il a favorisé les Grecz, de leur avoir donné des compaignons si dispareils. C'est justement attaquer ce que Plutarque a de plus excellent et loüable. Car en ses comparaisons (qui est la piece plus admirable de ses oeuvres, et en laquelle à mon advis il s'est autant pleu) la fidelité et syncerité de ses jugemens, esgale leur profondeur et leur poix. C'est un philosophe, qui nous apprend la vertu. Voyons si nous le pourrons garentir de ce reproche de prevarication et fauceté. Ce que je puis penser avoir donné occasion à ce jugement, c'est ce grand et esclatant lustre des noms Romains, que nous avons en la teste: il ne nous semble point, que Demosthenes puisse esgaler la gloire d'un consul, proconsul, et questeur de ceste grande republique. Mais qui considerera la verité de la chose, et les hommes en eux mesmes, à quoy Plutarque à plus visé, et a balancer leurs moeurs, leurs naturels, leur suffisance, que leur fortune: je pense au rebours de Bodin, que Ciceron et le vieux Caton, en doivent de reste à leurs compaignons. Pour son dessein, j'eusse plustost choisi l'exemple du jeune Caton comparé à Phocion: car en ce païr, il se trouveroit une plus vray-semblable disparité à l'advantage du Romain. Quant à Marcellus, Sylla, et Pompeius, je voy bien que leurs exploits de guerre sont plus enflez, glorieux, et pompeux, que ceux des Grecs, que Plutarque leur apparie: mais les actions les plus belles et vertueuses, non plus en la guerre qu'ailleurs, ne sont pas tousjours les plus fameuses. Je voy souvent des noms de capitaines, estouffez soubs la splendeur d'autres noms, de moins de merite: tesmoin Labienus, Ventidius, Telesinus et plusieurs autres. Et à le prendre par là, si j'avois à me plaindre pour les Grecs, pourrois-je pas dire, que beaucoup moins est Camillus comparable à Themistocles, les Gracches à Agis et Cleomenes, Numa à Lycurgus? Mais c'est folie de vouloir juger d'un traict, les choses à tant de visages. Quand Plutarque les compare, il ne les esgale pas pourtant. Qui plus disertement et conscientieusement, pourroit remarquer leurs differences? Vient-il à parangonner les victoires, les exploits d'armes, la puissance des armées conduites par Pompeius, et ses triumphes, avec ceux d'Agesilaus? Je ne croy pas, dit-il, que Xenophon mesme, s'il estoit vivant, encore qu'on luy ait concedé d'escrire tout ce qu'il a voulu à l'advantage d'Agesilaus, osast le mettre en comparaison. Parle- il de conferer Lysander à Sylla: Il n'y a (dit-il) point de comparaison, ny en nombre de victoires, ny en hazard de batailles: car Lysander ne gaigna seulement que deux batailles navales, etc. Cela, ce n'est rien desrober aux Romains: Pour les avoir simplement presentez aux Grecz, il ne leur peut avoir fait injure, quelque disparité qui y puisse estre: Et Plutarque ne les contrepoise pas entiers: il n'y a en gros aucune preference: il apparie les pieces et les circonstances, l'une apres l'autre, et les juge separément. Parquoy, si on le vouloit convaincre de faveur, il falloit en esplucher quelque jugement particulier: ou dire en general, qu'il auroit failly d'assortir tel Grec à tel Romain: d'autant qu'il y en auroit d'autres plus correspondans pour les apparier, et se rapportans mieux. CHAPITRE XXXIII L'histoire de Spurina LA philosophie ne pense pas avoir mal employé ses moyens, quand elle a rendu à la raison, la souveraine maistrise de nostre ame, & l'authorité de tenir en bride nos appetits. Entre lesquels ceux qui jugent qu'il n'en y a point de plus violens, que ceux que l'amour engendre, ont cela pour leur opinion, qu'ils tiennent au corps & à l'ame, & que tout l'homme en est possedé: en maniere que la santé mesmes en depend, & est la medecine par fois contrainte de leur servir de maquerellage. Mais au contraire, on pourroit aussi dire, que le meslange du corps y apporte du rabais, & de l'affoiblissement: car tels desirs sont subjects à satieté, & capables de remedes materiels. Plusieurs ayans voulu delivrer leurs ames des alarmes continuelles que leur donnoit cet appetit, se sont servis d'incision & destranchement des parties esmeuës & alterées. D'autres en ont du tout abatu la force, & l'ardeur, par frequente application de choses froides, comme de neige, & de vinaigre. Les haires de nos aieulx estoient de cet usage: c'est une matiere tissue de poil de cheval, dequoy les uns d'entr'eux faisoient des chemises, & d'autres des ceintures à gehenner leurs reins. Un Prince me disoit, il n'y a pas long temps, que pendant sa jeunesse, un jour de feste solemne, en la cour du Roy François premier, où tout le monde estoit paré, il luy print envie de se vestir de la haire, qui est encore chez luy, de monsieur son pere: mais quelque devotion qu'il eust, qu'il ne sceut avoir la patience d'attendre la nuict pour se despouïller, & en fut long temps malade: adjoustant qu'il ne pensoit pas qu'il y eust chaleur de jeunesse si aspre, que l'usage de ceste recepte ne peust amortir: toutesfois à l'advanture ne les a-il pas essayées les plus cuisantes: Car l'experience nous faict voir, qu'une telle esmotion, se maintient bien souvent soubs des habits rudes & marmiteux: & que les haires ne rendent pas tousjours heres ceux qui les portent. Xenocrates y proceda plus rigoureusement: car ses disciples pour essayer sa continence, luy ayants fourré dans son lict, Laïs, ceste belle & fameuse courtisane toute nuë, sauf les armes de sa beauté & folastres apasts, ses phyltres: sentant qu'en despit de ses discours, & de ses regles, le corps revesche commençoit à se mutiner, il se fit brusler les membres, qui avoient presté l'oreille à ceste rebellion. Là où les passions qui sont toutes en l'ame, comme l'ambition, l'avarice, & autres, donnent bien plus à faire à la raison: car elle n'y peut estre secourue, que de ses propres moyens: ny ne sont ces appetits là, capables de satieté: voire ils s'esguisent & augmentent par la jouyssance. Le seul exemple de Julius Cæsar, peut suffire à nous montrer la disparité de ces appetits: car jamais homme ne fut plus addonné aux plaisirs amoureux. Le soin curieux qu'il avoit de sa personne, en est un tesmoignage, jusques à se servir à cela, des moyens les plus lascifs qui fussent lors en usage: comme de se faire pinceter tout le corps, & farder de parfums d'une extreme curiosité: & de soy il estoit beau personnage, blanc, de belle & allegre taille, le visage plein, les yeux bruns & vifs, s'il en faut croire Suetone: car les statues, qui se voyent de luy à Rome ne rapportent pas bien par tout, à ceste peinture. Outre ses femmes, qu'il changea quatre fois, sans conter les amours de son enfance, avec le Roy de Bithynie Nicomedes, il eut le pucelage de ceste tant renommée Royne d'Ægypte, Cleopatra: tesmoin le petit Cæsarion, qui en nasquit. Il fit aussi l'amour à Eunoé Royne de Mauritanie: & à Rome, à Posthumia, femme de Servius Sulpitius: à Lollia, de Gabinius: à Tertulla, de Crassus, & à Mutia mesme, femme du grand Pompeius. Qui fut la cause, disent les historiens Romains, pourquoy son mary la repudia, ce que Plutarque confesse avoir ignoré. Et les Curions pere & fils reprocherent depuis à Pompeius, quand il espousa la fille de Cæsar, qu'il se faisoit gendre d'un homme qui l'avoit fait coqu, & que luy-mesme avoit accoustumé d'appeller Ægysthus. Il entretint outre tout ce nombre, Servilia soeur de Caton, & mere de Marcus Brutus, dont chacun tient que proceda ceste grande affection qu'il portoit à Brutus: par ce qu'il estoit nay en temps, auquel il y avoit apparence qu'il fust issu de luy. Ainsi j'ay raison, ce me semble, de le prendre pour homme extremement addonné à ceste desbauche, & de complexion tres-amoureuse. Mais l'autre passion de l'ambition, dequoy il estoit aussi infiniment blessé, venant à combattre celle là, elle luy fit incontinent perdre place. Me ressouvenant sur ce propos de Mehemed, celuy qui subjugua Constantinople, & apporta la finale extermination du nom Grec: je ne sçache point où ces deux passions se trouvent plus egalement balancées: pareillement indefatigable ruffien, & soldat. Mais quand en sa vie, elles se presentent en concurrence l'une de l'autre, l'ardeur querelleuse gourmande tousjours l'amoureuse ardeur. Et ceste- cy, encore que ce fust hors sa naturelle saison, ne regaigna pleinement l'authorité souveraine, que quand il se trouva en grande vieillesse, incapable de plus soustenir le faix des guerres. Ce qu'on recite pour un exemple contraire de Ladislaus Roy de Naples, est remarquable: Que bon capitaine, courageux, & ambitieux, il se proposoit pour fin principale de son ambition, l'execution de sa volupté, & jouïssance de quelque rare beauté. Sa mort fut de mesme. Ayant rengé par un siege bien poursuivy, la ville de Florence si à destroit, que les habitants estoient apres à composer de sa victoire: il la leur quitta pourveu qu'ils luy livrassent une fille de leur ville dequoy il avoit ouy parler, de beauté excellente. Force fut de la luy accorder, & garantir la publique ruine par une injure privée. Elle estoit fille d'un medecin fameux de son temps: lequel se trouvant engagé en si villaine necessité, se resolut à une haute entreprinse. Comme chacun paroit sa fille & l'attournoit d'ornements & joyaux, qui la peussent rendre aggreable à ce nouvel amant, luy aussi luy donna un mouchoir exquis en senteur & en ouvrage, duquel elle eust à se servir en leurs premieres approches: meuble, qu'elles n'y oublient guere en ces quartiers là. Ce mouchoir empoisonné selon la capacité de son art, venant à se frotter à ces chairs esmeuës & pores ouverts, inspira son venin si promptement, qu'ayant soudain changé leur sueur chaude en froide, ils expirerent entre les bras l'un de l'autre. Je m'en revay à Cæsar. Ses plaisirs ne luy firent jamais desrober une seule minute d'heure, ny destourner un pas des occasions qui se presentoient pour son aggrandissement: Ceste passion regenta en luy si souverainement toutes les autres, & posseda son ame d'une authorité si pleine, qu'elle l'emporta où elle voulut. Certes j'en suis despit: quand je considere au demeurant, la grandeur de ce personnage, & les merveilleuses parties qui estoient en luy: tant de suffisance en toute sorte de sçavoir, qu'il n'y a quasi science en quoy il n'ait escrit: il estoit tel orateur, que plusieurs ont preferé son eloquence à celle de Cicero: & luy-mesmes, à mon advis, n'estimoit luy devoir guere en ceste partie: Et ses deux Anticatons, furent principalement escrits pour contre-balancer le bien dire, que Cicero avoit employé en son Caton. Au demeurant, fut-il jamais ame si vigilante, si active, & si patiente de labeur que la sienne? Et sans doubte, encore estoit elle embellie de plusieurs rares semences de vertu, je dy vives, naturelles, & non contrefaictes. Il estoit singulierement sobre, & si peu delicat en son manger, qu'Oppius recite, qu'un jour luy ayant esté presenté à table, en quelque sauce de l'huyle medecinée, au lieu d'huyle simple, il en mangea largement, pour ne faire honte à son hoste. Une autrefois, il fit fouëtter son boulenger, pour luy avoir servy d'autre pain que celuy du commun. Caton mesme avoit accoustumé de dire de luy, que c'estoit le premier homme sobre, qui se fust acheminé à la ruyne de son pays. Et quant à ce que ce mesme Caton l'appella un jour yvrongne, cela advint en ceste façon. Estans tous deux au Senat, où il se parloit du fait de la conjuration de Catilina, de laquelle Cæsar estoit soupçonné, on luy vint apporter de dehors, un brevet à cachetes: Caton estimant que ce fust quelque chose, dequoy les conjurez l'advertissent, le somma de le luy donner: ce que Cæsar fut contrainct de faire, pour eviter un plus grand soupçon. C'estoit de fortune une lettre amoureuse, que Servilia soeur de Caton luy escrivoit: Caton l'ayant leuë, la luy rejetta, en luy disant: Tien yvrongne. Cela, dis-je, fut plustost un mot de desdain & de colere, qu'un expres reproche de ce vice: comme souvent nous injurions ceux qui nous faschent, des premieres injures qui nous viennent à la bouche, quoy qu'elles ne soyent nullement deuës à ceux à qui nous les attachons. Joinct que ce vice que Caton luy reproche, est merveilleusement voisin de celuy, auquel il avoit surpris Cæsar: car Venus & Bacchus se conviennent volontiers, à ce que dit le proverbe: mais chez moy Venus est bien plus allegre, accompaignée de la sobrieté. Les exemples de sa douceur, & de sa clemence, envers ceux qui l'avoient offencé sont infinis: je dis outre ceux qu'il donna, pendant le temps que la guerre civile estoit encore en son progrés, desquels il fait luy-mesmes assez sentir par ses escrits, qu'il se servoit pour amadouër ses ennemis, & leur faire moins craindre sa future domination & sa victoire. Mais si faut il dire que ces exemples là s'ils ne sont suffisans à nous tesmoigner sa naïve douceur, ils nous montrent au moins une merveilleuse confiance & grandeur de courage, en ce personnage. Il luy est advenu souvent, de renvoyer des armées toutes entieres à son ennemy, apres les avoir vaincuës, sans daigner seulement les obliger par serment, sinon de le favoriser, aumoins de se contenir sans luy faire la guerre: il a prins trois & quatre fois tels capitaines de Pompeius, & autant de fois remis en liberté. Pompeius declaroit ses ennemis, tous ceux qui ne l'accompaignoient à la guerre: & luy fit proclamer qu'il tenoit pour amis tous ceux qui ne bougeoient, & qui ne s'armoyent effectuellement contre luy. A ceux de ses capitaines, qui se desroboient de luy pour aller prendre autre condition, il r'envoioit encore les armes, chevaux, & equipages. Les villes qu'il avoit prinses par force, il les laissoit en liberté de suyvre tel party qu'il leur plairoit, ne leur donnant autre garnison, que la memoire de sa douceur & clemence. Il deffendit le jour de sa grande bataille de Pharsale, qu'on ne mist qu'à toute extremité, la main sur les citoyens Romains. Voyla des traits bien hazardeux selon mon jugement: & n'est pas merveilles si aux guerres civiles, que nous sentons, ceux qui combattent, comme luy, l'estat ancien de leur pays, n'en imitent l'exemple: Ce sont moyens extraordinaires, & qu'il n'appartient qu'à la fortune de Cæsar, & à son admirable pourvoyance, d'heureusement conduire. Quand je considere la grandeur incomparable de ceste ame, j'excuse la victoire, de ne s'estre peu depestrer de luy, voire en ceste tres- injuste & tres-inique cause. Pour revenir à sa clemence, nous en avons plusieurs naifs exemples, au temps de sa domination, lors que toutes choses estants reduites en sa main, il n'avoit plus à se feindre. Caius Memmius avoit escrit contre luy des oraisons tres- poignantes, ausquelles il avoit bien aigrement respondu: si ne laissa-il bien tost apres d'ayder à le faire Consul. Caius Calvus qui avoit faict plusieurs epigrammes injurieux contre luy, ayant employé de ses amis pour le reconcilier, Cæsar se convia luy- mesme à luy escrire le premier. Et nostre bon Catulle, qui l'avoit testonné si rudement sous le nom de Mamurra, s'en estant venu excuser à luy, il le fit ce jour mesme soupper à sa table. Ayant esté adverty d'aucuns qui parloient mal de luy, il n'en fit autre chose, que declarer en une sienne harangue publique, qu'il en estoit adverty. Il craignoit encore moins ses ennemis, qu'il ne les haissoit. Aucunes conjurations & assemblees, qu'on faisoit contre sa vie, luy ayants esté descouvertes, il se contenta de publier par edit qu'elles luy estoient cognuës, sans autrement en poursuyvre les autheurs. Quant au respect qu'il avoit à ses amis: Caius Oppiu svoyageant avec luy, & se trouvant mal, il luy quitta un seul logis qu'il y avoit, & coucha toute la nuict sur la dure & au descouvert. Quant à sa justice, il fit mourir un sien serviteur, qu'il aimoit singulierement, pour avoir couché avecques la femme d'un chevalier Romain, quoy que personne ne s'en plaignist. Jamais homme n'apporta, ny plus de moderation en sa victoire, ny plus de resolution en la fortune contraire. Mais toutes ces belles inclinations furent alterées & estouffées, par ceste furieuse passion ambitieuse à laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peut aisément maintenir, qu'elle tenoit le timon & le gouvernail de toutes ses actions. D'un homme liberal, elle en rendit un voleur publique, pour fournir à ceste profusion & largesse, & luy fit dire ce vilain & tres-injuste mot, que si les plus meschans & perdus hommes du monde, luy avoyent esté fidelles, au service de son agrandissement, il les cheriroit & avanceroit de son pouvoir, aussi bien que les plus gens de bien: L'enyvra d'une vanité si extreme, qu'il osoit se vanter en presence de ses concitoyens, d'avoir rendu ceste grande Republique Romaine, un nom sans forme & sans corps: & dire que ses responces devoyent meshuy servir de loix: & recevoir assis, le corps du Senat venant vers luy: & souffrir qu'on l'adorast, & qu'on luy fist en sa presence des honneurs divins. Somme, ce seul vice, à mon advis, perdit en luy le plus beau, & le plus riche naturel qui fut onques: & a rendu sa memoire abominable à tous les gens de bien, pour avoir voulu chercher sa gloire de la ruyne de son païs, & subversion de la plus puissante, & fleurissante chose publique que le monde verra jamais. Il se pourroit bien au contraire, trouver plusieurs exemples de grands personnages, ausquels la volupté à faict oublier la conduicte de leurs affaires, comme Marcus Antonius, & autres: mais où l'amour & l'ambition seroient en esgale balance, & viendroient à se choquer de forces pareilles, je ne fay aucun doubte, que ceste-cy ne gaignast le prix de la maistrise. Or pour me remettre sur mes brisées, c'est beaucoup de pouvoir brider nos appetits, par le discours de la raison, ou de forcer nos membres, par violence, à se tenir en leur devoir: Mais de nous fouëtter pour l'interest de nos voisins, de non seulement nous deffaire de ceste douce passion, qui nous chatouïlle, du plaisir que nous sentons de nous voir aggreables à autruy, & aymez & recherchez d'un chascun: mais encore de prendre en haine, & à contre-coeur nos graces, qui en sont cause, & condemner nostre beauté, par ce que quelqu'autre s'en eschauffe, je n'en ay veu guere d'exemples: cestuy-cy en est. Spurina jeune homme de la Toscane, Qualis gemma micat fulvum quæ dividit aurum, Aut collo decus aut capiti, vel quale per artem Inclusum buxo aut Ericia teberintho Lucet ebur, estant doüé d'une singuliere beauté, & si excessive, que les yeux plus continents, ne pouvoient en souffrir l'esclat continemment, ne se contentant point de laisser sans secours tant de fiévre & de feu, qu'il alloit attisant par tout, entra en furieux despit contre soy-mesmes, & contre ces riches presens, que nature luy avoit faits: comme si on se devoit prendre à eux, de la faute d'autruy: & détailla, & troubla à force de playes, qu'il se fit à escient, & de cicatrices, la parfaicte proportion & ordonnance que nature avoit si curieusement observée en son visage. Pour en dire mon advis: j'admire telles actions, plus que je ne les honnore. Ces excez sont ennemis de mes reigles. Le dessein en fut beau, & conscientieux: mais, à mon advis, un peu manque de prudence. Quoy? si sa laideur servit depuis à en jetter d'autres au peché de mespris & de haine, ou d'envie, pour la gloire d'une si rare recommandation: ou de calomnie, interpretant ceste humeur, à une forcenée ambition. Y a-il quelque forme, delaquelle le vice ne tire, s'il veult, occasion à s'exercer en quelque maniere? Il estoit plus juste, & aussi plus glorieux, qu'il fist de ces dons de Dieu un subject de vertu exemplaire, & de reiglement. Ceux, qui se desrobent aux offices communs, & à ce nombre infini de reigles espineuses, à tant de visages, qui lient un homme d'exacte preud'hommie, en la vie civile: font, à mon gré, une belle espargne: quelque pointe d'aspreté peculiere qu'ils s'enjoignent. C'est aucunement mourir, pour fuir la peine de bien vivre. Ils peuvent avoir autre prix, mais le prix de la difficulté, il ne m'a jamais semblé qu'ils l'eussent. Ny qu'en malaiaisance, il y ait rien audelà, de se tenir droit emmy les flots de la presse du monde, respondant & satisfaisant loyalement à touts les membres de sa charge. Il est à l'adventure plus facile, de se passer nettement de tout le sexe, que de se maintenir deuëment de tout poinct, en la compagnie de sa femme. Et a l'on dequoy couler plus incurieusement, en la pauvreté, qu'en l'abondance, justement dispensée. L'usage, conduit selon raison, a plus d'aspreté, que n'a l'abstinence. La moderation est vertu bien plus affaireuse, que n'est la souffrance. Le bien vivre du jeune Scipion, a mille façons: Le bien vivre de Diogenes, n'en a qu'une. Ceste-cy surpasse d'autant en innocence les vies ordinaires, comme les exquises & accomplies la surpassent en utilité & en force. CHAPITRE XXXIV Observation sur les moyens de faire la guerre, de Julius Cæsar ON recite de plusieurs chefs de guerre, qu'ils ont eu certains livres en particuliere recommandation, comme le grand Alexandre, Homere: Scipion Aphricain, Xenophon: Marcus Brutus, Polybius: Charles cinquiesme, Philippe de Comines. Et dit-on de ce temps, que Machiavel est encores ailleurs en credit: Mais le feu Mareschal Strossy, qui avoit pris Cæsar pour sa part, avoit sans doubte bien mieux choisi: car à la verité ce devroit estre le breviaire de tout homme de guerre, comme estant le vray et souverain patron de l'art militaire. Et Dieu sçait encore de quelle grace, et de quelle beauté il a fardé ceste riche matiere, d'une façon de dire si pure, si delicate, et si parfaicte, qu'à mon goust, il n'y a aucuns escrits au monde, qui puissent estre comparables aux siens, en ceste partie. Je veux icy enregistrer certains traicts particuliers et rares, sur le faict de ses guerres, qui me sont demeurez en memoire. Son armée estant en quelque effroy, pour le bruit qui couroit des grandes forces, que menoit contre luy le Roy Juba, au lieu de rabattre l'opinion que ses soldats en avoyent prise, et appetisser les moyens de son ennemy, les ayant faict assembler pour les r'asseurer et leur donner courage, il print une voye toute contraire à celle que nous avons accoustumé: car il leur dit qu'ils ne se missent plus en peine de s'enquerir des forces que menoit l'ennemy, et qu'il en avoit eu bien certain advertissement: et lors il leur en fit le nombre surpassant de beaucoup, et la verité, et la renommée, qui en couroit en son armée. Suivant ce que conseille Cyrus en Xenophon: D'autant que la tromperie n'est pas de tel interest, de trouver les ennemis par effect plus foibles qu'on avoit esperé: que de les trouver à la verité bien forts, apres les avoir jugez foibles par reputation. Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement, sans se mesler de contreroller, ou parler des desseins de leur Capitaine; lesquels il ne leur communiquoit que sur le poinct de l'execution: et prenoit plaisir s'ils en avoyent descouvert quelque chose, de changer sur le champ d'advis, pour les tromper: et souvent pour cet effect ayant assigné un logis en quelque lieu, il passoit outre, et allongeoit la journée, notamment s'il faisoit mauvais temps et pluvieux. Les Souisses, au commencement de ses guerres de Gaule, ayans envoyé vers luy pour leur donner passage au travers des terres des Romains; estant deliberé de les empescher par force, il leur contrefit toutesfois un bon visage, et print quelques jours de delay à leur faire responce, pour se servir de ce loisir, à assembler son armée. Ces pauvres gens ne sçavoyent pas combien il estoit excellent mesnager du temps: car il redit maintes-fois, que c'est la plus souveraine partie d'un Capitaine, que la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui est en ses exploicts, à la verité, inouye et incroyable. S'il n'estoit pas fort conscientieux en cela, de prendre advantage sur son ennemy, sous couleur d'un traicté d'accord: il l'estoit aussi peu, en ce qu'il ne requeroit en ses soldats autre vertu que la vaillance, ny ne punissoit guere autres vices, que la mutination, et la desobeyssance. Souvent apres ses victoires, il leur laschoit la bride à toute licence, les dispensant pour quelque temps des regles de la discipline militaire, adjoustant à cela, qu'il avoit des soldats si bien creez, que tous perfumez et musquez, ils ne laissoyent pas d'aller furieusement au combat. De vray, il aymoit qu'ils fussent richement armez, et leur faisoit porter des harnois gravez, dorez et argentez: afin que le soing de la conservation de leurs armes, les rendist plus aspres à se deffendre. Parlant à eux, il les appelloit du nom de compagnons, que nous usons encore: ce qu'Auguste son successeur reforma, estimant qu'il l'avoit faict pour la necessité de ses affaires, et pour flatter le coeur de ceux qui ne le suyvoient que volontairement: Rheni mihi Cæsar in undis Dux erat, hic socius, facinus quos inquinat, æquat. mais que cette façon estoit trop rabbaissée, pour la dignité d'un Empereur et general d'armée, et remit en train de les appeller seulement soldats. A cette courtoisie, Cæsar mesloit toutesfois une grande severité, à les reprimer. La neufiesme legion s'estant mutinée au pres de Plaisance, il la cassa avec ignominie, quoy que Pompeius fust lors encore en pieds, et ne la reçeut en grace qu'avec plusieurs supplications. Il les rappaisoit plus par authorité et par audace, que par douceur. Là où il parle de son passage de la riviere du Rhin, vers l'Allemaigne, il dit qu'estimant indigne de l'honneur du peuple Romain, qu'il passast son armée à navires, il fit dresser un pont, afin qu'il passast à pied ferme. Ce fut là, qu'il bastit ce pont admirable, dequoy il dechiffre particulierement la fabrique: car il ne s'arreste si volontiers en nul endroit de ses faits, qu'à nous representer la subtilité de ses inventions, en telle sorte d'ouvrages de main. J'y ay aussi remarqué cela, qu'il fait grand cas de ses exhortations aux soldats avant le combat: car où il veut montrer avoir esté surpris, ou pressé, il allegue tousjours cela, qu'il n'eut pas seulement loisir de haranguer son armée. Avant cette grande battaille contre ceux de Tournay; Cæsar, dict-il, ayant ordonné du reste, courut soudainement, où la fortune le porta, pour exhorter ses gens; et rencontrant la dixiesme legion, il n'eut loisir de leur dire, sinon, qu'ils eussent souvenance de leur vertu accoustumée, qu'ils ne s'estonnassent point, et soustinsent hardiment l'effort des adversaires: et par ce que l'ennemy estoit des-ja approché à un ject de traict, il donna le signe de la battaille: et de là estant passé soudainement ailleurs pour en encourager d'autres, il trouva qu'ils estoyent des-ja aux prises: voyla ce qu'il en dit en ce lieu là. De vray, sa langue luy a faict en plusieurs lieux de bien notables services, et estoit de son temps mesme, son eloquence militaire en telle recommendation, que plusieurs en son armée recueilloyent ses harangues: et par ce moyen, il en fut assemblé des volumes, qui ont duré long temps apres luy. Son parler avoit des graces particulieres; si que ses familiers, et entre autres Auguste, oyant reciter ce qui en avoit esté recueilly, recognoissoit jusques aux phrases, et aux mots, ce qui n'estoit pas du sien. La premiere fois qu'il sortit de Rome, avec charge publique, il arriva en huict jours à la riviere du Rhone, ayant dans son coche devant luy un secretaire ou deux qui escrivoyent sans cesse, et derriere luy, celuy qui portoit son espée. Et certes quand on ne feroit qu'aller, à peine pourroit-on atteindre à cette promptitude, dequoy tousjours victorieux ayant laissé la Gaule, et suivant Pompeius à Brindes, il subjuga l'Italie en dixhuict jours; revint de Brindes à Rome; de Rome il s'en alla au fin fond de l'Espagne; où il passa des difficultez extremes, en la guerre contre Affranius et Petreius, et au long siege de Marseille: de là il s'en retourna en la Macedoine, battit l'armée Romaine à Pharsale; passa de là, suivant Pompeius, en Ægypte, laquelle il subjuga; d'Ægypte il vint en Syrie, et au pays de Pont, où il combattit Pharnaces; de là en Afrique, où il deffit Scipion et Juba; et rebroussa encore par l'Italie en Espagne, où il deffit les enfans de Pompeius. Ocior et cæli flammis et tigride fæa. Ac veluti montis saxum de vertice præceps Cum ruit avulsum vento, seu turbidus imber Proluit, aut annis soluit sublapsa vetustas, Fertur in abruptum magno mons improbus actu, Exultatque solo, silvas, armenta, virósque, Involvens secum. Parlant du siege d'Avaricum, il dit, que c'estoit sa coustume, de se tenir nuict et jour pres des ouvriers, qu'il avoit en besoigne. En toutes entreprises de consequence, il faisoit tousjours la descouverte luy mesme, et ne passa jamais son armée en lieu, qu'il n'eust premierement recognu. Et si nous croyons Suetone; quand il fit l'entreprise de trajetter en Angleterre, il fut le premier à sonder le gué. Il avoit accoustumé de dire, qu'il aimoit mieux la victoire qui se conduisoit par conseil que par force. Et en la guerre contre Petreius et Afranius, la fortune luy presentant une bien apparante occasion d'advantage; il la refusa, dit-il, esperant avec un peu plus de longueur, mais moins de hazard, venir à bout de ses ennemis. Il fit aussi là un merveilleux traict, de commander à tout son ost, de passer à nage la riviere sans aucune necessité, rapuitque ruens in prælia miles, Quod fugiens timuisset iter, mox uda receptis Membra fovent armis, gelidósque a gurgite, cursu Restituunt artus. Je le trouve un peu plus retenu et consideré en ses entreprinses, qu'Alexandre: car cettuy-cy semble rechercher et courir à force les dangers, comme un impetueux torrent, qui choque et attaque sans discretion et sans chois, tout ce qu'il rencontre. Sic tauri-formis volvitur Aufidus, Qui Regna Dauni perfluit Appuli Dum sævit, horrendamque cultis Diluviem meditatur agris. Aussi estoit-il embesongné en la fleur et premiere chaleur de son aage; là où Cæsar s'y print estant desja meur et bien avancé. Outre ce, qu'Alexandre estoit d'une temperature plus sanguine, cholere, et ardente: et si esmouvoit encore cette humeur par le vin, duquel Cæsar estoit tres-abstinent: Mais où les occasions de la necessité se presentoyent, et où la chose le requeroit, il ne fut jamais homme faisant meilleur marché de sa personne. Quant à moy, il me semble lire en plusieurs de ses exploicts, une certaine resolution de se perdre, pour fuyr la honte d'estre vaincu. En cette grande battaille qu'il eut contre ceux de Tournay, il courut se presenter à la teste des ennemis, sans bouclier, comme il se trouva, voyant la pointe de son armée s'esbranler: ce qui luy est advenu plusieurs autres-fois. Oyant dire que ses gens estoyent assiegez, il passa desguisé au travers l'armée ennemie, pour les aller fortifier de sa presence. Ayant traversé à Dirrachium, avec bien petites forces, et voyant que le reste de son armée qu'il avoit laissée à conduire à Antonius, tardoit à le suivre, il entreprit luy seul de repasser la mer par une tres-grande tormente: et se desroba, pour aller reprendre le reste de ses forces; les ports de delà, et toute la mer estant saisie par Pompeius. Et quant aux entreprises qu'il a faictes à main armée, il y en a plusieurs, qui surpassent en hazard tout discours de raison militaire: car avec combien foibles moyens, entreprint-il de subjuger le Royaume d'Ægypte: et depuis d'aller attaquer les forces de Scipion et de Juba, de dix parts plus grandes que les siennes? Ces gens là ont eu je ne sçay quelle plus qu'humaine confiance de leur fortune: et disoit-il, qu'il falloit executer, non pas consulter les hautes entreprises. Apres la battaille de Pharsale, comme il eust envoyé son armée devant en Asie, et passast avec un seul vaisseau, le destroit de l'Hellespont, il rencontra en mer Lucius Cassius, avec dix gros navires de guerre: il eut le courage non seulement de l'attendre, mais de tirer droit vers luy, et le sommer de se rendre: et en vint à bout. Ayant entrepris ce furieux siege d'Alexia, où il y avoit quatre vingts mille hommes de deffence, toute la Gaule s'estant eslevée pour luy courre sus, et lever le siege, et dressé un' armée de cent neuf mille chevaux, et de deux cens quarante mille hommes de pied, quelle hardiesse et maniacle confiance fut-ce, de n'en vouloir abandonner son entreprise, et se resoudre à deux si grandes difficultez ensemble? Lesquelles toutesfois il soustint: et apres avoir gaigné cette grande battaille contre ceux de dehors, rengea bien tost à sa mercy ceux qu'il tenoit enfermez. Il en advint autant à Lucullus, au siege de Tigranocerta contre le Roy Tigranes, mais d'une condition dispareille, veu la mollesse des ennemis, à qui Lucullus avoit affaire. Je veux icy remarquer deux rares evenemens et extraordinaires, sur le faict de ce siege d'Alexia, l'un, que les Gaulois s'assemblans pour venir trouver là Cæsar, ayans faict denombrement de toutes leurs forces, resolurent en leur conseil, de retrancher une bonne partie de cette grande multitude, de peur qu'ils n'en tombassent en confusion. Cet exemple est nouveau, de craindre à estre trop: mais à le bien prendre, il est vray-semblable, que le corps d'une armée doit avoir une grandeur moderée, et reglée à certaines bornes, soit pour la difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de la conduire et tenir en ordre. Aumoins seroit il bien aisé à verifier par exemple, que ces armées monstrueuses en nombre, n'ont guere rien fait qui vaille. Suivant le dire de Cyrus en Xenophon, ce n'est pas le nombre des hommes, ains le nombre des bons hommes, qui faict l'advantage: Le demeurant servant plus de destourbier que de secours. Et Bajazet print le principal fondement à sa resolution, de livrer journée à Tamburlan, contre l'advis de tous ses Capitaines, sur ce, que le nombre innombrable des hommes de son ennemy luy donnoit certaine esperance de confusion. Scanderbech bon Juge et tres expert, avoit accoustumé de dire, que dix ou douze mille combattans fideles, devoient baster à un suffisant chef de guerre, pour garantir sa reputation en toute sorte de besoing militaire. L'autre poinct, qui semble estre contraire, et à l'usage, et à la raison de la guerre, c'est que Vercingentorix, qui estoit nommé chef et general de toutes les parties des Gaules, revoltées, print party de s'aller enfermer dans Alexia. Car celuy qui commande à tout un pays ne se doit jamais engager qu'au cas de cette extremité, qu'il y allast de sa derniere place, et qu'il n'y eust rien plus à esperer qu'en la deffence d'icelle. Autrement il se doit tenir libre, pour avoir moyen de prouvoir en general à toutes les parties de son gouvernement. Pour revenir à Cæsar, il devint avec le temps un peu plus tardif et plus consideré, comme tesmoigne son familier Oppius: estimant, qu'il ne devoit aisément hazarder l'honneur de tant de victoires, lequel, une seule defortune luy pourroit faire perdre. C'est ce que disent les Italiens, quand ils veulent reprocher cette hardiesse temeraire, qui se void aux jeunes gens, les nommants necessiteux d'honneur, bisognosi d'honore: et qu'estans encore en cette grande faim et disette de reputation, ils ont raison de la chercher à quelque prix que ce soit: ce que ne doivent pas faire ceux qui en ont desja acquis à suffisance. Il y peut avoir quelque juste moderation en ce desir de gloire, et quelque sacieté en cet appetit, comme aux autres: assez de gens le pratiquent ainsin. Il estoit bien esloigné de cette religion des anciens Romains, qui ne se vouloyent prevaloir en leurs guerres, que de la vertu simple et nayfve: Mais encore y apportoit il plus de conscience que nous ne ferions à cette heure, et n'approuvoit pas toutes sortes de moyens, pour acquerir la victoire. En la guerre contre Arjouistus, estant à parlementer avec luy, il y survint quelque remuement entre les deux armées, qui commença par la faute des gens de cheval d'Arjouistus: Sur ce tumulte, Cæsar se trouva avoir fort grand advantage sur ses ennemis, toutes- fois il ne s'en voulut point prevaloir, de peur qu'on luy peust reprocher d'y avoir procedé de mauvaise foy. Il avoit accoustumé de porter un accoustrement riche au combat, et de couleur esclatante, pour se faire remarquer. Il tenoit la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de court estants pres des ennemis. Quand les anciens Grecs vouloient accuser quelqu'un d'extreme insuffisance, ils disoyent en commun proverbe, qu'il ne sçavoit ny lire ny nager: il avoit cette mesme opinion, que la science de nager estoit tres-utile à la guerre, et en tira plusieurs commoditez: s'il avoit à faire diligence, il franchissoit ordinairement à nage les rivieres qu'il rencontroit: car il aymoit à voyager à pied, comme le grand Alexandre. En Ægypte, ayant esté forcé pour se sauver, de se mettre dans un petit batteau, et tant de gens s'y estants lancez quant et luy, qu'il estoit en danger d'aller à fons, il ayma mieux se jetter en la mer, et gaigna sa flotte à nage, qui estoit plus de deux cents pas au delà, tenant en sa main gauche ses tablettes hors de l'eau, et trainant à belles dents sa cotte darmes, afin que l'ennemy n'en jouyst, estant desja bien avancé sur l'aage. Jamais chef de guerre n'eut tant de creance sur ses soldats: Au commencement de ses guerres civiles, les centeniers luy offrirent de soudoyer chacun sur sa bourse, un homme d'armes, et les gens de pied, de le servir à leurs despens: ceux qui estoyent plus aysez, entreprenants encore à deffrayer les plus necessiteux. Feu Monsieur l'Admiral de Chastillon nous fit veoir dernierement un pareil cas en noz guerres civiles: car les François de son armée, fournissoient de leurs bourses au payement des estrangers, qui l'accompagnoient. Il ne se trouveroit guere d'exemples d'affection si ardente et si preste, parmy ceux qui marchent dans le vieux train, soubs l'ancienne police des loix. La passion nous commande bien plus vivement que la raison. Il est pourtant advenu en la guerre contre Annibal, qu'à l'exemple de la liberalité du peuple Romain en la ville, les gendarmes et Capitaines refuserent leur paye; et appelloit on au camp de Marcellus, mercenaires, ceux qui en prenoient. Ayant eu du pire aupres de Dyrrachium, ses soldats se vindrent d'eux mesmes offrir à estre chastiez et punis, de façon qu'il eut plus à les consoler qu'à les tancer. Une sienne seule cohorte, soustint quatre legions de Pompeius plus de quatre heures, jusques à ce qu'elle fut quasi toute deffaicte à coups de trait, et se trouva dans la tranchée, cent trente mille flesches. Un soldat nommé Scæva, qui commandoit à l'une des entrées, s'y maintint invincible ayant un oeil crevé, une espaule et une cuisse percées; et son escu faucé en deux cens trente lieux. Il est advenu à plusieurs de ses soldats pris prisonniers, d'accepter plustost la mort, que de vouloir promettre de prendre autre party. Granius Petronius, pris par Scipion en Affrique; Scipion apres avoir faict mourir ses compagnons, luy manda qu'il luy donnoit la vie, car il estoit homme de reng et questeur: Petronius respondit que les soldats de Cæsar avoyent accoustumé de donner la vie aux autres, non la recevoir; et se tua tout soudain de sa main propre. Il y a infinis exemples de leur fidelité: il ne faut pas oublier le traict de ceux qui furent assiegez à Salone, ville partizane pour Cæsar contre Pompeius, pour un rare accident qui y advint. Marcus Octavius les tenoit assigez; ceux de dedans estans reduits en extreme necessité de toutes choses, en maniere que pour suppleer au deffaut qu'ils avoyent d'hommes, la plus part d'entre eux y estans morts et blessez, ils avoyent mis en liberté tous leurs esclaves, et pour le service de leurs engins avoient esté contraints de coupper les cheveux de toutes les femmes, affin d'en faire des cordes; outre une merveilleuse disette de vivres; et ce neantmoins resolus de jamais ne se rendre: Apres avoir trainé ce siege en grande longueur, d'où Octavius estoit devenu plus nonchalant, et moins attentif à son entreprinse, ils choisirent un jour sur le midy, et comme ils eurent rangé les femmes et les enfans sur leurs murailles, pour faire bonne mine, sortirent en telle furie, sur les assiegeans, qu'ayants enfoncé le premier, le second, et tiers corps de garde, et le quatriesme, et puis le reste, et ayants faict du tout abandonner les tranchées, les chasserent jusques dans les navires: et Octavius mesmes se sauva à Dyrrachium, où estoit Pompeius. Je n'ay point memoire pour cett' heure, d'avoir veu aucun autre exemple, où les assiegez battent en gros les assiegeans, et gaignent la maistrise de la campagne; ny qu'une sortie ait tiré en consequence, une pure et entiere victoire de battaille. CHAPITRE XXXV De trois bonnes femmes IL n'en est pas à douzaines, comme chacun sçait; et notamment aux devoirs de mariage: car c'est un marché plein de tant d'espineuses circonstances, qu'il est malaisé que la volonté d'une femme, s'y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu'ils y soyent avec un peu meilleure condition, y ont trop affaire. La touche d'un bon mariage, et sa vraye preuve, regarde le temps que la societé dure; si elle a esté constamment douce, loyalle, et commode. En nostre siecle, elles reservent plus communément, à estaller leurs bons offices, et la vehemence de leur affection, envers leurs maris perdus: Cherchent au moins lors, à donner tesmoignage de leur bonne volonté. Tardif tesmoignage, et hors de saison. Elles preuvent plustost par là, qu'elles ne les ayment que morts. La vie est pleine de combustion, le trespas d'amour, et de courtoisie. Comme les peres cachent l'affection envers leurs enfans, elles volontiers de mesmes, cachent la leur envers le mary, pour maintenir un honneste respect. Ce mystere n'est pas de mon goust: Elles ont beau s'escheveler et s'esgratigner; je m'en vois à l'oreille d'une femme de chambre, et d'un secretaire: comment estoient-ils, comment ont-ils vescu ensemble; il me souvient tousjours de ce bon mot, jactantius mærent, quæ minus dolent. Leur rechigner est odieux aux vivans, et vain aux morts: Nous dispenserons volontiers qu'on rie apres, pourveu qu'on nous rie pendant la vie. Est-ce pas de quoy resusciter de despit: qui m'aura craché au nez pendant que j'estoy, me vienne frotter les pieds, quand je ne suis plus? S'il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n'appartient qu'à celles qui leur ont ry: celles qui ont pleuré en la vie, qu'elles rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à ces yeux moites, et à cette piteuse voix: regardez ce port, ce teinct, et l'embonpoinct de ces jouës, soubs ces grands voiles: c'est par là qu'elle parle François. Il en est peu, de qui la santé n'aille en amendant, qualité qui ne sçait pas mentir: Cette ceremonieuse contenance ne regarde pas tant derriere soy, que devant; c'est acquest, plus que payement. En mon enfance, une honneste et tresbelle dame, qui vit encores, vefve d'un prince, avoit je ne sçay quoy plus en sa parure, qu'il n'est permis par les loix de nostre vefvage: à ceux qui le luy reprochoient: C'est, disoit elle, que je ne practique plus de nouvelles amitiez, et suis hors de volonté de me remarier. Pour ne disconvenir du tout à nostre usage, j'ay icy choisi trois femmes, qui ont aussi employé l'effort de leur bonté, et affection, autour la mort de leurs maris: Ce sont pourtant exemples un peu autres, et si pressans, qu'ils tirent hardiment la vie en consequence. Pline le jeune avoit pres d'une sienne maison en Italie, un voisin merveilleusement tourmenté de quelques ulceres, qui luy estoient survenues és parties honteuses. Sa femme le voyant si longuement languir, le pria de permettre, qu'elle veist à loisir et de pres l'estat de son mal, et qu'elle luy diroit plus franchement qu'aucun autre ce qu'il avoit à en esperer. Apres avoir obtenu cela de luy, et l'avoir curieusement consideré, elle trouva qu'il estoit impossible, qu'il en peust guerir, et que tout ce qu'il avoit à attendre, c'estoit de trainer fort long temps une vie douloureuse et languissante: si luy conseilla pour le plus seur et souverain remede, de se tuer: Et le trouvant un peu mol, à une si rude entreprise: Ne pense point, luy dit-elle, mon amy, que les douleurs que je te voy souffrir ne me touchent autant qu'à toy, et que pour m'en delivrer, je ne me vueille servir moy-mesme, de cette medecine que je t'ordonne. Je te veux accompagner à la guerison, comme j'ay faict à la maladie: oste cette crainte, et pense que nous n'aurons que plaisir en ce passage, qui nous doit delivrer de tels tourmens: nous nous en irons heureusement ensemble. Cela dit, et ayant rechauffé le courage de son mary, elle resolut qu'ils se precipiteroient en la mer, par une fenestre de leur logis, qui y respondoit. Et pour maintenir jusques à sa fin, cette loyale et vehemente affection, dequoy elle l'avoit embrassé pendant sa vie, elle voulut encore qu'il mourust entre ses bras; mais de peur qu'ils ne luy faillissent, et que les estraintes de ses enlassemens, ne vinssent à se relascher par la cheute et la crainte, elle se fit lier et attacher bien estroitement avec luy, par le faux du corps; et abandonna ainsi sa vie, pour le repos de celle de son mary. Celle-là estoit de bas lieu; et parmy telle condition de gens, il n'est pas si nouveau d'y voir quelque traict de rare bonté, extrema per illos Justitia excedens terris vestigia fecit. Les autres deux sont nobles et riches, où les exemples de vertu se logent rarement. Arria femme de Cecinna Pætus, personnage consulaire, fut mere d'une autre Arria femme de Thrasea Pætus, celuy duquel la vertu fut tant renommée du temps de Neron; et par le moyen de ce gendre, mere-grand de Fannia; car la ressemblance des noms de ces hommes et femmes, et de leurs fortunes, en a fait mesconter plusieurs. Cette premiere Arria, Cecinna Pætus, son mary, ayant esté prins prisonnier par les gens de l'Empereur Claudius, apres la deffaicte de Scribonianus, duquel il avoit suivy le party: supplia ceux qui l'emmenoient prisonnier à Rome, de la recevoir dans leur navire, où elle leur seroit de beaucoup moins de despence et d'incommodité, qu'un nombre de personnes, qu'il leur faudroit, pour le service de son mary: et qu'elle seule fourniroit à sa chambre, à sa cuisine, et à tous autres offices. Ils l'en refuserent: et elle s'estant jettée dans un batteau de pescheur, qu'elle loua sur le champ, le suyvit en cette sorte depuis la Sclavonie. Comme ils furent à Rome, un jour, en presence de l'Empereur, Junia vefve de Scribonianus, s'estant accostée d'elle familierement, pour la societé de leurs fortunes, elle la repoussa rudement avec ces parolles: Moy, dit- elle, que je parle à toy, ny que je t'escoute, à toy, au giron de laquelle Scribonianus fut tué, et tu vis encores? Ces paroles, avec plusieurs autres signes, firent sentir à ses parents, qu'elle estoit pour se deffaire elle mesme, impatiente de supporter la fortune de son mary. Et Thrasea son gendre, la suppliant sur ce propos de ne se vouloir perdre, et luy disant ainsi: Quoy? si je courois pareille fortune à celle de Cecinna, voudriez vous que ma femme vostre fille en fist de mesme? Comment donc? si je le voudrois, respondit-elle: ouy, ouy, je le voudrois, si elle avoit vescu aussi long temps, et d'aussi bon accord avec toy, que j'ay faict avec mon mary. Ces responces augmentoient le soing, qu'on avoit d'elle, et faisoient qu'on regardoit de plus pres à ses deportemens. Un jour apres avoir dict à ceux qui la gardoient, Vous avez beau faire, vous me pouvez bien faire plus mal mourir, mais de me garder de mourir, vous ne sçauriez: s'eslançant furieusement d'une chaire, où elle estoit assise, elle s'alla de toute sa force chocquer la teste contre la paroy voisine: duquel coup, estant cheute de son long esvanouye, et fort blessée, apres qu'on l'eut à toute peine faite revenir: Je vous disois bien, dit-elle, que si vous me refusiez quelque façon aisée de me tuer, j'en choisirois quelque autre pour mal-aisée qu'elle fust. La fin d'une si admirable vertu fut telle: Son mary Pætus, n'ayant pas le coeur assez ferme de soy-mesme, pour se donner la mort, à laquelle la cruauté de l'Empereur le rengeoit; un jour entre autres, apres avoir premierement employé les discours et enhortements, propres au conseil, qu'elle luy donnoit à ce faire, elle print le poignart, que son mary portoit: et le tenant traict en sa main, pour la conclusion de son exhortation; Fais ainsi Pætus, luy dit-elle. Et en mesme instant, s'en estant donné un coup mortel dans l'estomach, et puis l'arrachant de sa playe, elle le luy presenta, finissant quant et quant sa vie: avec cette noble, genereuse, et immortelle parole, Pæte non dolet. Elle n'eust loisir que de dire ces trois parolles d'une si belle substance; Tien Pætus, il ne m'a point faict mal. Casta suo gladium cum traderet Arria Pæto, Quem de visceribus traxerat ipsa suis: Si qua fides, vulnus quod feci, non dolet, inquit, Sed quod tu facies, id mihi Pæte dolet. Il est bien plus vif en son naturel, et d'un sens plus riche: car et la playe, et la mort de son mary, et les siennes, tant s'en faut qu'elles luy poisassent, qu'elle en avoit esté la conseillere et promotrice: mais ayant fait cette haulte et courageuse entreprinse pour la seule commodité de son mary, elle ne regarde qu'à luy, encore au dernier traict de sa vie, et à luy oster la crainte de la suivre en mourant. Pætus se frappa tout soudain, de ce mesme glaive; honteux à mon advis, d'avoir eu besoin d'un si cher et pretieux enseignement. Pompeia Paulina, jeune et tres-noble Dame Romaine, avoit espousé Seneque, en son extreme vieillesse. Neron, son beau disciple, envoya ses satellites vers luy, pour luy denoncer l'ordonnance de sa mort, ce qui se faisoit en cette maniere. Quand les Empereurs Romains de ce temps, avoyent condamné quelque homme de qualité, ils luy mandoyent par leurs officiers de choisir quelque mort à sa poste, et de la prendre dans tel, ou tel delay, qu'ils luy faisoyent prescrire selon la trempe de leur cholere, tantost plus pressé, tantost plus long, luy donnant terme pour disposer pendant ce temps là, de ses affaires, et quelque fois luy ostant le moyen de ce faire, par la briefveté du temps: et si le condamné estrivoit à leur ordonnance, ils menoyent des gens propres à l'executer, ou luy couppant les veines des bras, et des jambes, ou luy faisant avaller du poison par force. Mais les personnes d'honneur, n'attendoyent pas cette necessité, et se servoyent de leurs propres medecins et chirurgiens à cet effect. Seneque ouyt leur charge, d'un visage paisible et asseuré, et apres, demanda du papier pour faire son testament: ce que luy ayant esté refusé par le Capitaine, il se tourne vers ses amis: Puis que je ne puis (leur dit-il) vous laisser autre chose en recognoissance de ce que je vous doy, je vous laisse au moins ce que j'ay de plus beau, à sçavoir l'image de mes moeurs et de ma vie, laquelle je vous prie conserver en vostre memoire: affin qu'en ce faisant, vous acqueriez la gloire de sinceres et veritables amis: Et quant et quant, appaisant tantost l'aigreur de la douleur, qu'il leur voyoit souffrir, par douces paroles, tantost roidissant sa voix, pour les en tancer: Où sont, disoit-il, ces beaux preceptes de la philosophie? que sont devenuës les provisions, que par tant d'années nous avons faictes, contre les accidens de la fortune? la cruauté de Neron nous estoit elle incognue? que pouvions nous attendre de celuy, qui avoit tué sa mere et son frere, sinon qu'il fist encor mourir son gouverneur, qui l'a nourry et eslevé? Apres avoir dit ces paroles en commun, il se destourne à sa femme, et l'embrassant estroittement, comme par la pesanteur de la douleur elle deffailloit de coeur et de forces, la pria de porter un peu plus patiemment cet accident, pour l'amour de luy; et que l'heure estoit venue, où il avoit à montrer, non plus par discours et par disputes, mais par effect; le fruict qu'il avoit tiré de ses estudes: et que sans doubte il embrassoit la mort, non seulement sans douleur, mais avecques allegresse. Parquoy m'amie, disoit-il, ne la des-honnore par tes larmes, affin qu'il ne semble que tu t'aimes plus que ma reputation: appaise ta douleur, et te console en la cognoissance, que tu as eu de moy, et de mes actions, conduisant le reste de ta vie, par les honnestes occupations, ausquelles tu és addonnée. A quoy Paulina ayant un peu repris ses esprits, et reschauffé la magnanimité de son courage, par une tres-noble affection: Non Seneca, respondit- elle, je ne suis pas pour vous laisser sans ma compagnie en telle necessité: je ne veux pas que vous pensiez, que les vertueux exemples de vostre vie, ne m'ayent encore appris à sçavoir bien mourir: et quand le pourroy-je ny mieux, ny plus honnestement, ny plus à mon gré qu'avecques vous? ainsi faictes estat que je m'en voy quant et vous. Lors Seneque prenant en bonne part une si belle et glorieuse deliberation de sa femme; et pour se delivrer aussi de la crainte de la laisser apres sa mort, à la mercy et cruauté de ses ennemis: Je t'avoy, Paulina, dit-il, conseillé ce qui servoit à conduire plus heureusement ta vie: tu aymes donc mieux l'honneur de la mort: vrayement je ne te l'envieray point: la constance et la resolution, soyent pareilles à nostre commune fin, mais la beauté et la gloire soit plus grande de ta part. Cela fait, on leur couppa en mesme temps les veines des bras: mais par ce que celles de Seneque reserrées tant par la vieillesse, que par son abstinence, donnoyent au sang le cours trop long et trop lasche, il commanda qu'on luy couppast encore les veines des cuisses: et de peur que le tourment qu'il en souffroit, n'attendrist le coeur de sa femme, et pour se delivrer aussi soy-mesme de l'affliction, qu'il portoit de la veoir en si piteux estat: apres avoir tres- amoureusement pris congé d'elle, il la pria de permettre qu'on l'emportast en la chambre voisine, comme on feit: Mais toutes ces incisions estans encore insuffisantes pour le faire mourir, il commande à Statius Anneus son medecin, de luy donner un breuvage de poison; qui n'eut guere non plus d'effect: car par la foiblesse et froideur des membres, elle ne peut arriver jusques au coeur. Par ainsin on luy fit en outre apprester un baing fort chauld: et lors sentant sa fin prochaine, autant qu'il eut d'halene, il continua des discours tres- excellens sur le subject de l'estat où il se trouvoit, que ses secretaires recueillirent tant qu'ils peurent ouyr sa voix; et demeurerent ses parolles dernieres long temps depuis en credit et honneur, és mains des hommes (ce nous est une bien fascheuse perte, qu'elles ne soyent venues jusques à nous.) Comme il sentit les derniers traicts de la mort, prenant de l'eau du baing toute sanglante, il en arrousa sa teste, en disant; Je vouë cette eau à Juppiter le liberateur. Neron adverty de tout cecy, craignant que la mort de Paulina, qui estoit des mieux apparentées dames Romaines, et envers laquelle il n'avoit nulles particulieres inimitiez, luy vinst à reproche; renvoya en toute diligence luy faire r'atacher ses playes: ce que ses gens d'elle, firent sans son sçeu, estant desja demy morte, et sans aucun sentiment. Et ce que contre son dessein, elle vesquit depuis, ce fut tres-honnorablement, et comme il appartenoit à sa vertu, montrant par la couleur blesme de son visage, combien elle avoit escoulé de vie par ses blessures. Voyla mes trois comtes tres-veritables, que je trouve aussi plaisans et tragiques que ceux que nous forgeons à nostre poste, pour donner plaisir au commun: et m'estonne que ceux qui s'addonnent à cela, ne s'avisent de choisir plustost dix mille tres-belles histoires, qui se rencontrent dans les livres, où ils auroyent moins de peine, et apporteroient plus de plaisir et profit. Et qui en voudroit bastir un corps entier et s'entretenant, il ne faudroit qu'il fournist du sien que la liaison, comme la soudure d'un autre metal: et pourroit entasser par ce moyen force veritables evenemens de toutes sortes, les disposant et diversifiant, selon que la beauté de l'ouvrage le requerroit, à peu pres comme Ovide a cousu et r'apiecé sa Metamorphose, de ce grand nombre de fables diverses. En ce dernier couple, cela est encore digne d'estre consideré, que Paulina offre volontiers à quitter la vie pour l'amour de son mary, et que son mary avoit autre- fois quitté aussi la mort pour l'amour d'elle. Il n'y a pas pour nous grand contre- poix en cet eschange: mais selon son humeur Stoïque, je croy qu'il pensoit avoir autant faict pour elle, d'alonger sa vie en sa faveur, comme s'il fust mort pour elle. En l'une des lettres, qu'il escrit à Lucilius; apres qu'il luy a fait entendre, comme la fiebvre l'ayant pris à Rome, il monta soudain en coche, pour s'en aller à une sienne maison aux champs, contre l'opinion de sa femme, qui le vouloit arrester; et qu'il luy avoit respondu, que la fiebvre qu'il avoit, ce n'estoit pas fiebvre du corps, mais du lieu: il suit ainsi: Elle me laissa aller me recommandant fort ma santé. Or moy, qui sçay que je loge sa vie en la mienne, je commence de pourvoir à moy, pour pourvoir à elle: le privilege que ma vieillesse m'avoit donné, me rendant plus ferme et plus resolu à plusieurs choses, je le pers, quand il me souvient qu'en ce vieillard, il y en a une jeune à qui je profite. Puis que je ne la puis ranger à m'aymer plus courageusement, elle me renge à m'aymer moy- mesme plus curieusement: car il faut prester quelque chose aux honnestes affections: et par fois, encore que les occasions nous pressent au contraire, il faut r'appeller la vie, voire avecque tourment: il faut arrester l'ame entre les dents, puis que la loy de vivre aux gens de bien, ce n'est pas autant qu'il leur plaist, mais autant qu'ils doivent. Celuy qui n'estime pas tant sa femme ou un sien amy, que d'en allonger sa vie, et qui s'opiniastre à mourir, il est trop delicat et trop mol: il faut que l'ame se commande cela, quand l'utilité des nostres le requiert: il faut par fois nous prester à noz amis: et quand nous voudrions mourir pour nous, interrompre nostre dessein pour eux. C'est tesmoignage de grandeur de courage, de retourner en la vie pour la consideration d'autruy, comme plusieurs excellens personnages ont faict: et est un traict de bonté singuliere, de conserver la vieillesse, (de laquelle la commodité la plus grande, c'est la nonchalance de sa durée, et un plus courageux et desdaigneux usage de la vie,) si on sent que cet office soit doux, aggreable, et profitable à quelqu'un bien affectionné. Et en reçoit on une tresplaisante recompense: car qu'est-il plus doux, que d'estre si cher à sa femme, qu'en sa consideration, on en devienne plus cher à soy-mesme? Ainsi ma Paulina m'a chargé, non seulement sa crainte, mais encore la mienne. Ce ne m'a pas esté assez de considerer, combien resolument je pourrois mourir, mais j'ay aussi consideré, combien irresoluement elle le pourroit souffrir. Je me suis contrainct à vivre, et c'est quelquefois magnanimité que vivre. Voyla ses mots excellens, comme est son usage. CHAPITRE XXXVI Des plus excellens hommes SI on me demandoit le choix de tous les hommes qui sont venus à ma cognoissance, il me semble en trouver trois excellens au dessus de tous les autres. L'un Homere; non pas qu'Aristote ou Varro (pour exemple) ne fussent à l'adventure aussi sçavans que luy; ny possible encore qu'en son art mesme, Virgile ne luy soit comparable. Je le laisse à juger à ceux, qui les cognoissent tous deux. Moy qui n'en cognoy que l'un, puis seulement dire cela, selon ma portée, que je ne croy pas que les Muses mesmes allassent au delà du Romain. Tale facit carmen docta testudine, quale Cynthius impositis temperat articulis. Toutesfois en ce jugement, encore ne faudroit il pas oublier, que c'est principalement d'Homere que Virgile tient sa suffisance, que c'est son guide, et maistre d'escole; et qu'un seul traict de l'Iliade, a fourny de corps et de matiere, à cette grande et divine Eneide. Ce n'est pas ainsi que je compte: j'y mesle plusieurs autres circonstances, qui me rendent ce personnage admirable, quasi au dessus de l'humaine condition. Et à la verité, je m'estonne souvent, que luy qui a produit, et mis en credit au monde plusieurs deitez, par son auctorité, n'a gaigné reng de Dieu luy mesme. Estant aveugle, indigent; estant avant que les sciences fussent redigées en regle, et observations certaines, il les a tant cognues, que tous ceux qui se sont meslez depuis d'establir des polices, de conduire guerres, et d'escrire ou de la religion, ou de la philosophie, en quelque secte que ce soit, ou des arts, se sont servis de luy, comme d'un maistre tres-parfaict en la cognoissance de toutes choses. Et de ses livres, comme d'une pepiniere de toute espece de suffisance, Qui quid sit pulchrum, quid turpe, quid utile, quid non, Plenius ac melius Chrysippo ac Crantore dicit. Et comme dit l'autre, A quo ceu fonte perenni Vatum Pieriis labra rigantur aquis. Et l'autre, Adde Heliconiadum comites, quorum unus Homerus Astra potitus. Et l'autre, cujusque ex ore profuso Omnis posteritas latices in carmina duxit, Amnémque in tenues ausa est deducere rivos, Unius fæcunda bonis. C'est contre l'ordre de nature, qu'il a faict la plus excellente production qui puisse estre: car la naissance ordinaire des choses, elle est imparfaicte: elles s'augmentent, se fortifient par l'accroissance: L'enfance de la poësie, et de plusieurs autres sciences, il l'a rendue meure, parfaicte, et accomplie. A ceste cause le peut on nommer le premier et dernier des poëtes, suyvant ce beau tesmoignage que l'antiquité nous a laissé de luy, que n'ayant eu nul qu'il peust imiter avant luy, il n'a eu nul apres luy qui le peust imiter. Ses parolles, selon Aristote, sont les seules parolles, qui ayent mouvement et action: ce sont les seuls mots substantiels. Alexandre le grand ayant rencontré parmy les despouïlles de Darius, un riche coffret, ordonna qu'on le luy reservast pour y loger son Homere: disant, que c'estoit le meilleur et plus fidelle conseiller qu'il eust en ses affaires militaires. Pour ceste mesme raison disoit Cleomenes fils d'Anaxandridas, que c'estoit le Poëte des Lacedemoniens, par ce qu'il estoit tres-bon maistre de la discipline guerriere. Ceste loüange singuliere et particuliere luy est aussi demeurée au jugement de Plutarque, que c'est le seul autheur du monde, qui n'a jamais soulé ne dégousté les hommes, se montrant aux lecteurs tousjours tout autre, et fleurissant tousjours en nouvelle grace. Ce folastre d'Alcibiades, ayant demandé a un, qui faisoit profession des lettres, un livre d'Homere, luy donna un soufflet, par ce qu'il n'en avoit point: comme qui trouveroit un de nos prestres sans breviaire. Xenophanes se pleignoit un jour à Hieron, tyran de Syracuse, de ce qu'il estoit si pauvre, qu'il n'avoit dequoy nourrir deux serviteurs: Et quoy, luy respondit-il, Homere qui estoit beaucoup plus pauvre que toy, en nourrit bien plus de dix mille, tout mort qu'il est. Que n'estoit ce dire, à Panætius, quand il nommoit Platon l'Homere des philosophes? Outre cela, quelle gloire se peut comparer à la sienne? Il n'est rien qui vive en la bouche des hommes, comme son nom et ses ouvrages: rien si cogneu, et si reçeu que Troye, Helene, et ses guerres, qui ne furent à l'adventure jamais. Nos enfans s'appellent encore des noms qu'il forgea, il y a plus de trois mille ans. Qui ne cognoist Hector et Achilles? Non seulement aucunes races particulieres, mais la plus part des nations, cherchent origine en ses inventions. Mahumet second de ce nom, Empereur des Turcs, escrivant à nostre Pape Pie second: Je m'estonne (dit- il) comment les Italiens se bandent contre moy, attendu que nous avons nostre origine commune des Troyens: et que j'ay comme eux interest de venger le sang d'Hector sur les Grecs, lesquels ils vont favorisant contre moy. N'est-ce pas une noble farce, de laquelle les Roys, les choses publiques, et les Empereurs, vont joüant leur personnage tant de siecles, et à laquelle tout ce grand univers sert de theatre? Sept villes Grecques entrerent en debat du lieu de sa naissance, tant son obscurité mesmes luy apporta d'honneur: Smyrna, Rhodos, Colophon, Salamis, Chios, Argos, Athenæ. L'autre, Alexandre le grand. Car qui considerera l'aage qu'il commença ses entreprises: Le peu de moyen avec lequel il fit un si glorieux dessein: L'authorité qu'il gaigna en ceste sienne enfance, parmy les plus grands et experimentez capitaines du monde, desquels il estoit suyvi: La faveur extraordinaire, dequoy fortune embrassa, et favorisa tant de siens exploits hazardeux, et à peu que je ne die temeraires: impellens quicquid sibi summa petenti Obstaret, gaudénsque viam fecisse ruina: Ceste grandeur, d'avoir à l'aage de trente trois ans, passé victorieux toute la terre habitable, et en une demie vie avoir atteint tout l'effort de l'humaine nature: si que vous ne pouvez imaginer sa durée legitime, et la continuation de son accroissance, en vertu et en fortune, jusques à un juste terme d'aage, que vous n'imaginiez quelque chose au dessus de l'homme: D'avoir faict naistre de ses soldats tant de branches Royales: laissant apres sa mort le monde en partage à quatre successeurs, simples capitaines de son armée, desquels les descendans ont depuis si long temps duré, maintenans ceste grande possession. Tant d'excellentes vertus qui estoyent en luy, justice, temperance, liberalité, foy en ses parolles, amour envers les siens, humanité envers les vaincus: Car ses moeurs semblent à la verité n'avoir aucun juste reproche: ouy bien aucunes de ses actions particulieres, rares, et extraordinaires. Mais il est impossible de conduire si grands mouvemens, avec les reigles de la justice. Telles gens veulent estre jugez en gros, par la maistresse fin de leurs actions. La ruyne de Thebes, le meurtre de Menander, et du Medecin d'Ephestion: de tant de prisonniers Persiens à un coup, d'une trouppe de soldats Indiens non sans interest de sa parolle, des Cosseïens jusques aux petits enfans: sont saillies un peu mal excusables. Car quant à Clytus, la faute en fut amendée outre son poix: et tesmoigne ceste action autant que toute autre, la debonnaireté de sa complexion, et que c'estoit de soy une complexion excellemment formée à la bonté, et a esté ingenieusement dict de luy, qu'il avoit de la nature ses vertus, de la fortune ses vices. Quant à ce qu'il estoit un peu vanteur, un peu trop impatient d'ouyr mesdire de soy, et quant à ses mangeoires, armes, et mors, qu'il fit semer aux Indes: toutes ces choses me semblent pouvoir estre condonées à son aage, et à l'estrange prosperité de sa fortune. Qui considerera quand et quand, tant de vertus militaires, diligence, pourvoyance, patience, discipline, subtilité, magnanimité, resolution, bon-heur, en quoy, quand l'authorité d'Hannibal ne nous l'auroit appris, il a esté le premier des hommes: les rares beautez et conditions de sa personne, jusques au miracle: ce port, et ce venerable maintien, soubs un visage si jeune, vermeil, et flamboyant: Qualis ubi Oceani perfusus lucifer unda, Quem Venus arte alios astrorum diligit ignes, Extulit os sacrum cælo, tenebrásque resolvit. L'excellence de son sçavoir et capacité: La durée et grandeur de sa gloire, pure, nette, exempte de tache et d'envie: et qu'encore long temps apres sa mort, ce fust une religieuse croyance, d'estimer que ses medailles portassent bonheur à ceux qui les avoyent sur eux: et que plus de Roys, et Princes ont escrit ses gestes, qu'autres Historiens n'ont escrit les gestes d'autre Roy ou Prince que ce soit: Et qu'encores à present, les Mahumetans, qui mesprisent toutes autres histoires, reçoivent et honnorent la sienne seule par special privilege. Il confessera, tout cela mis ensemble, que j'ay eu raison de le preferer à Cæsar mesme, qui seul m'a peu mettre en doubte du choix: Et il ne se peut nier, qu'il n'y aye plus du sien en ses exploits, plus de la fortune en ceux d'Alexandre. Ils ont eu plusieurs choses esgales, et Cæsar à l'adventure aucunes plus grandes. Ce furent deux feux, ou deux torrens, à ravager le monde par divers endroits. Et velut immissi diversis partibus ignes Arentem in silvam, et virgulta sonantia lauro: Aut ubi decursu rapido de montibus altis Dant sonitum spumosi amnes, Et in æquora currunt, Quisque suum populatus iter. Mais quand l'ambition de Cæsar auroit de soy plus de moderation, elle a tant de mal'heur, ayant rencontré ce vilain subject de la ruyne de son pays, et de l'empirement universel du monde, que toutes pieces ramassées et mises en la balance, je ne puis que je ne panche du costé d'Alexandre. Le tiers, et le plus excellent, à mon gré, c'est Epaminondas. De gloire, il n'en a pas à beaucoup pres tant que d'autres (aussi n'est- ce pas une piece de la substance de la chose,) de resolution et de vaillance, non pas de celle qui est esguisée par ambition, mais de celle que la sapience et la raison peuvent planter en une ame bien reglée, il en avoit tout ce qui s'en peut imaginer. De preuve de ceste sienne vertu, il en a faict autant, à mon advis, qu'Alexandre mesme, et que Cæsar: car encore que ses exploits de guerre, ne soyent ny si frequens, ny si enflez, ils ne laissent pas pourtant, à les bien considerer et toutes leurs circonstances, d'estre aussi poisants et roides, et portants autant de tesmoignage de hardiesse et de suffisance militaire. Les Grecs luy ont faict cet honneur, sans contredit, de le nommer le premier homme d'entre eux: mais estre le premier de la Grece, c'est facilement estre le prime du monde. Quant à son sçavoir et suffisance, ce jugement ancien nous en est resté, que jamais homme ne sceut tant, et parla si peu que luy. Car il estoit Pythagorique de secte: Et ce qu'il parla, nul ne parla jamais mieux: excellent orateur et tres persuasif. Mais quant à ses moeurs et conscience, il a de bien loing surpassé tous ceux, qui se sont jamais meslez de manier affaires: car en ceste partie, qui doit estre principalement considerée, qui seule marque veritablement, quels nous sommes: et laquelle je contrepoise seule à toutes les autres ensemble, il ne cede à aucun philosophe, non pas à Socrates mesmes. En cestuy-cy l'innocence est une qualité, propre, maistresse, constante, uniforme, incorruptible. Au parangon de laquelle, elle paroist en Alexandre subalterne, incertaine, bigarrée, molle, et fortuite. L'ancienneté jugea, qu'à esplucher par le menu touts les autres grands capitaines, il se trouve en chascun quelque speciale qualité, qui le rend illustre. En cestuy-cy seul, c'est une vertu et suffisance pleine par tout, et pareille: qui en touts les offices de la vie humaine ne laisse rien à desirer de soy: Soit en occupation publique ou privée, ou paisible, ou guerriere: soit à vivre soit à mourir grandement et glorieusement. Je ne cognoy nulle ny forme ny fortune d'homme, que je regarde avec tant d'honneur et d'amour. Il est bien vray, que son obstination à la pauvreté, je la trouve aucunement scrupuleuse: comme elle est peinte par ses meilleurs amis. Et ceste seule action, haute pourtant et tres digne d'admiration, je la sens un peu aigrette, pour par souhait mesme en la forme qu'elle estoit en luy, m'en desirer l'imitation. Le seul Scipion Æmylian, qui luy donneroit une fin aussi fiere et magnifique, et la cognoissance des sciences autant profonde et universelle, se pourroit mettre à l'encontre à l'autre plat de la balance. O quel desplaisir le temps m'a faict, d'oster de nos yeux à poinct nommé, des premieres, la couple de vies justement la plus noble, qui fust en Plutarque, de ces deux personnages: par le commun consentement du monde, l'un le premier des Grecs, l'autre des Romains! Quelle matiere, quel oeuvrier! Pour un homme non saint, mais que nous disons, galant homme, de moeurs civiles et communes: d'une hauteur moderée: la plus riche vie, que je sçache, à estre vescue entre les vivants, comme on dit: et estoffée de plus de riches parties et desirables, c'est, tout consideré, celle d'Alcibiades à mon gré. Mais quant à Epaminondas, pour exemple d'une excessive bonté, je veux adjouster icy aucunes de ses opinions. Le plus doux contentement qu'il eut en toute sa vie, il tesmoigna que c'estoit le plaisir qu'il avoit donné à son pere, et à sa mere, de sa victoire de Leuctres: il couche de beaucoup, preferant leur plaisir, au sien si juste et si plein d'une tant glorieuse action. Il ne pensoit pas qu'il fust loisible pour recouvrer mesmes la liberté de son pays, de tuer un homme sans cognoissance de cause: Voyla pourquoy il fut si froid à l'entreprise de Pelopidas son compaignon, pour la delivrance de Thebes. Il tenoit aussi, qu'en une bataille il falloit fuyr le rencontre d'un amy, qui fust au party contraire, et l'espargner. Et son humanité à l'endroit des ennemis mesmes, l'ayant mis en soupçon envers les Boeotiens, de ce qu'apres avoir miraculeusement forcé les Lacedemoniens de luy ouvrir le pas, qu'ils avoyent entreprins de garder à l'entrée de la Morée pres de Corinthe, il s'estoit contenté de leur avoir passé sur le ventre, sans les poursuyvre à toute outrance: il fut deposé de l'estat de Capitaine general. Tres honorablement pour une telle cause: et pour la honte que ce leur fut d'avoir par necessité à le remonter tantost apres en son degré, et recognoistre, combien dependoit de luy leur gloire et leur salut: la victoire le suyvant comme son ombre par tout où il guidast, la prosperité de son pays mourut aussi, comme elle estoit née par luy. CHAPITRE XXXVII De la ressemblance des enfans aux peres CE fagotage de tant de diverses pieces, se faict en ceste condition, que je n'y mets la main, que lors qu'une trop lasche oysiveté me presse, et non ailleurs que chez moy. Ainsin il s'est basty à diverses poses et intervalles, comme les occasions me detiennent ailleurs par fois plusieurs moys. Au demeurant, je ne corrige point mes premieres imaginations par les secondes, ouy à l'aventure quelque mot: mais pour diversifier, non pour oster. Je veux representer le progrez de mes humeurs, et qu'on voye chasque piece en sa naissance. Je prendrois plaisir d'avoir commencé plustost, et à recognoistre le train de mes mutations. Un valet qui me servoit à les escrire soubs moy, pensa faire un grand butin de m'en desrober plusieurs pieces choisies à sa poste. Cela me console, qu'il n'y fera pas plus de gain, que j'y ay fait de perte. Je me suis envieilly de sept ou huict ans depuis que je commençay: Ce n'a pas esté sans quelque nouvel acquest: J'y ay pratiqué la colique, par la liberalité des ans: leur commerce et longue conversation, ne se passe aysément sans quelque tel fruit. Je voudroy bien, de plusieurs autres presens, qu'ils ont à faire, à ceux qui les hantent long temps, qu'ils en eussent choisi quelqu'un qui m'eust esté plus acceptable: car ils ne m'en eussent sçeu faire, que j'eusse en plus grande horreur, des mon enfance: C'estoit à poinct nommé, de tous les accidens de la vieillesse, celuy que je craignois le plus. J'avoy pensé mainte-fois à part moy, que j'alloy trop avant: et qu'à faire un si long chemin, je ne faudroy pas de m'engager en fin, en quelque malplaisant rencontre: Je sentois et protestois assez, qu'il estoit heure de partir, et qu'il falloit trencher la vie dans le vif, et dans le sein, suyvant la regle des Chirurgiens, quand ils ont à coupper quelque membre. Qu'à celuy, qui ne la rendoit à temps, nature avoit accoustumé de faire payer de bien rudes usures. Il s'en faloit tant, que j'en fusse prest lors, qu'en dix-huict mois ou environ qu'il y a que je suis en ce malplaisant estat, j'ay desja appris à m'y accommoder. J'entre desja en composition de ce vivre coliqueux: j'y trouve dequoy me consoler, et dequoy esperer: Tant les hommes sont accoquinez à leur estre miserable, qu'il n'est si rude condition qu'ils n'acceptent pour s'y conserver. Oyez Mæcenas. Debilem facito manu, Debilem pede, coxa, Lubricos quate dentes: Vita dum superest, bene est. Et couvroit Tamburlan d'une sotte humanité, la cruauté fantastique qu'il exerçoit contre les ladres, en faisant mettre à mort autant qu'il en venoit à sa cognoissance, pour (disoit-il) les delivrer de la vie, qu'ils vivoient si penible. Car il n'y avoit nul d'eux, qui n'eust mieux aymé estré trois fois ladre, que de n'estre pas. Et Antisthenes le Stoïcien, estant fort malade, et s'escriant: Qui me delivrera de ces maux? Diogenes, qui l'estoit venu veoir, luy presentant un couteau: Cestuy- cy, si tu veux, bien tost: Je ne dy pas de la vie, repliqua il, je dy des maux. Les souffrances qui nous touchent simplement par l'ame, m'affligent beaucoup moins qu'elles ne font la pluspart des autres hommes: Partie par jugement: car le monde estime plusieurs choses horribles, ou evitables au prix de la vie, qui me sont à peu pres indifferentes: Partie, par une complexion stupide et insensible, que j'ay aux accidents qui ne donnent à moy de droit fil: laquelle complexion j'estime l'une des meilleures pieces de ma naturelle condition: Mais les souffrances vrayement essentielles et corporelles, je les gouste bien vifvement. Si est-ce pourtant, que les prevoyant autrefois d'une veuë foible, delicate, et amollie par la jouyssance de ceste longue et heureuse santé et repos, que Dieu m'a presté, la meilleure part de mon aage: je les avoy conceuës par imagination, si insupportables, qu'à la verité j'en avois plus de peur, que je n'y ay trouvé de mal: Par où j'augmente tousjours ceste creance, que la pluspart des facultez de nostre ame, comme nous les employons, troublent plus le repos de la vie, qu'elles n'y servent. Je suis aux prises avec la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle, et la plus irremediable. J'en ay desja essayé cinq ou six bien longs accez et penibles: toutesfois ou je me flatte, ou encores y a-il en cet estat, dequoy se soustenir, à qui a l'ame deschargée de la crainte de la mort, et deschargée des menasses, conclusions et consequences, dequoy la medecine nous enteste. Mis l'effect mesme de la douleur, n'a pas ceste aigreur si aspre et si poignante, qu'un homme rassis en doive entrer en rage et en desespoir. J'ay aumoins ce profit de la cholique, que ce que je n'avoy encore peu sur moy, pour me concilier du tout, et m'accointer à la mort, elle le parfera: car d'autant plus elle me pressera, et importunera, d'autant moins me sera la mort à craindre. J'avoy desja gaigné cela, de ne tenir à la vie, que par la vie seulement: elle desnouëra encore ceste intelligence: Et Dieu vueille qu'en fin, si son aspreté vient à surmonter mes forces, elle ne me rejette à l'autre extremité non moins vitieuse, d'aymer et desirer à mourir. Summum nec metuas diem, nec optes. Ce sont deux passions à craindre, mais l'une a son remede bien plus prest que l'autre. Au demeurant, j'ay tousjours trouvé ce precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne contenance et un maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance des maux. Pourquoy la philosophie, qui ne regarde que le vif, et les effects, se va elle amusant à ces apparences externes? Qu'elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de Rhetorique, qui font tant d'estat de nos gestes. Qu'elle condone hardiment au mal, ceste lascheté voyelle, si elle n'est ny cordiale, ny stomacale: Et preste ses pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations, pallissements, que nature a mis hors de nostre puissance. Pourveu que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu'elle se contente. Qu'importe que nous tordions nos bras, pourveu que nous ne tordions nos pensées? elle nous dresse pour nous, non pour autruy, pour estre, non pour sembler. Qu'elle s'arreste à gouverner nostre entendement, qu'elle a pris à instruire: Qu'aux efforts de la cholique, elle maintienne l'ame capable de se recognoistre, de suyvre son train accoustumé: combatant la douleur et la soustenant, non se prosternant honteusement à ses pieds: esmeuë et eschauffée du combat, non abatue et renversée: capable d'entretien et d'autre occupation, jusques à certaine mesure. En accidents si extremes, c'est cruauté de requerir de nous une démarche si composée. Si nous avons beau jeu, c'est peu que nous ayons mauvaise mine. Si le corps se soulage en se plaignant, qu'il le face: si l'agitation luy plaist, qu'il se tourneboule et tracasse à sa fantasie: s'il luy semble que le mal s'evapore aucunement (comme aucuns medecins disent que cela aide à la delivrance des femmes enceintes) pour pousser hors la voix avec plus grande violence: ou s'il en amuse son tourment, qu'il crie tout à faict. Ne commandons point à ceste voix, qu'elle aille, mais permettons le luy. Epicurus ne pardonne pas seulement à son sage de crier aux tourments, mais il le luy conseille. Pugiles etiam quum feriunt, in jactandis cæstibus ingemiscunt, quia profundenda voce omne corpus intenditur, venitque plaga vehementior. Nous avons assez de travail du mal, sans nous travailler à ces regles superflues. Ce que je dis pour excuser ceux, qu'on voit ordinairement se tempester, aux secousses et assaux de ceste maladie: car pour moy, je l'ay passée jusques à ceste heure avec un peu meilleure contenance, et me contente de gemir sans brailler. Non pourtant que je me mette en peine, pour maintenir ceste decence exterieure: car je fay peu de compte d'un tel advantage: Je preste en celà au mal autant qu'il veut: mais ou mes douleurs ne sont pas si excessives, ou j'y apporte plus de fermeté que le commun. Je me plains, je me despite, quand les aigres pointures me pressent, mais je n'en viens point au desespoir, comme celuy là: Ejulatu, questu, gemitu, fremitibus Resonando multum flebiles voces refert. Je me taste au plus espais du mal: et ay tousjours trouvé que j'estoy capable de dire, de penser, de respondre aussi sainement qu'en une autre heure, mais non si constamment: la douleur me troublant et destournant. Quand on me tient le plus atterré, et que les assistans m'espargnent, j'essaye souvent mes forces, et leur entame moy-mesme des propos les plus esloignez de mon estat. Je puis tout par un soudain effort: mais ostez en la durée. O que n'ay je la faculté de ce songeur de Cicero, qui, songeant embrasser une garse, trouva qu'il s'estoit deschargé de sa pierre emmy ses draps! Les miennes me desgarsent estrangement. Aux intervalles de ceste douleur excessive lors que mes ureteres languissent sans me ronger, je me remets soudain en ma forme ordinaire: d'autant que mon ame ne prend autre alarme, que la sensible et corporelle. Ce que je doy certainement au soing que j'ay eu à me preparer par discours à tels accidens: laborum Nulla mihi nova nunc facies inopináque surgit, Omnia præcepi, atque animo mecum ante peregi. Je suis essayé pourtant un peu bien rudement pour un apprenti, et d'un changement bien soudain et bien rude: estant cheu tout à coup, d'une tres-douce condition de vie, et tres-heureuse, à la plus douloureuse, et penible, qui se puisse imaginer: Car outre ce que c'est une maladie bien fort à craindre d'elle mesme, elle fait en moy ses commencemens beaucoup plus aspres et difficiles qu'elle n'a accoustumé. Les accés me reprennent si souvent, que je ne sens quasi plus d'entiere santé: je maintien toutesfois, jusques à ceste heure, mon esprit en telle assiette, que pourveu que j'y puisse apporter de la constance, je me treuve en assez meilleure condition de vie, que mille autres, qui n'ont ny fiévre, ny mal, que celuy qu'ils se donnent eux mesmes, par la faute de leur discours. Il est certaine façon d'humilité subtile, qui naist de la presomption: comme ceste- cy: Que nous recognoissons nostre ignorance, en plusieurs choses, et sommes si courtois d'avoüer, qu'il y ait és ouvrages de nature, aucunes qualitez et conditions, qui nous sont imperceptibles, et desquelles nostre suffisance ne peut descouvrir les moyens et les causes: Par ceste honneste et conscientieuse declaration, nous esperons gaigner qu'on nous croira aussi de celles, que nous dirons, entendre. Nous n'avons que faire d'aller trier des miracles et des difficultez estrangeres: il me semble que parmy les choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si incomprehensibles, qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles. Quel monstre est-ce, que ceste goutte de semence, dequoy nous sommes produits, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations de nos peres? Ceste goutte d'eau, où loge elle ce nombre infiny de formes? Et comme portent elles ces ressemblances, d'un progrez si temeraire et si desreglé, que l'arriere fils respondra à son bisayeul, le nepveu à l'oncle? En la famille de Lepidus à Rome, il y en a eu trois, non de suite, mais par intervalles, qui nasquirent un mesme oeuil couvert de cartilage. A Thebes il y avoit une race qui portoit dés le ventre de la mere, la forme d'un fer de lance, et qui ne le portoit, estoit tenu illegitime. Aristote dit qu'en certaine nation, où les femmes estoient communes, on assignoit les enfans à leurs peres, par la ressemblance. Il est à croire que je dois à mon pere ceste qualité pierreuse: car il mourut merveilleusement affligé d'une grosse pierre, qu'il avoit en la vessie: Il ne s'apperceut de son mal, que le soixante septiesme an de son aage: et avant cela il n'en avoit eu aucune menasse ou ressentiment, aux reins, aux costez, ny ailleurs: et avoit vescu jusques lors, en une heureuse santé, et bien peu subjette à maladies, et dura encores sept ans en ce mal, trainant une fin de vie bien douloureuse. J'estoy nay vingt cinq ans et plus, avant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estat, le troisiesme de ses enfans en rang de naissance. Où se couvoit tant de temps, la propension à ce defaut? Et lors qu'il estoit si loing du mal, ceste legere piece de sa substance, dequoy il me bastit, comment en portoit elle pour sa part, une si grande impression? Et comment encore si couverte, que quarante cinq ans apres, j'aye commencé à m'en ressentir? seul jusques à ceste heure, entre tant de freres, et de soeurs, et tous d'une mere. Qui m'esclaircira de ce progrez, je le croiray d'autant d'autres miracles qu'il voudra: pourveu que, comme ils font, il ne me donne en payement, une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique, que n'est la chose mesme. Que les medecins excusent un peu ma liberté: car par ceste mesme infusion et insinuation fatale, j'ay receu la haine et le mespris de leur doctrine. Ceste antipathie, que j'ay à leur art, m'est hereditaire. Mon pere a vescu soixante et quatorze ans, mon ayeul soixante et neuf, mon bisayeul pres de quatre vingts, sans avoir gousté aucune sorte de medecine: Et entre eux, tout ce qui n'estoit de l'usage ordinaire, tenoit lieu de drogue. La medecine se forme par exemples et experience: aussi fait mon opinion. Voyla pas une bien expresse experience, et bien advantageuse? Je ne sçay s'ils m'en trouveront trois en leurs registres, nais, nourris, et trespassez, en mesme fouïer, mesme toict, ayans autant vescu par leur conduite. Il faut qu'ils m'advoüent en cela, que si ce n'est la raison, aumoins que la fortune est de mon party: or chez les medecins, fortune vaut bien mieux que la raison: Qu'ils ne me prennent point à ceste heure à leur advantage, qu'ils ne me menassent point, atterré comme je suis: ce seroit supercherie. Aussi à dire la verité, j'ay assez gaigné sur eux par mes exemples domestiques, encore qu'ils s'arrestent là. Les choses humaines n'ont pas tant de constance: il y a deux cens ans, il ne s'en faut que dix-huict, que cet essay nous dure: car le premier nasquit l'an mil quatre cens deux. C'est vrayement bien raison, que ceste experience commence à nous faillir: Qu'ils ne me reprochent point les maux, qui me tiennent asteure à la gorge: d'avoir vescu sain quarante sept ans pour ma part, n'est-ce pas assez? Quand ce sera le bout de ma carriere, elle est des plus longues. Mes ancestres avoient la medecine à contre-coeur par quelque inclination occulte et naturelle: car la veuë mesme des drogues faisoit horreur à mon pere. Le seigneur de Gaviac mon oncle paternel, homme d'Eglise, maladif dés sa naissance, et qui fit toutesfois durer ceste vie debile, jusques à soixante sept ans, estant tombé autrefois en une grosse et vehemente fiévre continue, il fut ordonné par les medecins, qu'on luy declaireroit, s'il ne se vouloit ayder (ils appellent secours ce qui le plus souvent est empeschement) qu'il estoit infailliblement mort. Ce bon homme, tout effrayé comme il fut de ceste horrible sentence, si respondit- il, Je suis donq mort: mais Dieu rendit tantost apres vain ce prognostique. Le dernier des freres, ils estoyent quatre, Sieur de Bussaguet, et de bien loing le dernier, se soubmit seul, à cet art: pour le commerce, ce croy-je, qu'il avoit avec les autres arts: car il estoit conseiller en la cour de parlement: et luy succeda si mal, qu'estant par apparence de plus forte complexion, il mourut pourtant long temps avant les autres, sauf un, le Sieur de Sainct Michel. Il est possible que j'ay receu d'eux ceste dyspathie naturelle à la medecine: mais s'il n'y eust eu que ceste consideration, j'eusse essayé de la forcer. Car toutes ces conditions, qui naissent en nous sans raison, elles sont vitieuses: c'est une espece de maladie qu'il faut combattre: Il peult estre, que j'y avois ceste propension, mais je l'ay appuyée et fortifiée par les discours, qui m'en ont estably l'opinion que j'en ay. Car je hay aussi ceste consideration de refuser la medecine pour l'aigreur de son goust: Ce ne seroit aysément mon humeur, qui trouve la santé digne d'estre r'achetée, par tous les cauteres et incisions les plus penibles qui se facent. Et suyvant Epicurus, les voluptez me semblent à eviter, si elles tirent à leurs suittes des douleurs plus grandes: Et les douleurs à rechercher, qui tirent à leur suitte des voluptez plus grandes. C'est une pretieuse chose, que la santé: et la seule qui merite à la verité qu'on y employe, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite: d'autant que sans elle, la vie nous vient à estre injurieuse. La volupté, la sagesse, la science et la vertu, sans elle se ternissent et esvanouyssent: Et aux plus fermes et tendus discours, que la philosophie nous vueille imprimer au contraire, nous n'avons qu'à opposer l'image de Platon, estant frappé du haut mal, ou d'une apoplexie: et en ceste presupposition le deffier d'appeller à son secours les riches facultez de son ame. Toute voye qui nous meneroit à la santé, ne se peut dire pour moy ny aspre, ny chere. Mais j'ay quelques autres apparences, qui me font estrangement deffier de toute ceste marchandise. Je ne dy pas qu'il n'y en puisse avoir quelque art: qu'il n'y ait parmy tant d'ouvrages de nature, des choses propres à la conservation de nostre santé, celà est certain. J'entens bien, qu'il y a quelque simple qui humecte, quelque autre qui asseche: je sçay par experience, et que les refforts produisent des vents, et que les feuilles du sené laschent le ventre: je sçay plusieurs telles experiences: comme je sçay que le mouton me nourrit, et que le vin m'eschauffe: Et disoit Solon, que le manger estoit, comme les autres drogues, une medecine contre la maladie de la faim. Je ne desadvouë pas l'usage, que nous tirons du monde, ny ne doubte de la puissance et uberté de nature, et de son application à nostre besoing: Je vois bien que les brochets, et les arondes se trouvent bien d'elle: Je me deffie des inventions de nostre esprit: de nostre science et art: en faveur duquel nous l'avons abandonnée, et ses regles: et auquel nous ne sçavons tenir moderation, ny limite. Comme nous appellons justice, le pastissage des premieres loix qui nous tombent en main, et leur dispensation et prattique, tres inepte souvent et tres inique. Et comme ceux, qui s'en moquent, et qui l'accusent, n'entendent pas pourtant injurier ceste noble vertu: ains condamner seulement l'abus et profanation de ce sacré titre. De mesme, en la medecine, j'honore bien ce glorieux nom, sa proposition, sa promesse, si utile au genre humain: mais ce qu'il designe entre nous, je ne l'honore, ny l'estime. En premier lieu l'experience me le fait craindre: car de ce que j'ay de cognoissance, je ne voy nulle race de gens si tost malade, et si tard guerie, que celle qui est soubs la jurisdiction de la medecine. Leur santé mesme est alterée et corrompue, par la contrainte des regimes. Les medecins ne se contentent point d'avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade, pour garder qu'on ne puisse en aucune saison eschapper leur authorité. D'une santé constante et entiere, n'en tirent ils pas l'argument d'une grande maladie future? J'ay esté assez souvent malade: j'ay trouvé sans leurs secours, mes maladies aussi douces à supporter (et en ay essayé quasi de toutes les sortes) et aussi courtes, qu'à nul autre: et si n'y ay point meslé l'amertume de leurs ordonnances. La santé, je l'ay libre et entiere, sans regle, et sans autre discipline, que de ma coustume et de mon plaisir. Tout lieu m'est bon à m'arrester: car il ne me faut autres commoditez estant malade, que celles qu'il me faut estant sain. Je ne me passionne point d'estre sans medecin, sans apotiquaire, et sans secours: dequoy j'en voy la plus part plus affligez que du mal. Quoy? eux mesmes nous font ils voir de l'heur et de la durée en leur vie, qui nous puisse tesmoigner quelque apparent effect de leur science? Il n'est nation qui n'ait esté plusieurs siecles sans la medecine: et les premiers siecles, c'est à dire les meilleurs et les plus heureux: et du monde la dixiesme partie ne s'en sert pas encores à ceste heure: Infinies nations ne la cognoissent pas, où l'on vit et plus sainement, et plus longuement, qu'on ne fait icy: et parmy nous, le commun peuple s'en passe heureusement. Les Romains avoyent esté six cens ans, avant que de la recevoir: mais apres l'avoir essayée, ils la chasserent de leur ville, par l'entremise de Caton le Censeur, qui montra combien aysément il s'en pouvoit passer, ayant vescu quatre vingts et cinq ans: et faict vivre sa femme jusqu'à l'extreme vieillesse, non pas sans medecine, mais ouy bien sans medecin: car toute chose qui se trouve salubre à nostre vie, se peut nommer medecine. Il entretenoit, ce dit Plutarque, sa famille en santé, par l'usage (ce me semble) du lievre: Comme les Arcades, dit Pline, guerissent toutes maladies avec du laict de vache: Et les Lybiens, dit Herodote, jouyssent populairement d'une rare santé, par ceste coustume qu'ils ont: apres que leurs enfants ont atteint quatre ans, de leur causterizer et brusler les veines du chef et des temples: par où ils coupent chemin pour leur vie, à toute defluxion de rheume. Et les gens de village de ce pays, à tous accidens n'employent que du vin le plus fort qu'ils peuvent, meslé à force safran et espice: tout cela avec une fortune pareille. Et à dire vray, de toute ceste diversité et confusion d'ordonnances, qu'elle autre fin et effect apres tout y a il, que de vuider le ventre? ce que mille simples domestiques peuvent faire: Et si ne sçay si c'est si utilement qu'ils disent: et si nostre nature n'a point besoing de la residence de ses excremens, jusques à certaine mesure, comme le vin a de sa lie pour sa conservation. Vous voyez souvent des hommes sains, tomber en vomissemens, ou flux de ventre par accident estranger, et faire un grand vuidange d'excremens sans besoin aucun precedent, et sans aucune utilité suyvante, voire avec empirement et dommage. C'est du grand Platon, que j'apprins n'agueres, que de trois sortes de mouvements, qui nous appartiennent, le dernier et le pire est celuy des purgations: que nul homme, s'il n'est fol, ne doit entreprendre, qu'à l'extreme necessité. On va troublant et esveillant le mal par oppositions contraires. Il faut que ce soit la forme de vivre, qui doucement l'allanguisse et reconduise à sa fin. Les violentes harpades de la drogue et du mal, sont tousjours à nostre perte, puis que la querelle se desmesle chez nous, et que la drogue est un secours infiable: de sa nature ennemy à nostre santé, et qui n'à accez en nostre estat que par le trouble. Laissons un peu faire: L'ordre qui pourvoid aux puces et aux taulpes, pourvoid aussi aux hommes, qui ont la patience pareille, à se laisser gouverner, que les puces et les taulpes. Nous avons beau crier bihore: c'est bien pour nous enroüer, mais non pour l'avancer. C'est un ordre superbe et impiteux. Nostre crainte, nostre desespoir, le desgouste et retarde de nostre ayde, au lieu de l'y convier: Il doibt au mal son cours, comme à la santé. De se laisser corrompre en faveur de l'un, au prejudice des droits de l'autre, il ne le fera pas: il tomberoit en desordre. Suyvons de par Dieu, suyvons. Il meine ceux qui suyvent: ceux qui ne le suyvent pas, il les entraine, et leur rage, et leur medecine ensemble. Faittes ordonner une purgation à vostre cervelle: Elle y sera mieux employée, qu'à vostre estomach. On demandoit à un Lacedemonien, qui l'avoit fait vivre sain si long temps: L'ignorance de la medecine, respondit-il. Et Adrian l'Empereur crioit sans cesse en mourant, que la presse des medecins l'avoit tué. Un mauvais luicteur se fit medecin: Courage, luy dit Diogenes, tu as raison, tu mettras à ceste heure en terre ceux qui t'y ont mis autresfois. Mais ils ont cet heur, selon Nicocles, que le soleil esclaire leur succez, et la terre cache leur faute: Et outre-cela, ils ont une façon bien avantageuse, à se servir de toutes sortes d'evenemens: car ce que la fortune, ce que la nature, ou quelque autre cause estrangere (desquelles le nombre est infini) produit en nous de bon et de salutaire, c'est le privilege de la medecine de se l'attribuer. Tous les heureux succez qui arrivent au patient, qui est soubs son regime, c'est d'elle qu'il les tient. Les occasions qui m'ont guery moy, et qui guerissent mille autres, qui n'appellent point les medecins à leurs secours, ils les usurpent en leurs subjects: Et quant aux mauvais accidens, ou ils les desadvoüent tout à fait, en attribuant la coulpe au patient, par des raisons si vaines, qu'ils n'ont garde de faillir d'en trouver tousjours assez bon nombre de telles: Il a descouvert son bras, il a ouy le bruit d'un coche: rhedarum transitus arcto Vicorum inflexu: on a entrouvert sa fenestre, il s'est couché sur le costé gauche, ou passé par sa teste quelque pensement penible: Somme une parolle, un songe, une oeuillade, leur semble suffisante excuse pour se descharger de faute: Ou, s'il leur plaist, ils se servent encore de cet empirement, et en font leurs affaires, par cet autre moyen qui ne leur peut jamais faillir: c'est de nous payer lors que la maladie se trouve reschaufee par leurs applications, de l'asseurance qu'ils nous donnent, qu'elle seroit bien autrement empirée sans leurs remedes. Celuy qu'ils ont jetté d'un morfondement en une fievre quotidienne, il eust eu sans eux, la continue. Ils n'ont garde de faire mal leurs besongnes, puis que le dommage leur revient à profit. Vrayement ils ont raison de requerir du malade, une application de creance favorable: il faut qu'elle le soit à la verité en bon escient, et bien souple, pour s'appliquer à des imaginations si mal aisées à croire. Platon disoit bien à propos, qu'il n'appartenoit qu'aux medecins de mentir en toute liberté, puis que nostre salut despend de la vanité, et fauceté de leurs promesses. Æsope autheur de tres-rare excellence, et duquel peu de gens descouvrent toutes les graces, est plaisant à nous representer ceste authorité tyrannique, qu'ils usurpent sur ces pauvres ames affoiblies et abatuës par le mal, et la crainte: car il conte, qu'un malade estant interrogé par son medecin, quelle operation il sentoit des medicamens, qu'il luy avoit donnez: J'ay fort sué, respondit-il: Cela est bon, dit le medecin: Une autre fois il luy demanda encore, comme il s'estoit porté dépuis: J'ay eu un froid extreme, fit-il, et si ay fort tremblé: Cela est bon, suyvit le medecin: à la troisiesme fois, il luy demanda de rechef, comment il se portoit: Je me sens (dit-il) enfler et bouffir comme d'hydropisie: Voyla qui va bien, adjousta le medecin. L'un de ses domestiques venant apres à s'enquerir à luy de son estat: Certes mon amy (respond-il) à force de bien estre, je me meurs. Il y avoit en Ægypte une loy plus juste, par laquelle le medecin prenoit son patient en charge les trois premiers jours, aux perils et fortunes du patient: mais les trois jours passez, c'estoit aux siens propres. Car quelle raison y a-il, qu'Æsculapius leur patron ait esté frappé du foudre, pour avoir r'amené Hypolitus de mort à vie, Nam pater omnipotens aliquem indignatus ab umbris Mortalem infernis, ad lumina surgere vitæ, Ipse repertorem medicinæ talis, et artis Fulmine Phoebigenam stygias detrusit ad undas: et ses suyvans soyent absous, qui envoyent tant d'ames de la vie à la mort? Un medecin vantoit à Nicoclés, son art estre de grande auctorité: Vrayement c'est mon, dit Nicoclés, qui peut impunement tuer tant de gens. Au demeurant, si j'eusse esté de leur conseil, j'eusse rendu ma discipline plus sacrée et mysterieuse: ils avoyent assez bien commencé, mais ils n'ont pas achevé de mesme. C'estoit un bon commencement, d'avoir fait des dieux et des dæmons autheurs de leur science, d'avoir pris un langage à part, une escriture à part. Quoy qu'en sente la philosophie, que c'est folie de conseiller un homme pour son profit, par maniere non intelligible: Ut si quis medicus imperet ut sumat Terrigenam, herbigradam, domiportam, sanguine cassam. C'estoit une bonne regle en leur art, et qui accompagne toutes les arts fanatiques, vaines, et supernaturelles, qu'il faut que la foy du patient, preoccupe par bonne esperance et asseurance, leur effect et operation. Laquelle regle ils tiennent jusques là, que le plus ignorant et grossier medecin, ils le trouvent plus propre à celuy, qui a fiance en luy, que le plus experimenté, et incognu. Le choix mesmes de la plus part de leurs drogues est aucunement mysterieux et divin. Le pied gauche d'une tortue, l'urine d'un lezart, la fiante d'un Elephant, le foye d'une taupe, du sang tiré soubs l'aile droite d'un pigeon blanc: et pour nous autres coliqueux (tant ils abusent desdaigneusement de nostre misere) des crottes de rat pulverisées, et telles autres singeries, qui ont plus le visage d'un enchantement magicien, que de science solide. Je laisse à part le nombre imper de leurs pillules: la destination de certains jours et festes de l'année: la distinction des heures, à cueillir les herbes de leurs ingrediens: et cette grimace rebarbative et prudente, de leur port et contenance, dequoy Pline mesme se mocque. Mais ils ont failly, veux- je dire, de ce qu'à ce beau commencement, ils n'ont adjousté cecy, de rendre leurs assemblées et consultations plus religieuses et secretes: aucun homme profane n'y devoit avoir accez, non plus qu'aux secretes ceremonies d'Æsculape. Car il advient de cette faute, que leur irresolution, la foiblesse de leurs argumens, divinations et fondements, l'aspreté de leurs contestations, pleines de haine, de jalousie, et de consideration particuliere, venants à estre descouvertes à un chacun, il faut estre merveilleusement aveugle, si on ne se sent bien hazardé entre leurs mains. Qui vid jamais medecin se servir de la recepte de son compagnon, sans y retrancher ou adjouster quelque chose? Ils trahissent assez par là leur art: et nous font voir qu'ils y considerent plus leur reputation, et par consequent leur profit, que l'interest de leurs patiens. Celuy là de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript, qu'un seul se mesle de traiter un malade: car s'il ne fait rien qui vaille, le reproche à l'art de la medecine, n'en sera pas fort grand pour la faute d'un homme seul: et au rebours, la gloire en sera grande, s'il vient à bien rencontrer: là où quand ils sont beaucoup, ils descrient à tous les coups le mestier: d'autant qu'il leur advient de faire plus souvent mal que bien. Ils se devoient contenter du perpetuel desaccord, qui se trouve és opinions des principaux maistres et autheurs anciens de cette science, lequel n'est cogneu que des hommes versez aux livres, sans faire voir encore au peuple les controverses et inconstances de jugement, qu'ils nourrissent et continuent entre eux. Voulons nous un exemple de l'ancien debat de la medecine? Hierophilus loge la cause originelle des maladies aux humeurs: Erasistratus, au sang des arteres: Asclepiades, aux atomes invisibles s'escoulants en noz pores: Alcmæon, en l'exuperance ou deffaut des forces corporelles: Diocles, en l'inequalité des elemens du corps, et en la qualité de l'air, que nous respirons: Strato, en l'abondance, crudité, et corruption de l'alimant que nous prenons: Hippocrates la loge aux esprits. Il y a l'un de leurs amis, qu'ils cognoissent mieux que moy, qui s'escrie à ce propos, que la science la plus importante qui soit en nostre usage, comme celle qui a charge de nostre conservation et santé, c'est de mal'heur, la plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changemens. Il n'y a pas grand danger de nous m'escomter à la hauteur du Soleil, ou en la fraction de quelque supputation astronomique: mais icy, où il va de tout nostre estre, ce n'est pas sagesse, de nous abandonner à la mercy de l'agitation de tant de vents contraires. Avant la guerre Peloponnesiaque, il n'estoit pas grands nouvelles de cette science: Hippocrates la mit en credit: tout ce que cettuy-cy avoit estably, Chrysippus le renversa: Depuis Erasistratus petit fils d'Aristote, tout ce que Chrysippus en avoit escrit. Apres ceux-cy, survindrent les Empiriques, qui prindrent une voye toute diverse des anciens, au maniement de cet art. Quand le credit de ces derniers commença à s'envieillir, Herophilus mit en usage une autre sorte de medecine, qu'Asclepiades vint à combattre et aneantir à son tour. A leur reng gaignerent authorité les opinions de Themison, et depuis de Musa, et encore apres celles de Vexius Valens, medecin fameux par l'intelligence qu'il avoit avec Messalina. L'Empire de la medecine tomba du temps de Neron à Thessalus, qui abolit et condamna tout ce qui en avoit esté tenu jusques à luy. La doctrine de cettuy-cy fut abbatue par Crinas de Marseille, qui apporta de nouveau, de regler toutes les operations medecinales, aux ephemerides et mouvemens des astres, manger, dormir, et boire à l'heure qu'il plairoit à la Lune et à Mercure. Son authorité fut bien tost apres supplantée par Charinus, medecin de cette mesme ville de Marseille. Cettuy-cy combattoit non seulement la medecine ancienne, mais encore l'usage des bains chauds, public, et tant de siecles auparavant accoustumé. Il faisoit baigner les hommes dans l'eau froide, en hyver mesme, et plongeoit les malades dans l'eau naturelle des ruisseaux. Jusques au temps de Pline aucun Romain n'avoit encore daigné exercer la medecine: elle se faisoit par des estrangers, et Grecs: comme elle se fait entre nous François, par des Latineurs: Car comme dit un tresgrand medecin, nous ne recevons pas aisément la medecine que nous entendons; non plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations, desquelles nous retirons le gayac, la salseperille, et le bois desquine, ont des medecins, combien pensons nous par cette mesme recommendation de l'estrangeté, la rareté, et la cherté, qu'ils façent feste de noz choulx, et de nostre persil? car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d'une si longue peregrination et si perilleuse? Depuis ces anciennes mutations de la medecine, il y en a eu infinies autres jusques à nous; et le plus souvent mutations entieres et universelles; comme sont celles que produisent de nostre temps, Paracelse, Fioravanti et Argenterius: car ils ne changent pas seulement une recepte, mais, à ce qu'on me dit, toute la contexture et police du corps de la medecine, accusans d'ignorance et de pipperie, ceux qui en ont faict profession jusques à eux. Je vous laisse à penser où en est le pauvre patient. Si encor nous estions asseurez, quand ils se mescontent, qu'il ne nous nuisist pas, s'il ne nous profite; ce seroit une bien raisonnable composition, de se hazarder d'acquerir du bien, sans se mettre en danger de perte. Æsope faict ce comte, qu'un qui avoit acheté un More esclave, estimant que cette couleur luy fust venue par accident, et mauvais traictement de son premier maistre, le fit medeciner de plusieurs bains et breuvages, avec grand soing: il advint, que le More n'en amenda aucunement sa couleur basanee, mais qu'il en perdit entierement sa premiere santé. Combien de fois nous advient-il, de voir les medecins imputans les uns aux autres, la mort de leurs patiens? Il me souvient d'une maladie populaire, qui fut aux villes de mon voisinage, il y a quelques années, mortelle et tres- dangereuse: cet orage estant passé, qui avoit emporté un nombre infiny d hommes; l'un des plus fameux medecins de toute la contrée, vint à publier un livret, touchant cette matiere, par lequel il se ravise, de ce qu'ils avoyent usé de la saignée, et confesse que c'est l'une des causes principales du dommage, qui en estoit advenu. Davantage leurs autheurs tiennent, qu'il n'y a aucune medecine, qui n'ait quelque partie nuisible. Et si celles mesmes qui nous servent, nous offencent aucunement, que doivent faire celles qu'on nous applique du tout hors de propos? De moy, quand il n'y auroit autre chose, j'estime qu'à ceux qui hayssent le goust de la medecine, ce soit un dangereux effort, et de prejudice, de l'aller avaller à une heure si incommode, avec tant de contrecoeur: et croy que cela essaye merveilleusement le malade, en une saison, où il a tant besoin de repos. Outre ce, qu'à considerer les occasions, surquoy ils fondent ordinairement la cause de noz maladies, elles sont si legeres et si delicates, que j'argumente par là, qu'une bien petite erreur en la dispensation de leurs drogues, peut nous apporter beaucoup de nuisance. Or si le mescomte du medecin est dangereux, il nous va bien mal: car il est bien mal-aisé qu'il n'y retombe souvent: il a besoin de trop de pieces, considerations, et circonstances, pour affuster justement son dessein: Il faut qu'il cognoisse la complexion du malade, sa temperature, ses humeurs, ses inclinations, ses actions, ses pensements mesmes, et ses imaginations. Il faut qu'il se responde des circonstances externes, de la nature du lieu, condition de l'air et du temps, assiette des planetes, et leurs influances: Qu'il sçache en la maladie les causes, les signes, les affections, les jours critiques: en la drogue, le poix, la force, le pays, la figure, l'aage, la dispensation: et faut que toutes ces pieces, il les sçache proportionner et rapporter l'une à l'autre, pour en engendrer une parfaicte symmetrie. Aquoy s'il faut tant soit peu, si de tant de ressorts, il y en a un tout seul, qui tire à gauche, en voyla assez pour nous perdre. Dieu sçait, de quelle difficulté est la cognoissance de la pluspart de ces parties: car pour exemple, comment trouvera-il le signe propre de la maladie; chacune estant capable d'un infiny nombre de signes? Combien ont ils de debats entr'eux et de doubtes, sur l'interpretation des urines? Autrement d'où viendroit cette altercation continuelle que nous voyons entr' eux sur la cognoissance du mal? Comment excuserions nous cette faute, où ils tombent si souvent, de prendre martre pour renard? Aux maux, que j'ay eu, pour peu qu'il y eust de difficulté, je n'en ay jamais trouvé trois d'accord. Je remarque plus volontiers les exemples qui me touchent. Dernierement à Paris un gentil- homme fut taillé par l'ordonnance des medecins, auquel on ne trouva de pierre non plus à la vessie, qu'à la main; et là mesmes, un Evesque qui m'estoit fort amy, avoit esté instamment sollicité par la pluspart des medecins, qu'il appelloit à son conseil, de se faire tailler: j'aydoy moy mesme soubs la foy d'autruy, à le luy suader: quand il fut trespassé, et qu'il fut ouvert, on trouva qu'il n'avoit mal qu'aux reins. Ils sont moins excusables en cette maladie, d'autant qu'elle est aucunement palpable. C'est par là que la chirurgie me semble beaucoup plus certaine, par ce qu'elle voit et manie ce qu'elle fait; il y a moins à conjecturer et à deviner. Là où les medecins n'ont point de speculum matricis, qui leur descouvre nostre cerveau, nostre poulmon, et nostre foye. Les promesses mesmes de la medecine sont incroyables: Car ayant à prouvoir à divers accidents et contraires, qui nous pressent souvent ensemble, et qui ont une relation quasi necessaire, comme la chaleur du foye, et froideur de l'estomach, ils nous vont persuadant que de leurs ingrediens, cettuy-cy eschauffera l'estomach, cet autre refraichira le foye: l'un a sa charge d'aller droit aux reins, voire jusques à la vessie, sans estaler ailleurs ses operations; et conservant ses forces et sa vertu, en ce long chemin et plein de destourbiers, jusques au lieu, au service duquel il est destiné, par sa proprieté occulte: l'autre assechera le cerveau: celuy là humectera le poulmon. De tout cet amas, ayant fait une mixtion de breuvage, n'est-ce pas quelque espece de resverie, d'esperer que ces vertus s'aillent divisant, et triant de cette confusion et meslange, pour courir à charges si diverses? Je craindrois infiniement qu'elles perdissent, ou eschangeassent leurs ethiquettes, et troublassent leurs quartiers. Et qui pourroit imaginer, qu'en cette confusion liquide, ces facultez ne se corrompent, confondent, et alterent l'une l'autre? Quoy, que l'execution de cette ordonnance despend d'un autre officier, à la foy et mercy duquel nous abandonnons encore un coup nostre vie? Comme nous avons des pourpointiers, des chaussetiers pour nous vestir; et en sommes d'autant mieux servis, que chacun ne se mesle que de son subject, et a sa science plus restreinte et plus courte, que n'a un tailleur, qui embrasse tout. Et comme, à nous nourrir, les grands, pour plus de commodité ont des offices distinguez de potagers et de rostisseurs, dequoy un cuisinier, qui prend la charge universelle, ne peut si exquisement venir à bout. De mesme à nous guairir, les Ægyptiens avoient raison de rejecter ce general mestier de medecin, et descoupper cette profession à chasque maladie, à chasque partie du corps son oeuvrier. Car cette partie en estoit bien plus proprement et moins confusement traictée, de ce qu'on ne regardoit qu'à elle specialement. Les nostres ne s'advisent pas, que, qui pourvoid à tout, ne pourvoid à rien: que la totale police de ce petit monde, leur est indigestible. Cependant qu'ils craignent d'arrester le cours d'un dysenterique, pour ne luy causer la fievre, ils me tuerent un amy, qui valoit mieux, que tout tant qu'ils sont. Ils mettent leurs divinations au poids, à l'encontre des maux presents: et pour ne guarir le cerveau au prejudice de l'estomach, offencent l'estomach, et empirent le cerveau, par ces drogues tumultuaires et dissentieuses. Quant à la varieté et foiblesse des raisons de cet' art, elle est plus apparente qu'en aucun' autre art. Les choses aperitives sont utiles à un homme coliqueux, d'autant qu'ouvrans les passages et les dilatans, elles acheminent cette matiere gluante, de laquelle se bastit la grave, et la pierre, et conduisent contre-bas, ce qui se commence à durcir et amasser aux reins. Les choses aperitives sont dangereuses à un homme coliqueux, d'autant qu'ouvrans les passages et les dilatans, elles acheminent vers les reins, la matiere propre à bastir la grave, lesquels s'en saisissans volontiers pour cette propension qu'ils y ont, il est mal aisé qu'ils n'en arrestent beaucoup de ce qu'on y aura charrié. D'avantage, si de fortune il s'y rencontre quelque corps, un peu plus grosset qu'il ne faut pour passer tous ces destroicts, qui restent à franchir pour l'expeller au dehors, ce corps estant esbranlé par ces choses aperitives, et jetté dans ces canaux estroits, venant à les boucher, acheminera une certaine mort et tres-douloureuse. Ils ont une pareille fermeté aux conseils qu'ils nous donnent de nostre regime de vivre: il est bon de tomber souvent de l'eau, car nous voyons par experience, qu'en la laissant croupir, nous luy donnons loisir de se descharger de ses excremens, et de sa lye, qui servira de matiere à bastir la pierre en la vessie: Il est bon de ne tomber point souvent de l'eau, car les poisans excrements qu'elle traine quant et elle, ne s'emporteront point, s'il n'y a de la violence, comme on void par experience, qu'un torrent qui roule avecques roideur, baloye bien plus nettement le lieu où il passe, que ne fait le cours d'un ruisseau mol et lasche. Pareillement, il est bon d'avoir souvent affaire aux femmes, car cela ouvre les passages, et achemine la grave et le sable. Il est bien aussi mauvais, car cela eschauffe les reins, les lasse et affoiblit. Il est bon de se baigner aux eaux chaudes, d'autant que cela relasche et amollit les lieux, où se croupit le sable et la pierre: Mauvais aussi est-il, d'autant que cette application de chaleur externe, aide les reins à cuire, durcir, et petrifier la matiere qui y est disposée. A ceux qui sont aux bains, il est plus salubre de manger peu le soir, affin que le breuvage des eaux qu'ils ont à prendre lendemain matin, face plus d'operation, rencontrant l'estomach vuide, et non empesché: Au rebours, il est meilleur de manger peu au disner, pour ne troubler l'operation de l'eau, qui n'est pas encore parfaite, et ne charger l'estomach si soudain, apres cet autre travail, et pour laisser l'office de digerer, à la nuict, qui le sçait mieux faire que ne fait le jour, où le corps et l'esprit, sont en perpetuel mouvement et action. Voila comment ils vont bastelant, et baguenaudant à noz despens en tous leurs discours, et ne me sçauroient fournir proposition, à laquelle je n'en rebastisse une contraire, de pareille force. Qu'on ne crie donc plus apres ceux qui en ce trouble, se laissent doucement conduire à leur appetit et au conseil de nature, et se remettent à la fortune commune. J'ay veu par occasion de mes voyages, quasi tous les bains fameux de Chrestienté; et depuis quelques années ay commencé à m'en servir: Car en general j'estime le baigner salubre, et croy que nous encourons non legeres incommoditez, en nostre santé, pour avoir perdu cette coustume, qui estoit generalement observée au temps passé, quasi en toutes les nations, et est encores en plusieurs, de se laver le corps tous les jours: et ne puis pas imaginer que nous ne vaillions beaucoup moins de tenir ainsi noz membres encroustez, et noz pores estouppez de crasse. Et quant à leur boisson, la fortune a faict premierement, qu'elle ne soit aucunement ennemie de mon goust: secondement elle est naturelle et simple, qui aumoins n'est pas dangereuse, si elle est vaine. Dequoy je prens pour respondant, cette infinité de peuples de toutes sortes et complexions, qui s'y assemble. Et encores que je n'y aye apperceu aucun effect extraordinaire et miraculeux: ains que m'en informant un peu plus curieusement qu'il ne se faict, j'aye trouvé mal fondez et faux, tous les bruits de telles operations, qui se sement en ces lieux là, et qui s'y croyent (comme le monde va se pippant aisément de ce qu'il desire.) Toutesfois aussi, n'ay-je veu guere de personnes que ces eaux ayent empiré; et ne leur peut-on sans malice refuser celà, qu'elles n'esveillent l'appetit, facilitent la digestion, et nous prestent quelque nouvelle allegresse, si on n'y va par trop abbatu de forces; ce que je desconseille de faire. Elles ne sont pas pour relever une poisante ruyne: elles peuvent appuyer une inclination legere, ou prouvoir à la menace de quelque alteration. Qui n'y apporte assez d'allegresse, pour pouvoir jouyr le plaisir des compagnies qui s'y trouvent, et des promenades et exercices, à quoy nous convie la beauté des lieux, où sont communément assises ces eaux, il perd sans doubte la meilleure piece et plus asseurée de leur effect. A cette cause j'ay choisi jusques à cette heure, à m'arrester et à me servir de celles, où il y avoit plus d'amoenité de lieu, commodité de logis, de vivres et de compagnies, comme sont en France, les bains de Banieres: en la frontiere d'Allemaigne, et de Lorraine, ceux de Plombieres: en Souysse, ceux de Bade: en la Toscane, ceux de Lucques; et specialement ceux della Villa, desquels j'ay usé plus souvent, et à diverses saisons. Chasque nation a des opinions particulieres, touchant leur usage, et des loix et formes de s'en servir, toutes diverses: et selon mon experience l'effect quasi pareil. Le boire n'est aucunement receu en Allemaigne. Pour toutes maladies, ils se baignent, et sont à grenouiller dans l'eau, quasi d'un soleil à l'autre. En Italie, quand ils boivent neuf jours, ils s'en baignent pour le moins trente; et communément boivent l'eau mixtionnée d'autres drogues, pour secourir son operation. On nous ordonne icy, de nous promener pour la digerer: là on les arreste au lict, où ils l'ont prise, jusques à ce qu'ils l'ayent vuidée, leur eschauffant continuellement l'estomach, et les pieds: Comme les Allemans ont de particulier, de se faire generalement tous corneter et vantouser, avec scarification dans le bain: ainsin ont les Italiens leur doccie, qui sont certaines gouttieres de cette eau chaude, qu'ils conduisent par des cannes, et vont baignant une heure le matin, et autant l'apres disnée, par l'espace d'un mois, ou la teste, ou l'estomach, ou autre partie du corps, à laquelle ils ont affaire. Il y a infinies autres differences de coustumes, en chasque contrée: ou pour mieux dire, il n'y a quasi aucune ressemblance des unes aux autres. Voylà comment cette partiede medecine, à laquelle seule je me suis laissé aller, quoy qu'elle soit la moins artificielle, si a elle sa bonne part de la confusion et incertitude, qui se voit par tout ailleurs en cet art. Les poëtes disent tout ce qu'ils veulent, avec plus d'emphase et de grace; tesmoing ces deux epigrammes. Alcon hesterno signum Jovis attigit. Ille Quamvis marmoreus, vim patitur medici. Ecce hodie jussus transferri ex æde vetusta, Effertur, quamvis sit Deus atque lapis. Et l'autre, Lotus nobiscum est hilaris, coenavit et idem, Inventus mane est mortuus Andragoras. Tam subitæ mortis causam Faustine requiris? In somnis medicum viderat Hermocratem. Sur quoy je veux faire deux comtes. Le Baron de Caupene en Chalosse, et moy, avons en commun le droit de patronage d'un benefice, qui est de grande estenduë, au pied de noz montagnes, qui se nomme Lahontan. Il est des habitans de ce coin, ce qu'on dit de ceux de la valée d'Angrougne; ils avoient une vie à part, les façons, les vestemens, et les moeurs à part: regis et gouvernez par certaines polices et coustumes particulieres, receuës de pere en filz, ausquels ils s'obligeoient sans autre contrainte, que de la reverence de leur usage. Ce petit estat s'estoit continué de toute ancienneté en une condition si heureuse, qu'aucun juge voisin n'avoit esté en peine de s'informer de leur affaire; aucun advocat employé à leur donner advis, ny estranger appellé pour esteindre leurs querelles; et n'avoit on jamais veu aucun de ce destroit à l'aumosne. Ils fuyoient les alliances et le commerce de l'autre monde, pour n'alterer la pureté de leur police jusques à ce, comme ils recitent, que l'un d'entre eux, de la memoire de leurs peres, ayant l'ame espoinçonnée d'une noble ambition, alla s'adviser pour mettre son nom en credit et reputation, de faire l'un de ses enfans maistre Jean, ou maistre Pierre: et l'ayant faict instruire à escrire en quelque ville voisine, en rendit en fin un beau notaire de village. Cettuy-cy, devenu grand, commença à desdaigner leurs anciennes coustumes, et à leur mettre en teste la pompe des regions de deça. Le premier de ses comperes, à qui on escorna une chevre, il luy conseilla d'en demander raison aux Juges Royaux d'autour de là; et de cettuy-cy à un autre, jusques à ce qu'il eust tout abastardy. A la suitte de cette corruption, ils disent, qu'il y en survint incontinent un' autre, de pire consequence, par le moyen d'un medecin, à qui il print envie d'espouser une de leurs filles, et de s'habituer parmy eux. Cettuy-cy commença à leur apprendre premierement le nom des fiebvres, des rheumes, et des apostemes, la situation du coeur, du foye, et des intestins, qui estoit une science jusques lors tres-esloignée de leur cognoissance: et au lieu de l'ail, dequoy ils avoyent apris à chasser toutes sortes de maux, pour aspres et extremes qu'ils fussent, il les accoustuma pour une toux, ou pour un morfondement, à prendre les mixtions estrangeres, et commença à faire trafique, non de leur santé seulement, mais aussi de leur mort. Ils jurent que depuis lors seulement, ils ont apperçeu que le serain leur appesantissoit la teste, que le boire ayant chault apportoit nuisance, et que les vents de l'automne estoyent plus griefs que ceux du printemps: que depuis l'usage de cette medecine, ils se trouvent accablez d'une legion de maladies inaccoustumées, et qu'ils apperçoivent un general deschet, en leur ancienne vigueur, et leurs vies de moitié raccourcies. Voyla le premier de mes comtes. L'autre est, qu'avant ma subjection graveleuse, oyant faire cas du sang de bouc à plusieurs, comme d'une manne celeste envoyée en ces derniers siecles, pour la tutelle et conservation de la vie humaine; et en oyant parler à des gens d'entendement comme d'une drogue admirable, et d'une operation infaillible: moy qui ay tousjours pensé estre en bute à tous les accidens, qui peuvent toucher tout autre homme, prins plaisir en pleine santé à me prouvoir de ce miracle; et commanday chez moy qu'on me nourrist un bouc selon la recepte: Car il faut que ce soit aux mois les plus chaleureux de l'Esté, qu'on le retire: et qu'on ne luy donne à manger que des herbes aperitives, et à boire que du vin blanc. Je me rendis de fortune chez moy le jour qu'il devoit estre tué: on me vint dire que mon cuysinier trouvoit dans la panse deux ou trois grosses boules, qui se chocquoient l'une l'autre parmy sa mangeaille: Je fus curieux de faire apporter toute cette tripaille en ma presence, et fis ouvrir cette grosse et large peau: il en sortit trois gros corps, legers comme des esponges, de façon qu'il semble qu'ils soyent creuz, durs au demeurant par le dessus et fermes, bigarrez de plusieurs couleurs mortes: l'un parfaict en rondeur, à la mesure d'une courte boule: les autres deux, un peu moindres, ausquels l'arrondissement est imparfaict, et semble qu'il s'y acheminast. J'ay trouvé, m'en estant faict enquerir à ceux, qui ont accoustumé d'ouvrir de ces animaux, que c'est un accident rare et inusité. Il est vray- semblable que ce sont des pierres cousines des nostres: Et s'il est ainsi, c'est une esperance bien vaine aux graveleux, de tirer leur guerison du sang d'une beste, qui s'en alloit elle mesme mourir d'un pareil mal. Car de dire que le sang ne se sent pas de cette contagion, et n'en altere sa vertu accoustumée, il est plustost à croire, qu'il ne s'engendre rien en un corps que par la conspiration et communication de toutes les parties: la masse agist tout'entiere, quoy que l'une piece y contribue plus que l'autre, selon sa diversité des operations. Parquoy il y a grande apparance qu'en toutes les parties de ce bouc, il y avoit quelque qualité petrifiante. Ce n'estoit pas tant pour la crainte de l'advenir, et pour moy, que j'estoy curieux de cette experience: comme c'estoit, qu'il advient chez moy, ainsi qu'en plusieurs maisons, que les femmes y font amas de telles menues drogueries, pour en secourir le peuple: usant de mesme recepte à cinquante maladies, et de telle recepte, qu'elles ne prennent pas pour elles, et si triomphent en bons evenemens. Au demeurant, j'honore les medecins, non pas suivant le precepte, pour la necessité (car à ce passage on en oppose un autre du prophete, reprenant le Roy Asa d'avoir eu recours au medecin) mais pour l'amour d'eux mesmes, en ayant veu beaucoup d'honnestes hommes et dignes d'estre aymez. Ce n'est pas à eux que j'en veux, c'est à leur art, et ne leur donne pas grand blasme de faire leur profit de nostre sottise, car la plus part du monde faict ainsi. Plusieurs vacations et moindres et plus dignes que la leur, n'ont fondement, et appuy qu'aux abuz publiques. Je les appelle en ma compagnie, quand je suis malade, s'ils se rencontrent à propos, et demande à en estre entretenu, et les paye comme les autres. Je leur donne loy, de me commander de m'abrier chauldement, si je l'ayme mieux ainsi, que d'autre sorte: ils peuvent choisir d'entre les porreaux et les laictues, dequoy il leur plaira que mon bouillon se face, et m'ordonner le blanc ou le clairet: et ainsi de toutes autres choses, qui sont indifferentes à mon appetit et usage. J'entens bien que ce n'est rien faire pour eux, d'autant que l'aigreur et l'estrangeté sont accidens de l'essence propre de la medecine. Lycurgus ordonnoit le vin aux Spartiates malades: Pourquoy? par ce qu'ils en haissoyent l'usage, sains: Tout ainsi qu'un gentil-homme mon voisin s'en sert pour drogue tressalutaire à ses fiebvres, par ce que de sa nature il en hait mortellement le goust. Combien en voyons nous d'entr' eux, estre de mon humeur? desdaigner la medecine pour leur service, et prendre une forme de vie libre, et toute contraire à celle qu'ils ordonnent à autruy? Quest-ce celà, si ce n'est abuser tout destroussément de nostre simplicité? Car ils n'ont pas leur vie et leur santé moins chere que nous; et accommoderoient leurs effects à leur doctrine, s'ils n'en cognoissoyent eux mesmes la faulceté. C'est la crainte de la mort et de la douleur, l'impatience du mal, une furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aveugle ainsi: C'est pure lascheté qui nous rend nostre croyance si molle et maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant, comme ils endurent et laissent faire: car je les oy se plaindre et en parler, comme nous. Mais ils se resoluent en fin: Que feroy-je donc? Comme si l'impatience estoit de soy quelque meilleur remede, que la patience. Y a il aucun de ceux qui se sont laissez aller à cette miserable subjection, qui ne se rende esgalement à toute sorte d'impostures? qui ne se mette à la mercy de quiconque a cette impudence, de luy donner promesse de sa guerison? Les Babyloniens portoyent leurs malades en la place: le medecin c'estoit le peuple: chacun des passants ayant par humanité et civilité à s'enquerir de leur estat: et, selon son experience, leur donner quelque advis salutaire. Nous n'en faisons guere autrement: il n'est pas une simple femmelette, de qui nous n'employons les barbottages et les brevets: et selon mon humeur, si j'avoy à en accepter quelqu'une, j'accepterois plus volontiers cette medecine qu'aucune autre: d'autant qu'aumoins il n'y a nul dommage à craindre. Ce qu'Homere et Platon disoyent des Ægyptiens, qu'ils estoyent tous medecins, il se doit dire de tous peuples: Il n'est personne, qui ne se vante de quelque recepte, et qui ne la hazarde sur son voisin, s'il l'en veut croire. J'estoy l'autre jour en une compagnie, où je ne sçay qui, de ma confrairie, apporta la nouvelle d'une sorte de pillules compilées de cent, et tant d'ingrediens de comte fait: il s'en esmeut une feste et une consolation singuliere: car quel rocher soustiendroit l'effort d'une si nombreuse batterie? J'entens toutesfois par ceux qui l'essayerent, que la moindre petite grave ne daigna s'en esmouvoir. Je ne me puis desprendre de ce papier, que je n'en die encore ce mot, sur ce qu'ils nous donnent pour respondant de la certitude de leurs drogues, l'experience qu'ils ont faicte. La plus part, et ce croy-je, plus des deux tiers des vertus medecinales, consistent en la quinte essence, ou proprieté occulte des simples; de laquelle nous ne pouvons avoir autre instruction que l'usage. Car quinte essence, n'est autre chose qu'une qualité, de laquelle par nostre raison nous ne sçavons trouver la cause. En telles preuves, celles qu'ils disent avoir acquises par l'inspiration de quelque Dæmon, je suis content de les recevoir, (car quant aux miracles, je n'y touche jamais) ou bien encore les preuves qui se tirent des choses, qui pour autre consideration tombent souvent en nostre usage: comme si en la laine, dequoy nous avons accoustumé de nous vestir, il s'est trouvé par accident, quelque occulte proprieté desiccative, qui guerisse les mules au talon; et si au reffort, que nous mangeons pour la nourriture, il s'est rencontré quelque operation aperitive. Galen recite, qu'il advint à un ladre de recevoir guerison par le moyen du vin qu'il beut, d'autant que de fortune, une vipere s'estoit coulée dans le vaisseau. Nous trouvons en cet exemple le moyen, et une conduitte vray- semblable à cette experience: Comme aussi en celles, ausquelles les medecins disent, avoir esté acheminez par l'exemple d'aucunes bestes. Mais en la plus part des autres experiences, à quoy ils disent avoir esté conduis par la fortune, et n'avoir eu autre guide que le hazard, je trouve le progrez de cette information incroyable. J'imagine l'homme, regardant au tour de luy le nombre infiny des choses, plantes, animaux, metaulx. Je ne sçay par où luy faire commencer son essay: et quand sa premiere fantasie se jettera sur la corne d'un elan, à quoy il faut prester une creance bien molle et aisée: il se trouve encore autant empesché en sa seconde operation. Il luy est proposé tant de maladies, et tant de circonstances, qu'avant qu'il soit venu à la certitude de ce poinct, où doit joindre la perfection de son experience, le sens humain y perd son Latin: et avant qu'il ait trouvé parmy cette infinité de choses, que c'est cette corne: parmy cette infinité de maladies, l'epilepsie: tant de complexions, au melancholique: tant de saisons, en hyver: tant de nations, au François: tant d'aages, en la vieillesse: tant de mutations celestes, en la conjonction de Venus et de Saturne: tant de parties du corps au doigt. A tout cela n'estant guidé ny d'argument, ny de conjecture, ny d'exemple, ny d'inspiration divine, ains du seul mouvement de la fortune, il faudroit que ce fust par une fortune, parfaictement artificielle, reglée et methodique Et puis, quand la guerison fut faicte, comment se peut il asseurer, que ce ne fust, que le mal estoit arrivé à sa periode; ou un effect du hazard? ou l'operation de quelque autre chose, qu'il eust ou mangé, ou beu, ou touché ce jour là? ou le merite des prieres de sa mere-grand? Davantage, quand cette preuve auroit esté parfaicte, combien de fois fut elle reiterée? et cette longue cordée de fortunes et de rencontres, r'enfilée, pour en conclure une regle. Quand elle sera conclue, par qui est-ce? de tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent d'enregistrer leurs experiences. Le sort aura il r'encontré à poinct nommé l'un de ceux-cy. Quoy si un autre, et si cent autres, ont faict des experiences contraires? A l'advanture y verrions nous quelque lumiere, si tous les jugements, et raisonnements des hommes, nous estoyent cogneuz. Mais que trois tesmoings et trois docteurs, regentent l'humain genre, ce n'est pas la raison: il faudroit que l'humaine nature les eust deputez et choisis, et qu'ils fussent declarez nos syndics par expresse procuration. A MADAME DE DURAS. Madame, vous me trouvastes sur ce pas dernierement, que vous me vinstes voir. Par ce qu'il pourra estre, que ces inepties se rencontreront quelque fois entre vos mains: je veux aussi qu'elles portent tesmoignage, que l'autheur se sent bien fort honoré de la faveur que vous leur ferez. Vous y recognoistrez ce mesme port, et ce mesme air, que vous avez veu en sa conversation. Quand j'eusse peu prendre quelque autre façon que la mienne ordinaire, et quelque autre forme plus honorable et meilleure, je ne l'eusse pas faict: car je ne veux tirer de ces escrits, sinon qu'ils me representent à vostre memoire, au naturel. Ces mesmes conditions et facultez, que vous avez pratiquées et recueillies, Madame, avec beaucoup plus d'honneur et de courtoisie qu'elles ne meritent, je les veux loger (mais sans alteration et changement) en un corps solide, qui puisse durer quelques années, ou quelques jours apres moy, où vous les retrouverez, quand il vous plaira vous en refreschir la memoire, sans prendre autrement la peine de vous en souvenir: aussi ne le vallent elles pas. Je desire que vous continuez en moy, la faveur de vostre amitié, par ces mesmes qualitez, par le moyen desquelles, elle a esté produite. Je ne cherche aucunement qu'on m'ayme et estime mieux, mort, que vivant. L'humeur de Tybere est ridicule, et commune pourtant, qui avoit plus de soin d'estendre sa renommée à l'advenir, qu'il n'avoit de se rendre estimable et aggreable aux hommes de son temps. Si j'estoy de ceux, à qui le monde peut devoir loüange, je l'en quitteroy pour la moitié, et qu'il me la payast d'avance: Qu'elle se hastast et ammoncelast tout autour de moy, plus espesse qu'alongée, plus pleine que durable. Et qu'elle s'evanouist hardiment, quand et ma cognoissance, et quand ce doux son ne touchera plus mes oreilles. Ce seroit une sotte humeur, d'aller à cet'heure, que je suis prest d'abandonner le commerce des hommes, me produire à eux, par une nouvelle recommandation. Je ne fay nulle recepte des biens que je n'ay peu employer à l'usage de ma vie. Quel que je soye, je le veux estre ailleurs qu'en papier. Mon art et mon industrie ont esté employez à me faire valoir moy-mesme. Mes estudes, à m'apprendre à faire, non pas à escrire. J'ay mis tous mes efforts à former ma vie. Voyla mon mestier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres, que de nulle autre besongne. J'ay desiré de la suffisance, pour le service de mes commoditez presentes et essentielles, non pour en faire magasin, et reserve à mes heritiers. Qui a de la valeur, si le face cognoistre en ses moeurs, en ses propos ordinaires: à traicter l'amour, ou des querelles, au jeu, au lict, à la table, à la conduicte de ses affaires, à son oeconomie. Ceux que je voy faire des bons livres sous des meschantes chausses, eussent premierement faict leurs chausses, s'ils m'en eussent creu. Demandez à un Spartiate, s'il ayme mieux estre bon rhetoricien que bon soldat: non pas moy, que bon cuisinier, si je n'avoy qui m'en servist. Mon Dieu, Madame, que je haïrois une telle recommandation, d'estre habile homme par escrit, et estre un homme de neant, et un sot, ailleurs. J'ayme mieux encore estre un sot, et icy, et là, que d'avoir si mal choisi, où employer ma valeur. Aussi il s'en faut tant que j'attende à me faire quelque nouvel honneur par ces sottises, que je feray beaucoup, si je n'y en pers point, de ce peu que j'en avois aquis. Car, outre ce que ceste peinture morte, et muete, desrobera à mon estre naturel, elle ne se raporte pas à mon meilleur estat, mais beaucoup descheu de ma premiere vigueur et allegresse, tirant sur le flestry et le rance. Je suis sur le fond du vaisseau, qui sent tantost le bas et la lye. Au demeurant, Madame, je n'eusse pas osé remuer si hardiment les mysteres de la medecine, attendu le credit que vous et tant d'autres luy donnez, si je n'y eusse esté acheminé par ses autheurs mesmes. Je croy qu'ils n'en ont que deux anciens Latins, Pline et Celsus. Si vous les voyez quelque jour, vous trouverez qu'ils parlent bien plus rudement à leur art, que je ne fay: je ne fay que la pincer, ils l'esgorgent. Pline se mocque entre autres choses, dequoy quand ils sont au bout de leur corde, ils ont inventé ceste belle deffaite, de r'envoyer les malades qu'ils ont agitez et tormentez pour neant, de leurs drogues et regimes, les uns, au secours des voeuz, et miracles, les autres aux eaux chaudes. (Ne vous courroussez pas, Madame, il ne parle pas de celles de deça, qui sont soubs la protection de vostre maison, et toutes Gramontoises.) Ils ont une tierce sorte de deffaite, pour nous chasser d'aupres d'eux, et se descharger des reproches, que nous leur pouvons faire du peu d'amendement, à noz maux, qu'ils ont eu si long temps en gouvernement, qu'il ne leur reste plus aucune invention à nous amuser: c'est de nous envoyer chercher la bonté de l'air de quelque autre contrée. Madame en voyla assez: vous me donnez bien congé de reprendre le fil de mon propos, duquel je m'estoy destourné, pour vous entretenir. Ce fut ce me semble, Pericles, lequel estant enquis, comme il se portoit: Vous le pouvez (dit-il) juger par là: montrant des brevets, qu'il avoit attachez au col et au bras. Il vouloit inferer, qu'il estoit bien malade, puis qu'il en estoit venu jusques- là, d'avoir recours à choses si vaines, et de s'estre laissé equipper en ceste façon. Je ne dy pas que je ne puisse estre emporté un jour à ceste opinion ridicule, de remettre ma vie, et ma santé, à la mercy et gouvernement des medecins: je pourray tomber en ceste resverie: je ne me puis respondre de ma fermeté future: mais lors aussi si quelqu'un s'enquiert à moy, comment je me porte, je luy pourray dire, comme Pericles: Vous le pouvez juger par là, montrant ma main chargée de six dragmes d'opiate: ce sera un bien evident signe d'une maladie violente: j'auray mon jugement merveilleusement desmanché. Si l'impatience et la frayeur gaignent cela sur moy, on en pourra conclurre une bien aspre fiévre en mon ame. J'ay pris la peine de plaider ceste cause, que j'entens assez mal, pour appuyer un peu et conforter la propension naturelle, contre les drogues, et pratique de nostre medecine: qui s'est derivée en moy, par mes ancestres: à fin que ce ne fust pas seulement une inclination stupide et temeraire, et qu'elle eust un peu plus de forme: Aussi que ceux qui me voyent si ferme contre les exhortemens et menaces, qu'on me fait, quand mes maladies me pressent, ne pensent pas que ce soit simple opiniastreté: ou qu'il y ait quelqu'un si fascheux, qui juge encore, que ce soit quelque esguillon de gloire: Ce seroit un desir bien assené, de vouloir tirer honneur d'une action, qui m'est commune, avec mon jardinier et mon muletier. Certes je n'ay point le coeur si enflé, ny si venteux, qu'un plaisir solide, charnu, et moëlleux, comme la santé, je l'allasse eschanger, pour un plaisir imaginaire, spirituel, et aërée. La gloire, voire celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée à un homme de mon humeur, si elle luy couste trois bons accez de colique. La santé de par Dieu! Ceux qui ayment nostre medecine, peuvent avoir aussi leurs considerations bonnes, grandes, et fortes: je ne hay point les fantasies contraires aux miennes. Il s'en faut tant que je m'effarouche, de voir de la discordance de mes jugemens à ceux d'autruy, et que je me rende incompatible à la societé des hommes, pour estre d'autre sens et party que le mien: qu'au rebours, (comme c'est la plus generale façon que nature aye suivy, que la varieté, et plus aux esprits, qu'aux corps: d'autant qu'ils sont de substance plus souple et susceptible de formes) je trouve bien plus rare, de voir convenir nos humeurs, et nos desseins. Et ne fut jamais au monde, deux opinions pareilles, non plus que deux poils, ou deux grains. Leur plus universelle qualité, c'est la diversité. Fin du livre II